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mercredi 25 février 2026

La béquille

Les lumières se tamisent dans la salle hexagonale de la Halle aux grains. Le piano à queue, gueule grande ouverte, attend son maître. Une voix féminine sort de nulle part pour nous souhaiter une bonne écoute et nous enjoindre de ne pas tousser pendant le récital, ce qui a pour effet de provoquer inévitablement quelques toux de prévention dans l'auditoire. 
Puis un petit homme 
âgé, à la chevelure cendrée, sort du fond de la salle d'un pas averti, presque convalescent. Il descend prudemment les deux marches qui mènent à la scène, et vient se poser à proximité de l'instrument de musique comme s'il avait besoin de son appui. J'ignore encore s'il s'agit de l'interprète ou bien d'un présentateur. Il garde un peu de cette chaleur d'applaudissements qui se déploient tout autour de lui. Il est habillé sobrement, sans apparat ni tenue de circonstance. Son gilet ou pull noir à brandebourgs donne l'impression d'être un de ses vêtements fétiches, dans lequel il se sent bien, qu'il aime porter le soir, au coin du feu, satisfait de sa journée. 
Il s'installe sans trop prendre de temps pour se concentrer et lance les premières notes qui nous semblent aussitôt être une évidence. Je reconnais ces notes. Je ne peux pas encore mettre de nom, mais je les ai entendues de nombreuses fois, et j'aime leur saisissante profondeur. Je cesse de chercher et me laisse porter par elles. Cet air envoie tout valser, fait table rase  de toutes les vicissitudes, de tous les doutes
, de tous les maux. C'est l'enfance retrouvée, son ingénuité, son espace-temps virginal et immaculé, le cœur de toutes choses qui naît et s'épanouit. Il y a des centaines de personnes autour de moi mais je suis seul. Une tendresse infinie m'étreint, une quiétude. Cette musique dit les choses sans les dire. Elle a un véritable pouvoir, elle est intelligible pour peu qu'on lâche les amarres. Sa cascade de notes métaphysiques apaise et éclaire de son étroit et frêle halo l'éternelle et insondable nuit dans laquelle nous baignons.

© Alexander Liberman, Mark Rothko’s Hand, 1964.

Sitôt ce premier morceau achevé, Andràs Schiff, l'interprète, nous annonce le nom de son compositeur et son titre : Bach, le plus grand compositeur de tous les temps, nous dit-il. Pour lui ça ne fait aucun doute. Et c'est avec l'Aria des Variations Goldberg qu'il a choisi de débuter cette carte blanche*. L'exercice l'amuse, nous confie-t-il sur le ton de la confidence, d'une voix chevrotante et fébrile. Choisir deux ans à l'avance quelles œuvres on a envie de partager avec son public, c'est un peu déstabilisant. Est-ce que vous savez, vous, dans deux jours, ce que vous aurez envie de manger, nous demande-t-il, un brin facétieux ?
Andràs fait l'effort de nous parler en français mais il écorche certains mots, bute sur d'autres et lutte contre un fort accent que je peine à identifier, mais que je localiserais en Europe de l'est ou en Israël. Je ne sais rien de lui. Je cherche à mettre des mots sur sa personne, son physique en vue d'un éventuel article à écrire. Et je ne peux m'empêcher de voir en lui cette aura ténébreuse et repliée sur elle-même des rescapés de la Shoah. Mais j'écarte très vite cette idée, persuadé qu'elle me vient de mes récentes heures de visionnage de documentaires liés à cette période de l'histoire. Quelle ne sera pas ma surprise, le lendemain, en me renseignant sur lui, d'apprendre que cet hongrois, né à Budapest, était le fils unique de deux survivants de la Shoah. Mon insatiable besoin de trouver des ressemblances entre les visages me pousse à lui trouver un air de Wallace Shawn — avec certes moins de calvitie — que j'ai découvert il y a peu dans deux films de Louis Malle.
Après cette ouverture qui cherche délibérément à faire vibrer notre cœur, c'est avec une touche de légèreté et de rythme qu'il s'apprête à nous emporter tous 
ensemble cette fois et non individuellement. Le second morceau est encore de Bach. Et bien qu'il s'intitule Suite française n°5 en sol majeur BWM 816 et qu'il rende hommage aux danses traditionnelles de France, Andràs ne manque pas de nous rappeler, tendrement moqueur, que Bach n'a jamais mis les pieds dans notre contrée.
Comme s'il avait voulu établir les bases d'une langue commune avec ces deux œuvres de Bach, il s'aventure ensuite avec lyrisme dans les méandres dramatiques de l'âme humaine via la première sonate en do mineur de Joseph Haydn, écrite par le compositeur autrichien à Eisenstadt en 1771. Avant chaque morceau qu'il s'apprête à jouer, Andràs nous offre quelques clefs musicologiques pour apprécier à leur juste valeur ces œuvres majeures du répertoire et nous gratifie d'une petite anecdote fantaisiste. Vient ensuite le Rondo en la mineur Kv 511 de Mozart écrit à Vienne, ville spéciale pour la musique commente Andràs, pièce mélancolique d'une grande inspiration pour Frédéric Chopin qui considérait Bach et Mozart comme deux « compositeurs grands idéaux ». Et de confirmer ses propos en nous disant qu'il avait bon goût.
« Après la tristesse, je retourne à mon bien-aimé Jean-Sébastien Bach, le Concert italien. » Ce chef d'œuvre rend hommage à ce pays que Bach ne connaissait que par ses grands compositeurs mais que lui-même affectionne et connaît bien puisque, nous dit-il, c'est à Florence qu'il a élu domicile. 
Après l'entracte, Andràs nous remercie, avec son habituelle pointe d'humour doublée cette fois de fausse modestie, d'être resté. Vient Beethoven et sa Sonate pour piano n°15 en ré majeur opus. 28 dite Pastorale, « pas typiquement beethovénienne car elle a beaucoup de tendresse dramatique, pas héroïque. » Et finalement 
« une sonate très importante », la n°17 en ré mineur, La Tempête d'après Shakespeare, opéra 31 n°2. Avant de s'assoir, pense-t-il, une dernière fois, il conclut, en nous remerciant pour notre patience et notre attention et nous souhaite une bonne nuit, sans se douter que le titre de cette dernière œuvre aura une signification quelque peu prémonitoire.
Au cœur du déchainement des accords, au beau milieu de l'océan bouillonnant sur lequel ballotte le radeau du pianiste, un son fait éclater notre bulle et des profondeurs abyssales émerge brutalement la réalité. Dans la salle, en haut des gradins, sans trop savoir où précisément tant chaque bruit se réverbère facilement porté par une acoustique qui ne laisse rien au hasard, un objet tombe avec un fracas aigu. Quelque chose qui ressemble au bruit d'une béquille orthopédique s'échouant au sol. Ce son métallique creux fend la tempête, la mer et le navire, elle déchire la toile, puis notre attention, et ouvre une brèche qui aspire notre rêve. Andràs lâche, une seconde après, une interjection comme s'il avait reçu une balle dans le dos. Après un léger temps, sa langue claque d'agacement, puis il reprend sa concentration, replonge dans la tempête mais, nous ne le savons pas encore — nous ne le sentons pas, en tout cas pour ma part, je n'ai pas l'oreille assez érudite pour être en mesure de détecter une quelconque fluctuation, un quelconque désordre dans sa façon de jouer —, nous ne voyons rien venir mais une fissure craquèle la mélodie. 
Le flot de notes se tient tout juste au bord du gouffre, lorsqu'après une minute ou deux, Andràs lâche l'affaire. Sa partition semble s'arrêter à une virgule, un profane comme moi peut le deviner. Il se lève sans même tourner la tête vers nous puis rejoint le fond de la salle, maugréant faiblement, sous les encouragements d'un public incrédule. Spontanément me viennent à l'esprit les récitals solo interrompus de Keith Jarrett pour causes, entre autres, de perturbations sonores venant du public. La béquille aurait-elle éteint le souffle libérateur du pianiste, noyé son élan incandescent ?
Les battements de la porte du fond de la salle signalent qu'un débat, un échange se joue entre l'interprète et le personnel. Pure supposition puisque de mon emplacement, je ne vois aucun visage. Les applaudissements syncopés, n'ayant pas totalement cessé durant cet intermède, donnent l'impression de reprendre une vraie cadence dès qu'Andràs refait surface. Il saisit le micro et tente de mettre des mots sur cette soudaine interruption, dans son français bancal, laborieux mais complice : « Je finis la sonate et je laisse, vous, aller à dormir. » Sa syntaxe trébuchante et désarticulée amuse encore le public. « C'est vraiment, j'ai beaucoup de patience, mais, ils sont des limites. Je ne suis pas une machine. C'est une grande sonate et c'est pas contre moi ou contre la musique ou contre Beethoven. Pas français mais très grande. Et la guerre est finie. » Des rires ici ou là ponctuent chacune de ses phrases à la langue imparfaite et involontairement cocasse. Sa candeur et sa bonhommie détournent notre attention et donnent un caractère léger à sa justification. Pourtant, ses mots cherchent à retranscrire un combat intérieur. 

Andràs Schiff © William Wartel.
 
La fin de son aparté, « la guerre est finie », qu'il prononce juste avant de se rasseoir au piano, plaît beaucoup au public. Mais avons-nous seulement compris le sens ? La guerre contre qui ? Contre quoi ? Peut-être voulait-il parler de “bataille” et non de “guerre”. Une bataille contre les coups du sort, les affres de la contingence, contre ses propres démons. Une bataille contre lui-même en somme. Une bataille qu'il aura menée toute sa vie pour se maintenir dans les hautes sphères. Un auditeur clame un « bravo ! » tonitruant et réconfortant qui vient très justement féliciter l'humilité de l'interprète, et remettre tout en place. Ce « bravo » se pose comme une main amicale sur l'épaule d'Andràs avant que ses doigts ne pianotent à nouveau. Avant que Beethoven ne retrouve sa tempête et que les éléments se déchaînent autour de nous et nous emportent pour de bon.  
Peut-être Andràs ignore-t-il que cette anicroche, par le truchement de cette probable béquille mal calée contre un siège, rendra son concert mémorable. Précisément, ce faux pas corrigé témoigne de la fragilité de l'interprétation, comme de sa grandeur. Il souligne la virtuosité en la montrant perméable à notre humanité. Et je me souviendrai certainement encore dans dix ans, dans vingt ans, de ce grand interprète hongrois qui faisait l'effort de s'adresser à nous dans notre langue et qui n'a pas eu peur d'avouer sa vulnérabilité. D'être honnête avec nous. Et lorsque j'écouterai la Sonate pour piano n°17 - opus 31 n°2, je me souviendrai qu'il n'y a pas deux tempêtes mais trois. Celle de Shakespeare, celle de Beethoven et celle d'Andràs Schiff.

*Concert du 03 février 2026, organisé par l'association culturelle Les Grands Interprètes.


lundi 14 octobre 2024

Donc je vis

« Toute personne qui tombe a des ailes. »
Ingeborg Bachmann*

Depuis quelques jours, une source intarissable de sanglots a trouvé deux petites fenêtres par où se répandre, là, juste au-dessus de mes pommettes. Qu'il me suffise de convoquer des images de bonheur insouciant de ces derniers mois et elle brille, au jour, par la réfraction des rayons du soleil. Son gargouillis me berce et je l'accompagne de timides soupirs. La source se fraye un chemin sur mon visage quelques minutes, parfois une heure, plus rarement deux, puis reprend son périple souterrain. Mais avant qu'elle ne me quitte, je me laisse submerger par la vague de l'émotion pour voir jusqu'où elle va m'emmener, sur quelle grève elle va me déposer, naufragé et seul rescapé de ce voyage, qui a débuté à deux il y a un an et demi, et si je ne vais pas boire la tasse avant de l'atteindre, ou pire, me noyer.
J'ai l'impression de n'avoir jamais vraiment affronté cette lame de fond ou bien d'avoir retenu des larmes anciennes, par pudeur ou par cette croyance héritée de mes ancêtres masculins, qu'il faut prouver sa force en les refoulant. Je cherche à être conscient de la douleur qui se noue dans mon ventre. Peut-être le fruit de mes nombreuses séances de méditation. Je la laisse se diffuser, tourbillonner, me ravager de l'intérieur. Je l'encourage presque, comme le capitaine d'un navire, accroché à sa barre, au milieu d'une tempête, gueule sa rage et défie les éléments qui se déchaînent et menacent de faire chavirer son embarcation. Je n'entrave pas non plus le ruissellement de mes larmes et j'écoute même le son mat, à peine audible, qu'elles font lorsqu'elles tombent sur la toile de mon pantalon, sur le bureau, ou le parquet. J'éprouve presque un plaisir étrange à les laisser fendre l'air et s'infiltrer partout où elles rencontrent la matière.
À force d'écouter les recommandations des uns et des autres, je finis par intégrer le fait qu'il y a une étape à ne pas sauter lors du deuil amoureux : il faut un temps et un espace pour que la peine qui l'accompagne s'exprime. Alors je m'exécute et lui fais de la place. Elle devient mon alliée. Elle a des choses à me dire.

© Alain (Maurice Ronet) dans Le Feu follet de Louis Malle (1963).

C'est un deuil parce que quelqu'un s'en va et une part de moi se meurt, sans que je le veuille. Cet amour s'éteint et, comme un gigantesque animal, un cétacé échoué sur la plage, il est difficile de dire s'il vit encore tant sa respiration, perdue dans sa chair épaisse, se fait discrète. Dans son dernier souffle, il revit en un éclair tous les périples de sa vie. Dans ce flash de vie condensée, je rejoue, moi aussi, les scènes de bonheur et d'insouciance. Je fais se joindre dans la douleur du moment présent, la joie d'avoir vécu pleinement cet amour, de lui avoir donné sa chance. Ma lucidité, en alerte, s'aiguise et c'est presque une nouvelle peine que je débusque, une peine comblée de vie. Je pleure parce que j'ai perdu quelque chose. Et ce quelque chose devait bien être fort et puissant pour me tordre en deux de la sorte. Ce joyau, incrusté d'instants de plénitude tombés dans le gouffre du passé, scintille encore dans ma mémoire et m'éblouit si fort que je crois le tenir au creux de ma main.
Et par je ne sais quel miracle, une phrase surgit de l'abîme. Ce mantra me réchauffe le cœur, me réconforte. Je crois avoir trouvé la formule incantatoire qui transmue ma peine et lui donne un sens : je souffre donc je vis. Tant que je souffre, tant que la peine me traverse, me cisaille les entrailles, je me sens en vie. J'ai vécu et parce que je sais aujourd'hui que j'ai vécu, je vis. Mes rêves tout autant que mes cauchemars, fusionnent dans ma peine, au comble de leur puissance. Je les sens me foudroyer.
J'ai gravi la montagne, j'ai vu du haut de son sommet l'horizon dégagé, les cieux illuminés, puis une petite pierre a roulé sous mon pied et j'ai chuté. Après avoir dévalé le flanc rocheux, j'ai atterri dans une crevasse,
contusionné, fracturé de divers membres, mais conscient que la vie coule toujours en moi. La souffrance a beau tenter de me terrasser, j'ai conscience d'être encore en état de la supporter. Elle provoque des tensions dans mon corps que je peux observer, détailler, mesurer à loisir. Et je sais que le temps finira par ressouder mes os, et mettre de la distance avec ce trauma. Qu'il va peu à peu se brouiller dans ma mémoire pour ne devenir qu'une épreuve parmi d'autres. Et que je gravirai d'autres montagnes.
Pour autant, ce temps salvateur réclame son dû. Il panse les plaies mais, comme un dieu, demande un sacrifice. Il veut que je lui cède une toute petite parcelle neuronale. Il veut laisser une trace, un marquage indélébile dans mon esprit : les moments que je vivrai le temps du deuil porteront à jamais, dans mon souvenir, le sceau de ma peine. Les films, les spectacles que je verrai, les livres que je lirai, les musiques, les podcasts que j'écouterai, les gens que je rencontrerai, les lieux que je visiterai, les plats que je mangerai, mais aussi la saison, les parfums, la lumière, les vêtements, les moindres entorses à mon quotidien, tout passera à travers le filtre de cette petite mort. Tout sera recouvert du voile noir de cet amour à jamais inachevé.

De par sa nature, ce deuil ne peut s'éterniser. Et mon mantra a beau me réconforter, il me maintient dans cet état morbide de culpabilité et de victimisation. Devant mon autosatisfaction lorsque je livre mon mantra à une amie, elle m'adresse sa totale désapprobation : « Tu ne peux pas te complaire dans ton malheur, me dit-elle agacée. Tu dois avancer, passer à l'étape suivante. Trouve un autre mantra. Je te donne quatre jours pour me le communiquer. »
Même si ce genre de défi m'amuse, je sens déjà que délaisser ma prière consolatrice sera une nouvelle épreuve. Pour autant, je prends très au sérieux mon devoir. Tout en jonglant avec les mots et les concepts, je m'ouvre à toute la poésie retranchée sous l'épaisse couche de mes habitudes. Je concentre ma réflexion autour de mon insatiable quête de sens qui creuse des puits sans fond dans mon esprit. Les événements de ces dernières semaines se sont enchaînés comme autant d'énigmes non résolues qui produisent une surcharge de tension. Il faut une phrase qui puisse libérer cette tension ou pour le moins, m'en éloigner. Une phrase qui convoque l'idée d'un temps réparateur, d'un horizon dégagé s'ouvrant sur un avenir serein. Les mots se précisent, se reconnaissent les uns les autres, se joignent et mon nouveau mantra s'épaissit, puis se cimente enfin : je laisse filer les questions sans réponse de mon passé, comme ces nuages balayés par le vent dans mon ciel de printemps.
Je le lis, le relis mais il n'a pas la force de persuasion, l'idée percutante du premier. Il me semble factice. De plus, il est lessivé par ma réflexion. La contrainte de l'exercice a absorbé tout son pouvoir évocateur. J'ai beau scander ce psaume laïque, je persiste à vouloir retenir ces nuages qui s’amonc(i)ellent et voilent mon soleil libérateur. Je fais même un pas en arrière, encouragé par cette phrase entendue dans le feuilleton radiophonique Rien ne s'oppose à la nuit, adapté du livre de Delphine de Vigan(1) :
« Un matin je me suis levée et j'ai pensé qu'il fallait que j'écrive, dussé-je m'attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponses. Le livre, peut-être, ne serait rien d'autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même le récit de sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. »
Si je ne m'attends à aucune réponse claire sur les événements qui ont conduit à cette séparation, je peux tout de même prendre le temps d'observer ces nuages, leurs formes, leur épaisseur, comment ils s’effilochent, se mêlent les uns aux autres, se disloquent, se dispersent. Je peux décrire ce qu'ils m'inspirent. Peut-être que cette observation et cette narration feront naître un insoupçonnable apaisement à défaut d'une explication logique et rationnelle.

Amsterdam © Anouk - Oukie

J'ai le sentiment que tout me parle autour de moi, qu'une puissance surnaturelle me souffle des pistes de compréhension. Comme cette phrase, au tout début du film L'Histoire de ma femme de Ildikó Enyedi : « Je lui parlerais de cet état d'alerte constant face au moindre changement des vagues, qui peuvent si aisément prendre une vie, sans mauvaise intention. Je lui parlerais de notre vie passée à essayer de contrôler l’incontrôlable. » Elle fait écho à mon nouveau mantra. Ou plutôt celui-ci est comme une réponse à cette problématique de la souveraineté de ma destinée : je ne suis pas maître de tout ce qui m'arrive. Je lâche ce que je ne peux maîtriser. Je ne peux attraper ces nuages haut perchés et vaporeux. Alors je les observe, les commente et les laisse filer. Je finis par baisser mon regard et examiner la petite lande stérile qui m'encercle. J'ai échoué là, et sur cette île qui m'a recueilli je ne peux poursuivre mon chemin. Il n'y a personne, pas d'avenir, rien de quoi bâtir une vie. Et je ne peux non plus attendre qu'on vienne me secourir. Je dois construire mon radeau, une rame et reprendre la mer. Au risque de me noyer encore et encore.

« Lorsque l'amour vous fait signe suivez-le,
Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui,
En dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et dès lors qu'il vous adresse la parole, croyez en lui,
Même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins.
Car comme l'amour vous coiffe d'une couronne,
il peut aussi vous clouer sur une croix. »
Khalil Gibran, Le Prophète


* Citation tirée de son poème intitulé Le jeu est fini.
(1) Rien ne s'oppose à la nuit, Jean-Claude Lattès, 2011, p. 48. À écouter sur France Culture.


 

dimanche 16 juin 2024

Le jour du point de bascule

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et
que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne
on observe les phénomènes morbides les plus variés.
»
Antonio Gramsci*

Ça ressemble à quelque chose que je ne voudrais pas vivre. À quelque chose que je ne croyais appréhender que dans les livres d'histoire. Ou plutôt à un événement qui précède de peu un fait historique qui, lui, restera gravé dans la mémoire d'une nation. Une sorte de point de bascule vers lequel nous marchons et qui longe la crête d'une falaise. Ceux qui n'ont pas le vertige s'approchent inconsidérément du vide, ils ne craignent rien. Ils ne voient pas le danger. Ils ne soupçonnent pas que le bord peut se fissurer à tout instant et les projeter dans le gouffre. À l'inverse, ceux qui ont conscience du danger n'ont pas besoin de s'approcher pour le sentir. Ils restent à distance.
J'ai le sentiment que nos jours d'insouciance sont comptés. Que j'entre dans la jeunesse de mes grands-parents qui ont vécu l'impensable. Que c'est le moment où tout peut se rejouer encore une fois. Dans un autre décor, à une autre époque avec d'autres protagonistes mais avec la même force destructrice. Certes rien n'est encore décisif. Mais la nuit a déjà repoussé le jour. Elle a gagné de la place. Des sièges en plus. Dans un parlement que d'aucuns pensent fictif ou illusoire et qui pourtant siège en France.
Nous sommes encore le jour mais je tremble comme si la nuit était complète. Un frisson permanent me gagne. Un frisson que je crains de ne voir disparaître de sitôt. Je tremble pour mes proches, mes amis. Je tremble pour les gens qui se croient à l'abri de la haine, qui minimisent le pouvoir de l'ignorance, qui ont une foi démesurée en l'homme. Je ne sais par quel détour — certainement celui de la discrimination — mon esprit me mène au discours de Martin Luther King prononcé le 28 août 1963, moins de 5 ans avant son assassinat. Il s'intitulait “I have a dream”. Et je m'imagine en train d'écrire un discours, moi aussi, qui débuterait par ces mots :
“I had a nightmare — J'ai fait un cauchemar”.
Dans ce cauchemar, il faisait gris au petit matin. Je me suis levé tôt. Je m'arrachais à la douceur du lit, à la pesanteur de l'amour et la chaleur de l'être aimé pour faire mon devoir civique. La salle de vote avait changé. Je devais me rendre non pas à l'école Fourtanier mais à la salle Osète, rue du Lieutenant Colonel Pélissier. Pour la première fois en vingt ans, je quittais la rue d'un ancien avocat devenu député, puis maire, pour la rue d'un officier de l'armée française fusillé par les allemands. Devais-je y voir un présage ou le signe d'un combat à venir ? La grande salle Osète paraissait petite au vu de son encombrement. Je devais zigzaguer entre les tables et les votants. Dans mon isoloir, je m'agaçais à tirer d'un côté puis de l'autre le rideau bien trop court qui ne garantissait pas totalement le secret de mon vote. En sortant, quelques gouttes de pluie cherchaient à parfaire une mauvaise humeur que je me destinais à lâcher avant mon départ pour Montauban. J'étais invité chez une amie à déjeuner en compagnie d'autres convives. Après cette virée champêtre, des échanges sur nos vies, nos projets et un repas copieux garni de trois desserts, je revenais à mon domicile avec quelques branches de verveine citronnée et une rose cueillie par mon amie devant sa maison, à offrir à ma compagne.
Je ne soupçonnais pas encore que le matin même, j'avais mis le pied dans une marée noire, qu'elle collait à tous mes déplacements et ne me quittait plus. Qu'elle avait même contaminé la campagne, le jardin de mon hôte, les routes nationales jusqu'à Muret, là où j'avais déposé une amie pour qu'elle puisse elle aussi faire son devoir civique à temps. Et enfin ma rue et mon appartement. Qu'elle s'était répandue si vite, en quelques heures, et pas seulement sous mes semelles, mais sous les pieds de tous les votants. Et que cette marée allait tout naturellement souiller les non-votants eux-mêmes qui emprunteraient leur route habituelle et qui pensaient être hors de danger.

Comme un antidote à mon cauchemar, je cherche à ne pas oublier la parenthèse bucolique de ce dimanche 09 juin. Je la tiens captive dans ma mémoire afin d'y revenir à souhait, et de pouvoir convoquer ces instants de liberté en guise de consolation. À la manière de Jancsi, dans Un film d'amour d'István Szabó : avant de prendre son train pour revenir dans son pays natal, la Hongrie, il prend conscience qu'en quittant la France, le pays où vit Kata, son amour d'enfance, il laisse derrière lui tout un passé, une époque révolue. Il photographie, par son seul regard, tous les détails d'une scène de rue totalement banale. Je capte moi aussi ces derniers moments en les figeant par ces mots. Je sens l'air s'appesantir en même temps que se profilent à l'horizon les gros nuages. Les premières bourrasques font claquer les fenêtres et les portes comme si les éléments avaient le pouvoir de se mettre en colère. Les cumulonimbus noircissent le ciel et font croire que le jour s'achève. À moins qu'il ne soit réellement trop tard et que derrière eux se profile déjà la vraie nuit.

* Cahiers de Prison (1948-1951, cahier 3).

© Toby Coulson.

 

mercredi 9 mars 2022

Les maux du livre

Dès mes premières lectures, ou plus exactement depuis mes premiers émois inspirés par la littérature — c'est-à-dire à l'adolescence —, au commencement de cette fascination qu'elle n'a jamais cessé d'exercer, soumettant mon âme à sa tutelle, à son pouvoir sans cesse renouvelé, j'avais porté une attention toute particulière, un soin exagéré au livre lui-même, à l'objet en tant que tel, persuadé qu'il détenait une part importante des raisons pour lesquelles mon être tout entier s'en remettait à son contenu. Objet sacré, il me semblait que la délicatesse avec laquelle je le maniais allait de pair avec le respect des mots qu'il renfermait, et plus généralement, avec le respect de l'œuvre et de l'auteur. Un peu comme un enfant redouterait la moindre détérioration de ses jouets fétiches, mes livres devaient rester comme neufs et ce, même après les avoir lus.

J'avais poussé le vice jusqu'à recouvrir la tranche de la première et de la quatrième de couverture de tous mes livres d'une bande de ruban adhésif, justement pour prévenir tout accident, et renforcer la coque de ces navires miniatures qui me portaient sur toutes les mers de l'imagination. Comme le marin calfate son embarcation ou bien à la manière de ce grand sportif qui entoure d'un bandage sa main ou son pied déjà fragilisé et qu'il sait devoir protéger des assauts d'une épreuve à venir.
Mais à la longue, j'ai fini par remarquer que non seulement ces pansements n'évitaient pas les écornements mais que, lorsque ceux-ci survenaient malgré mon soin obsessionnel, la pliure, la plaie en était renforcée au plus profond de sa chair, au point d'en devenir comme une malformation congénitale. Puis le temps se chargea de souligner avec ironie mon idée saugrenue. Je constatai, à mon grand désespoir, qu'une fine pellicule de poussière venait s'agglomérer sur le bord externe du ruban adhésif, alors que je prenais soin de rendre celui-ci le plus transparent possible en le grattant avec mon ongle. Ainsi, tous mes efforts pour le protéger ne faisaient que pointer du doigt ma lubie excentrique et la rendre futile, dérisoire, inopérante. J'en vins tout naturellement à la conclusion que si je voulais qu'ils restent intacts, je n'avais d'autre choix que de retarder le moment de les lire, contemplant mes acquisitions et goûtant par anticipation leur saveur à proportion de leur jeunesse — autrement dit, plus un livre était neuf et plus le désir de le lire était grand, ce qui paradoxalement avait pour effet de retarder le moment de sa découverte. Et quand j'avais épuisé l'anticipation au point qu'elle ne me nourrisse plus assez, que l'envie de la découverte dépassait le risque encouru, je finissais par céder en prenant toutes les précautions du monde pour l'ouvrir.

Bien évidemment, ce moment impliquait une gestuelle précise et un environnement propre. Il me fallait le manier comme une relique et je n'écartais jamais à l'excès la tranche quand bien même l'ouvrage particulièrement rigide résistait à mon timide assaut. L'origine de ce trait de personnalité provenait d'un atavisme paternel qui ne se limitait pas uniquement aux livres, mais à bon nombre d'objets du quotidien allant de la vaisselle aux outils, en passant par la voiture ou les vêtements et gagnant même le lieu d'habitation tout entier. Pour autant, il ne me serait jamais venu à l'esprit de caractériser mon père ni mes aïeuls de “matérialistes”, loin de là. Ne rentrait dans ce respect, cette sollicitude des choses matérielles aucune considération tendancieuse ou déviante, aucune avarice, ni surévaluation par rapport aux choses spirituelles. Il s'agissait plutôt d'une nature, d'un comportement qui allait de soi pour eux, quelque chose d'inné dans cette façon d'user, de ranger, de nettoyer tout ce qu'ils touchaient ou tout ce qui peuplait leur monde. J'avais donc probablement hérité de cette façon soigneuse et attentionnée d'envelopper mes biens matériels, et ma mère, aux antipodes de ces conduites scrupuleuses, s'amusait de mon vice, sans jamais le railler, ni le dénigrer, mais plutôt en l'observant avec une certaine tendresse, en la détaillant comme les mœurs d'une culture opposée à la sienne.


ⓒ Le_lasseur.

Jusqu'à aujourd'hui, j'ai rencontré peu de personnes qui avaient cette même manie. La plupart considérait au contraire qu'il faisait partie de la vie du livre de subir les négligences de ses lecteurs, que c'était même la preuve qu'il avait porté ses fruits. Comble d'ironie, je trouvais beaux certains livres aux pages froissées,
racornies, délavées, jaunies par l'âge, asséchées et cartonnées par le sel de mer ou les expositions trop prolongées au soleil, crissantes sous les grains de sable, grasses et fibreuses des atmosphères confinées, exhalant des odeurs de grenier, de vieilles malles, de parfums tenaces(1). Derrière ces témoignages sensoriels, il y avait plus que le livre. L'objet devenait un écrin mystérieux qui détenait une part de ses lecteurs et de leur vécu. Ce complément de vie qui prenait possession du livre et sur lequel l'auteur n'avait aucun pouvoir, me donnait l'impression d'entrer en contact avec un parent éloigné, par le hasard d'une envie commune de découvrir la même œuvre. Et comme si cela majorait la curiosité envers cette œuvre, une sorte d'impératif se joignait à mon désir et achevait de briser toutes les barrières qui jusque-là me retenaient d'ouvrir l'ouvrage.

Quand je parvenais enfin à terminer la lecture d'une de ces œuvres, elle retournait dans la bibliothèque, presque inaltérée, ou du moins sans qu'aucun des infimes stigmates de mes nombreuses, mais non moins délicates, manipulations puissent trahir ma lecture. Mais elle n'était pas à l'abri du danger pour autant. Si j'avais eu le malheur de me délecter du texte, je ne manquais pas d'en faire l'éloge auprès de mon entourage. Et sans prendre garde aux conséquences, je vantais avec force arguments les mérites du livre jusqu'à provoquer un désir irrépressible chez mon interlocuteur. Au moment où je l'entendais prononcer la phrase : “tu m'as donné envie de le lire !”, je ressentais la satisfaction de l'avoir convaincu, la joie du partage à venir et donc la nécessité impérieuse, le devoir de lui fournir sur le champ l'objet de notre échange. Si bien qu'au plaisir se mêlait quasi instantanément le regret du prêt inévitable, sans pouvoir maîtriser la peur qu'il ne me revienne en l'état.
Je prenais soin de le mettre en garde, sans trop en rajouter, et je faisais mes adieux au livre en mon for intérieur, bafouant presque l'enthousiasme avec lequel je lui avais vendu l'œuvre. Puis je cherchais à convertir mon regret en tentant de deviner si le plaisir qu'il allait en tirer méritait un tel sacrifice. Ou bien je me rassurais en me disant que s'il me revenait en mauvais état, ou même légèrement défraîchi — ce dont j'étais persuadé, à moins de le prêter à un ami aussi méticuleux que moi — ce serait l'occasion de le racheter neuf et de pouvoir prêter l'ancien sans plus me soucier de son état. Ou mieux encore, s'il avait eu un véritable coup de cœur, j'insistais pour lui offrir, arguant avec une douce hypocrisie que cela me faisait plaisir ou encore que j'avais trop de livres chez moi.

Alors, bien sûr, il était possible de gloser à souhait sur les raisons de ce soin exagéré, en supposant que le mimétisme générationnel ne soit pas une raison suffisante pour convertir tous les descendants : après tout mes sœurs n'étaient pas touchées par ce penchant monomaniaque, bien au contraire. Mais à travers mes nombreuses séances d'analyse thérapeutique, j'avais fini par déterminer un trait de caractère qui pouvait en être la cause : cette tendance à vouloir que rien ne bouge, que tout reste intact. Et en cherchant à comprendre les raisons de cette tendance, la première chose qui me venait se fixait inlassablement sur la peur de la mort. Que rien ne bouge pour protéger du temps qui dévore tout. Au hasard de mes lectures, je tombai sur cette phrase d'Irvin Yalom qui résumait mieux encore toute la problématique. Dans le roman, elle est prononcée par le Dr Karl Abraham, à l'attention du psychanalyste Friedrich Pfister dont il est le superviseur : « Il me semble que vous cherchez à nier le temps qui passe et le caractère éphémère de l'existence dans votre quête de quelque chose d'impérissable. »(2)
Évidemment, si je prenais le raccourci de dire que j'évitais de corner mes livres par peur de la mort, ça ne manquerait pas de faire sourire. Et pourtant, il y avait bel et bien un fond de vérité dans tout ça. Et ce fond de vérité refaisait surface à quelques très rares moments, quand je tombais sur l'un de ces livres hérités de ma toute première bibliothèque. Ses bandes adhésives sur les bords, sa couverture immaculée, sans rides, ses pages pressées les unes aux autres d'un bloc comme si le livre sortait tout droit de l'imprimerie, tous ces petits détails ont encore le pouvoir de me jeter trente ans en arrière. Et même si j'ai réussi à protéger mes premiers livres de cet ogre infatigable qu'est le temps, il vient subitement me pousser de derrière, comme une brusque bourrasque tentant de me déstabiliser du haut d'une falaise, et cherchant à briser net, par un vertige, ma contemplation d'un horizon infini.

(1) Ou encore « avec une étrange odeur de feuilles mortes » écrivait Jean-Paul Sartre dans Les mots, 1964, Folio Gallimard, p. 175.
(2) Le Problème Spinoza, Irvin Yalom, Le Livre de Poche, chap. XXVI, p. 350.

ⓒ Camille Reposeur. Newcastle.



samedi 21 août 2021

Life Time par Mona Oren

Le silence qui nous absorbe, sitôt la porte refermée, contraste étrangement avec l'effervescence bruyante de la ville. Les grandes vitres donnent l'impression d'être sans tain, et de pouvoir être témoin de cette agitation sans être vu, d'appartenir déjà, sans même avoir parcouru l'exposition, à ce monde de l'art mis à l'écart, délaissé par le flot consumériste. Coupé du mouvement incessant de la ville, nous rentrons dans l'Espace Écureuil en méditation, comme dans une chapelle égarée dont on ignore encore quels effets elle aura sur notre âme après notre passage.

Dans l'entrée de la galerie, un petit groupe de visiteurs attend patiemment la visite guidée par l'artiste Mona Oren, et chacun se questionne du regard devant le mystère de cette première œuvre du hall intitulée Hourglass : de grands sabliers en verre soufflé, dont les ampoules se rejoignent par un tissage givré, donnent le rythme d'un temps obscur. Mona guette timidement nos interrogations, notre surprise. Il y a une douce fébrilité mêlée au plaisir du partage à venir dans son sourire. Dès ses premiers mots, son accent, que nous serions bien en peine d'interpréter comme celui de ses origines, cette terre d'Israël, berce ce voyage intérieur qu'elle nous invite à suivre. Ses gestes délicats, maîtrisés, accompagnent sa parole pleine d'humilité et d'une candeur presque juvénile. Elle nous confie la naissance onirique de cette première œuvre et détaille sa structure : les sabliers contiennent de l'eau salée et le sel se cristallise le long de la corde pour rejoindre la partie basse. L'œuvre vit, ne cesse d'évoluer, cherche à imposer sa propre cadence. Ce temps-là est le temps des éléments, de la matière, de la nature et de la vie tout entière, donnant son nom à l'exposition : Life Time.

Derrière elle, dans la vitrine de la galerie, deux cocons suspendus par un cordage épais forment un couple dont le genre nous échappe : l
'un montre son squelette fait de grillage, tandis que l'armature métallique de l'autre est recouverte d'un drapé de cire blanche, comme patiemment tissée par un être surnaturel. Ces deux œuvres dialoguent à distance avec ces deux autres cocons posés devant nous, parmi les sabliers, que l'on pourrait prendre pour leur réplique pour peu que nous fassions abstraction de ce nappage de cristaux de sel qui les pare d'un éclat endiamanté. Ce sertissage naturel, Mona l'a obtenu en trempant ses œuvres dans la mer Morte, par quatre mètres de profondeur, pendant une quinzaine de jours, depuis le radeau de l'Institut de géologie d'Israël avec qui elle collabore depuis plusieurs années. Le sel incrusté dans le grillage du cocon, après oxydation, a pris une couleur de rouille, lui donnant cet aspect de gros sucre d'orge, couleur brune qui virera au noir avec le temps, selon les dires des géologues.
Ces deux cocons, mis en regard avec le couple de la vitrine — qui nous laisse
entrevoir la structure de l'œuvre encore immaculée, en train d'éclore, dans le processus de création figé en étapes —, formalisent ainsi une autre échelle de temps instaurée là aussi par la nature elle-même.

Détail de l'exposition ⓒ François Talairach.

Dans la pièce suivante, Mona raconte l'aventure des Diamants, ces fleurs noires de cire semées là aussi dans la mer Morte, lestées d'un petit plomb et elles aussi cristallisées. C'est une neige des profondeurs qui les recouvre désormais, neige qui ne fond pas, neige saline et qui scelle à jamais cette récolte pacifique, comme si cette mer au nom funèbre avait le don de fleurir une contrée meurtrie par les conflits immuables. Un geste comme un écho à celui d'il y a près de vingt ans, lorsqu'elle avait réalisé cette performance vidéo dans laquelle elle avait fait flotter des pétales de cire blanche à la surface de ce lac immense coincé entre Israël et la Jordanie.

Alors qu'elle garde au fond de nos souvenirs d'enfance sa part d'amusement — qui n'a jamais joué à se tremper les doigts dans la cire d'une bougie pour se la retirer aussitôt comme une seconde peau —, Mona pour sa part, a découvert la dimension créative et le pouvoir de ce matériau malléable alors qu'elle était étudiante à Paris en 1996 : « J'ai été séduite par la cire dès mes premiers jours aux Beaux-Arts. Mon désir est de montrer que c'est un matériau noble, comme le bronze ou la céramique. Aujourd'hui, elle est encore perçue comme éphémère. » Mais Mona sait également la fragilité de sa matière de prédilection, une fragilité qui a du sens et qu'elle interprète comme une métaphore des émotions : « La cire est vulnérable, elle réagit à la chaleur, à la lumière, à la poussière, mais est terriblement vivante et sensuelle. » À cette vulnérabilité se joint paradoxalement un pouvoir de conservation — comme le sel d'ailleurs —, et c'est cette dualité(1) de la matière qui l'inspire et avec laquelle elle compose, exploitant à merveille la plasticité de ce matériau.

Un peu plus avant dans la galerie, une odeur sucrée, âcre et doucereuse à la fois, l'odeur de l'encaustique, des caves humides jointe à celle des vieux meubles astiqués, s'immisce dans l'air et interroge nos sens. Comme si peu à peu l'espace de l'exposition était gagné par le génie et la passion de l'artiste, c'est tout un pan de mur de 25 m2 qui se trouve enduit d'une couche de cire(2), dans un dégradé allant du blanc à l'ocre. Mona nous invite à poser la main sur cette paroi de chair résineuse, délicate et rugueuse comme la peau d'une crypte cérifère que l'on imagine être l'antre fertile de son univers.

Dead Sea Project ⓒ François Talairach.
Dans la salle du fond, toutes lumières éteintes, trois écrans diffusent en boucle des images de l'artiste en Israël, tantôt les pieds dans la mer Morte déposant d'un geste ralenti ses fleurs de cire, tantôt sur les routes, en direction du radeau des géologues qui retient prisonniers ses cocons dans le lac (Dead Sea Project). Ici, la nuit factice, portée par le clapotis de l'eau et les sons étouffés du voyage, nous pousse au recueillement ; la poésie de ces gestes, accomplis à des milliers de kilomètres dans un paysage désertique, provoque une douce attraction et fait naître une quiétude entre nous.
Au sous-sol, un petit cabinet de curiosités accueille le visiteur où se côtoient divers objets nimbés de cette croûte de sel, où la matière faite bijou se loge dans des écrins, avant qu'il ne s'engouffre dans les deux caves voûtées de la galerie, elles aussi privées de lumière. Là, deux grands écrans projettent, dans un ralenti poussé à l'extrême, des coulées de cire chaude se solidifiant dans l'eau froide. La force hypnotique de cette concrétion organique libère en nous quantité d'autres images, puisant jusque dans la mémoire cachée de nos vies intra-utérines. La visite se clôt dans une petite salle isolée, où un plissé translucide en cire blanche, d'une finesse égale à celle d'une peau, retient notre souffle. Notre contemplation se fige religieusement devant cette étole des anges, auréolée de lumière blanche, qui semble veiller sur le pouvoir de l'artiste.

Mona se dérobe gracieusement sans tarder pour ne pas dénaturer son œuvre, et laisser intact l'émotion qui nous étreint. Alors que nous remontons à la surface et regagnons lentement l'accueil, encore grisés par ce rêve de la matière, un dernier regard alentour, comme pour retenir le mystère, se pose sur des bouquets de tulipes en cire noire ou blanche. Lorsque le monde sombra dans la sidération de cette pandémie et se figea dans l'immobilisme et le repli sur soi, Mona eut l'idée d'un autre champ de fleurs(3), un champ sans limite, détenu par chacun de nous où que nous soyons sur cette terre. Elle sculpta — et continue de le faire à la demande — ces tulipes en cire qu'elle propose d'acheter par quiconque dans le monde, afin de se relier les uns les autres par ce fragile symbole d'espoir. Cet appel, cette main tendue, repoussent ainsi les frontières brutales de ces menaces invisibles et nous libèrent des maux qui planent sur nos vies. Ce geste-là est la preuve ultime que l'art demeure une ressource inépuisable face aux menaces d'un monde en déclin.
(1) « Mes œuvres reflètent cette dualité. Certaines sont vouées à disparaître, tandis que d'autres sont conçues pour durer et mettre en avant le caractère tactile du matériau. J'utilise également d'autres éléments (...), mais je n'ai jamais retrouvé la même sensorialité que la cire. »
(2) « J’ai travaillé au pinceau, avec 8 kilos de cire minérale et 10 kg de cire d’abeille. Ce fut une expérience très forte. »
(3) Le projet se nomme Wax Tulip Mania.

Mona Oren devant les Diamants. ⓒ John Lavoignat.

samedi 31 juillet 2021

Revenir d'une île

 « Vivre à un endroit où l'on peut de temps en temps 
voir loin confère à l'âme une certaine perspective, 
plus vaste et donc salutaire
(...) »1 

Quelques heures après avoir quitté une île, quand la nuit cherche à faire naître les premiers souvenirs d'un séjour prolongé, un sentiment diffus d'abandon commence à émerger mêlé d'un spleen aux contours vagues, un spleen qui ne dit pas son nom, qui n'a pas le temps d’imprégner la conscience de cette mélancolie typique des retours à la vie ordinaire. Et pourtant, si furtif soit-il, il nous traverse tel un embrun et nous laisse son parfum âcre, à peine perceptible, sa petite marque enfouie sous le sable des clepsydres qui rythment nos vies de labeur. Cet embrun sommeille en nous pour toujours dès que nous quittons cette terre isolée et encerclée par une mer ou un océan. Il manifeste sa présence timidement sitôt notre retour achevé, puis s'estompe rapidement dès que le souvenir de l'île s'éloigne, mais ne cesse de refaire surface à chaque nouveau séjour. Il se sédimente, s'épaissit, s'alcalinise en nous sans que nous n'y prenions garde, à mesure que nos fréquentations se font nombreuses et prolongées.

D'où vient cette particularité du spleen des îles, je l'ignore. Mais il ne ressemble pas tout à fait à la mélancolie de nos voyages sur les continents. Est-ce justement que ces derniers, n'ayant que des limites inatteignables, nous donnent le sentiment de n'appartenir à aucune espèce d'espaces, à aucun peuple mais plutôt à l'espèce humaine toute entière, au contraire de cette communauté d'habitants confinés des îles ? Est-ce que notre isolement nous saisit imperceptiblement et nous donne la mesure de notre finitude tant que nous l'habitons, ne sachant que faire, à notre retour, de tout cet espace qui nous noie et nous perd ? Est-ce que l'horizon de ces mers exerce sur nous une attraction mêlée à une frayeur de l'inconnu qui ne se révèle que lorsque nous sommes retranchés derrière nos habitudes, nos frontières, à l'abri des abysses ? Est-ce que l'île elle-même dessine ce territoire qui condense tous nos rêves inavoués et enchevêtrés aux fils des marionnettes que nous sommes ? J'ai cette vague intuition qu'elle est à la fois le corps de nos rêves et leur matrice. Que nos rêves naissent comme ces îles surgissent de l'eau et qu'ils se suffisent à eux-mêmes, qu'ils n'ont pas besoin de ponts pour les relier à la matière, et demeurent sauvages à tout jamais.

Il faut s'égarer quelques heures sur le rivage d'une île pour sentir comme il prolonge et renverse le sentiment d'ouverture du rivage des continents. Il n'y a plus seulement un infini devant nous mais tout autour de nous. L'horizon nous circonscrit, nous englobe, et se prolonge à l'intérieur de nous. Nous devenons cet être sans limite, puisque tout autour de nous s'étend l'infini. Cette découverte provoque alors un petit vertige qui nous délivre de tout ancrage, qui rompt nos amarres. Et comme s'il s'était usé à traverser les siècles, ce vertige a perdu de sa vigueur mais n'en demeure pas moins un signe hérité du passé, un stigmate de l'ivresse qui poussait les premiers navigateurs à prendre le large et explorer l'immensité. Vertige du large, vertige des profondeurs et vertige de la solitude. Lorsque nous rentrons, il se dissipe, se retire comme la marée descendante, et ne reste que cette bande de sable humide, signe de son passage. Seul le souvenir de cet étourdissement tente vainement de nous désancrer, comme si le vent nous avait tant poussé qu'une fois retombé, nous avions le sentiment qu'il ne l'était pas totalement ; ou encore à la manière de ce tangage, de ce roulis d'un long voyage qui continue de nous balancer à l'arrivée, sur la terre ferme.

Plus qu'un être abandonné, c'est orphelin que je rentre d'une île. Je me sens dépossédé, loin de mes racines même si je n'y suis pas né, et une part de moi ne la quitte jamais. Le spleen me prend alors à revers et chaque fois je m'étonne de sa résurgence. Et comme si je me trouvais subitement dans le noir après qu'une lumière brutale se soit éteinte, je tâtonne les premiers temps dans ce qui m'appartient mais que je ne reconnais plus, jusqu'à recouvrer l'espace et la dimension des choses que j'avais laissés le temps de mon séjour insulaire.

1. L'œuvre de Dieu, la part du Diable, John Irving, Points, page 22.

ⓒ Aude Espagno. Les Sables Vigniers, Oléron.



dimanche 12 avril 2020

Pandémie, dis-moi qui je suis ! [3]

« Si notre vie pouvait se passer éternellement à la fenêtre, et si nous pouvions rester ainsi, tel un panache de fumée immobile, et vivre à jamais le même instant crépusculaire venant endolorir la courbe des collines... »(1)

Là, dans l'entrée de cette boulangerie que je fréquente depuis plus de vingt ans, et qui habituellement ne désemplit pas à l'heure où je viens chercher mon pain, je suis témoin d'un micro-événement qui attire toute mon attention : dans la distance me séparant du seul client qui me précède, un pigeon piétine et fouille le sol à la recherche d'une miette. Il donne l'impression de s'impatienter dans notre modeste file d'attente. C'est la première fois depuis toutes ces années que je vois un pigeon s'aventurer dans le couloir qui mène à la caisse. Il esquive le client précédent quittant le lieu et, avançant dans sa direction, je lui bouche la sortie sans chercher délibérément à le chasser. Il ne semble pas plus effrayé que s'il arpentait la place contiguë. Je prends conscience que depuis ces trois semaines qui ont suivi le confinement, les pigeons de la place n'ont plus de maigre pitance à recueillir des nombreux restaurants qui la bordent, puisqu'ils sont tous fermés. Et le pigeon, tout naturellement, lui aussi, se voit contraint de repousser ses limites.

J'ai perdu mon mantra. J'ai perdu cette faculté des premiers jours du confinement à pouvoir convoquer ma surprise, mon incrédulité, mon émerveillement face à cette situation inédite et extraordinaire. L'habitude a poli l'insolite. Elle m'enveloppe comme le suc d'une plante carnivore recouvre l'insecte avant de le dévorer. Je n'arrive plus à percevoir l'étrangeté de ces jours vides. Il y a désormais comme une fadeur dans cette répétition. Pire qu'une fadeur. Un retour à l'avant-confinement. Pourtant, rien ne s'y oppose autant.

Les jours, pareils à des nuits illuminées, succèdent aux nuits et les nuits illuminées se rivent les unes aux autres formant un seul et même jour de shabbat. Si je soustrayais à cette succession les joies et les rires, elle aurait la couleur d'une musique de chambre qui frôle le vertige et l'angoisse. Elle aurait la couleur de cette musique de Morton Feldman intitulée Piano and String Quartet. Quatre ou cinq notes de piano qui montent dans les aiguës, suivies, parfois même chevauchées, par des vibrations de cordes, violon et violoncelle, de quelques notes seulement. Et le mouvement se répète, sans cesse, avec d'infimes variations. Le piano donne cette impression surréaliste de vouloir entrer en contact avec les cordes comme si les cordes matérialisaient un au-delà. Parfois les notes de piano forment des mots, d'autres fois des phrases et les cordes répondent sur le même mode. Et chacun, piano et cordes, cherche sa propre régularité, son propre rythme dans cet échange qui ne semble jamais aboutir. Le goût d'une rencontre impossible émerge lentement au fil de l'écoute, comme si deux êtres se faisant face tentaient, chacun dans sa langue, de dire à l'autre l'émotion qui l'étreint.
Je me sens envoûté par ce minimalisme. Je n'arrive pas à m'en détacher, ni à écouter autre chose. J'ai l'impression que ce va-et-vient de quelques notes qui montent et descendent, espacées de rares et courts moments de silence absorbant la résonance des instruments, me communique une vision, une théorie que je ne suis pas encore en mesure de comprendre. À défaut, je me contente de voir dans le piano le symbole du jour, et dans les cordes le symbole de la nuit. Les jours et les nuits de notre confinement. Et je sais que dans quelques mois, et de manière certaine et plus profonde encore, dans quelques années, la musique de Morton Feldman sera comme la musique de mon propre confinement. Elle en aura condensé toute l'attente, toute l'absurdité et toutes les émotions qui en découlent.

Pour partir à la reconquête de mon mantra et retrouver, même quelques secondes par jour — elles suffiraient à ne pas me faire sombrer dans l'ignorance et l'indifférence —, je fouille, comme le pigeon le sol de la boulangerie, les micro-événements dans ce vide imposé. Et naturellement, sans que je cherche délibérément à analyser ou intellectualiser les choses, tout ce qui survient devient une source probable d'explication. Je vois autour de moi des paradigmes tout aussi farfelus qu'opposés les uns aux autres. Comme cette écharde plantée dans mon auriculaire que j'ai tenté de retirer entre le pouce et l'index de mon autre main. Mais, bien trop confiant dans mon geste, et l'écharde étant plus infime encore qu'un cheveu, je l'ai cassée. Muni cette fois d'une pince à épiler, j'ai essayé alors d'extraire le dard de ma chaise en paille, sauf qu'aucune aspérité n'affleurait. Ce tout petit rien, à peine visible à l'œil nu, survenu je ne sais par quelle inattention de ma part, fait désormais partie de mon corps. Et il se rappelle à moi tous les jours dès que ma main se pose au repos sur le bureau. Ce micro-événement, une écharde, est devenu une métaphore de la pandémie : quelque chose arrivé par erreur et qui s'impose à moi tous les jours, et auquel je ne trouve aucun remède.

Et il en est de même pour le confinement. Dans chaque film que je regarde, dans chaque livre que je lis, dans chaque feuilleton radiophonique que j'écoute, j'y trouve l'idée d'une claustration, d'un enfermement, d'un isolement. Je pense au lit de Frida Kahlo, dans lequel elle fût contrainte de vivre des mois durant, suite à son accident d'autobus. Je pense au roman de Georges Simenon, Les Anneaux de Bicêtre, dans lequel le personnage René Maugras, ce magnat de la presse, est enfermé dans son corps sans pouvoir parler à son entourage, suite à une hémiplégie. Qu'il me suffise de dilater la sphère de l'individu à celle de la micro-société, et le paradigme garde toute sa pertinence. Dans The Last Picture Show, le film de Peter Bogdanovich, tout le poids d'une société archaïque, repliée sur elle-même, pèse sur la volonté d'émancipation de Sonny et Duane, les deux protagonistes. Tous deux cherchent un moyen de s'affirmer, d'exister, de devenir adulte dans cette petite ville du Texas, égarée dans le désert. Et malgré leur farouche désir d'échapper à cet isolement, quitter cet endroit, c'est prendre le risque de mourir : comme Duane qui décide de s'engager dans l'armée en pleine guerre de Corée.
Je repense à ma dernière lecture, la Supplication de Svetlana Alexievitch, ce recueil de témoignages des rescapés de la catastrophe de Tchernobyl. En quelque sorte, là aussi, il y est question d'un confinement qui n'a pas eu lieu, d'un confinement impossible ; d'une attaque invisible dont il faut se protéger coûte que coûte avec des moyens dérisoires ; et de notre part de responsabilité dans cette catastrophe. Et je ne peux m'empêcher de faire ce funeste rapprochement entre les 14 jours d'isolement prescrits lorsque les premiers symptômes du virus apparaissent et les 14 jours qu'il restait à vivre aux premiers pompiers intervenus la nuit de l'explosion, à la centrale de Tchernobyl, dès que les radiations commençaient à ronger les chairs.(2)
Et de la micro-société à notre humanité toute entière, je saute le pas. À bien y réfléchir, nous sommes confinés depuis notre naissance sur ce petit caillou, ce grain de sable égaré dans le cosmos. Et ce silence qui nous enveloppe depuis les premiers jours du confinement, c'est le silence de ce constat, trop souvent ignoré, que notre fièvre de possession repousse à l'arrière-plan. Il retombe maintenant sur nous telle une couche de poussière d'un vêtement que nous ne portons plus depuis des lustres, oublié dans un placard, et secoué violemment dans le rayon de lumière transperçant notre chambre endormie.

Il y a une autre atmosphère dehors. Les choses s'installent là aussi. Une rigueur s'impose dans l'anormal. Les files d'attentes, bien alignées, s'étirent devant les petits commerces de quartier. Il y a tant d'espace entre chaque client que je ne m'aperçois pas de suite qu'il s'agit d'une file. Une ou deux personnes attirent d'abord mon attention car elles ne bougent pas, là, au milieu du trottoir. Une patience peu commune les fige. Une patience étrangère à la vie citadine. Puis mon regard finit par englober le tout et voir cette file qui ne ressemble pas non plus aux files habituelles. Elles stagnent devant le maraîcher, devant le boucher ou la pharmacie. Et les clients deviennent des figurants d'un jeu qu'on leur ordonne de jouer. Un jeu dont les règles absconses les assommeraient.
Avec toutes ces boutiques fermées alentour, j'ai le sentiment de vivre dans un pays sous l'ère soviétique. Ou un pays en guerre, ou qui sort tout juste d'une guerre puisque aucun orage d'acier ne déchire le ciel. Mais les masques que portent certains brouillent cette interprétation. Le silence que chacun porte en lui se double, pour les porteurs de masque, d'une impossibilité de lecture de leurs sentiments sur leur visage. Quant à ceux qui n'en portent pas, ils affichent une expression neutre, indéchiffrable, qui chercherait à effacer la résignation. Comme s'ils imitaient l'expression qui se rapprochait le plus de celle qui serait sous le masque qu'ils devraient porter. Une expression qui ne provoquerait aucune ride, qui lisserait le visage, et qui défierait même la vieillesse. Une expression qui serait la négation de l'expression. Comme le silence est le revers du bruit. Ou le jour, le revers de la nuit.

(1) Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, 101, page 138, Christian Bourgois Éditeur, 1999.
(2) Témoignage de la femme d'un des pompiers : « Tel est le cycle du mal aigu des rayons : quatorze jours... En quatorze jours, l'homme meurt... » La Supplication, Svetlana Alexievitch, 1997.

Lire l'épisode précédent : Pandémie, dis-moi qui je suis ! [2]


ⓒ Mel Bochner, Counting by Fives, 1971, black ink on paper, 13 3/4 x 11 in.

lundi 23 mars 2020

Pandémie, dis-moi qui je suis ! [2]

Avec une étrange régularité dont l'origine inconsciente m'échappe encore, je vis, en moyenne, une fin du monde par an, en rêve nocturne. Parfois elle ressemble à un ultime crépuscule qui tombe sur une bande de sable déserte, d'autres fois elle prend la forme d'un changement définitif de mode de vie, avec son déploiement de l'armée sur terre comme dans les airs. Mais dans tous les cas, à chaque réveil, une quiétude toute réservée à ces rêves-là, un sentiment de paix et d'invincibilité m'enveloppe. Je tente alors de m'extraire de cette bulle, sans la percer, tout en gardant une main à l'intérieur afin d'en recueillir les moindres détails. Épreuve délicate s'il en est, puisque je ne peux à la fois garder cette douceur dans laquelle je baigne, témoin de ma sécurité, et conquérir le territoire de la mémoire ; je ne peux profiter de l'un sans entraver l'autre et inversement.J'ai tenté plusieurs fois de trouver la cause du bien-être de ces rêves pourtant de nature angoissante. Probablement que cette quiétude fantasmagorique trouve sa source dans le fait que je ne vivais pas seul le danger, que j'étais à la même place que chacun des êtres qui peuplaient la Terre. Ou peut-être qu'au fond de moi, il y a comme un désir refoulé de me confronter au pire pour apprendre à me connaître. L'adversité n'est-elle pas le meilleur indicateur de notre résilience ?

Quoiqu'il en soit, c'est au cours de la nuit qui vient de s'achever que ce fameux rêve est survenu. Mais cette fois, mon inconscient n'a rien trouvé de mieux que de déplier, en version nocturne, le chamboulement de ces derniers jours. En effet, le rêve ressemblait trait pour trait à ce ralentissement global, planétaire, à cette douce décélération jumelée de cette menace invisible qui plane au-dessus de nous. Ce rêve n'était que la continuité du réel. À mon réveil, il m'a suffi de quelques secondes pour comprendre que ce que je quittais dans le rêve, je le retrouvais grandeur nature tout autour de moi. Que ce renversement-là, cette fin d'un monde n'était plus seulement un rêve mais que je la vivais bien en ce moment même. J'ai compris que l'exotisme de ce rêve si rare se ternissait d'une réalité autrement plus triviale. Et je me suis surpris à penser que la réalité d'avant la pandémie allait peut-être devenir le nouveau rêve. Je m'imaginais revenir à la vie d'avant et je regardais ce mirage de vie débordante avec enchantement. Maintenant qu'avaient été exaucés mes rêves de ville déserte, de cloisonnement planétaire, de guerre sans armes ni ennemi humain source d'une sympathie sans frontière, mon inconscient devait trouver autre chose. Il devait repousser ses propres limites. Il lui fallait voir plus grand. D'autres rêves. Des rêves que j'appellerais des rêves colossaux — après avoir baptisé mes lectures de confinement, des lectures colossales. Des rêves qui dépassent ce qui se produit. Mais est-ce seulement possible ! Peut-être qu'il était temps pour moi d'aider mon inconscient en convoquant ces rêves colossaux. Avec tout le temps dont je disposais, je devais les laisser vagabonder à leur aise, dans les plus improbables recoins de leur fantaisie.

À force de conceptualiser, de coudre et découdre ma pensée, je reste éveillé sans pouvoir me rendormir. Je vois mon volet se découper en rangées de petits trous dans lesquels s'infiltre lentement la lumière du dehors. Les premiers bavardages des chardonnerets, des mésanges, ricochent sur les toits. Puis un grondement sourd se lève doucement. Il ressemble au décollage d'un avion. Il n'y a plus assez de bruits dans la ville pour lui faire barrage. Ce gigantesque soulèvement qui s'arrache à la pesanteur, s'engouffre et remplit les places, les boulevards, les rues et parvient jusqu'à moi. Il frappe mon volet. J'ai l'impression que l'aéroport n'est plus si éloigné. Vient lui succéder un autre bruit que je reconnais et qui a pour habitude de mesurer la durée de mes insomnies : le petit camion-nettoyeur de la ville. Lui aussi prend tout l'espace. Ses brosses, frottant le sol déjà propre de la veille, provoquent un son si puissant qu'il donne l'impression de laver les façades des immeubles. Après avoir dépassé l'extrémité de ma rue, le silence, à nouveau, se fossilise dans l'air.

Par moment, de manière furtive et illuminée, je prends conscience pleinement de ce que je vis, comme si quelqu'un me l'annonçait brutalement et que je voyais clairement de quoi il voulait me parler. Et comme toutes les choses qui sont impensables, je suis d'abord pris d'un étonnement qui n'arrive pas à saisir l'importance de l'enjeu. Puis, l'émotion se pose délicatement, pareille à une plume qui imite la trajectoire d'une feuille et touche enfin le sol. À ce moment précis, je décide d'y croire, je n'ai pas le choix. Je n'ai plus le choix. J'ai l'impression que quelque chose en moi me pousse à adopter, à convoquer cet étonnement au moins une fois par jour. Comme si c'était la seule chose à faire pour prendre la mesure de la situation. Cette convocation ressemble autant à une sorte de mantra — non pas spirituel mais intellectuel —, qu'à une discipline psychique. Gardez la mesure de la démesure.

Aux premières sorties, rares, pesées par la conscience et dictées par des achats nécessaires, qui ont suivi l'annonce du confinement renforcé de lundi dernier, j'ai croisé des petits vieux, des petites vieilles qui peinaient à marcher. Leur visage ne m'était pas familier. Là, dans l'hibernation du monde, nous marchons tous comme des prisonniers en liberté conditionnelle. Et sous le coup d'une sanction si nous ne portons pas d'autorisation. Mais pas ces petits vieux. Eux affichent un sourire d'apaisement qu'on ne lit que rarement sur leur visage. Ils ne craignent plus la bousculade. Et l'isolement qu'ils vivent au quotidien est désormais une norme. Pour eux rien ne change. Plus encore. L'éventualité d'une mort brutale ne les effraye plus. Eux qui redoutaient que leur fin prenne trop son temps, voilà qu'elle rôde à découvert, bien qu'elle soit encore invisible à l'œil nu. Nous tous qui sommes confinés, nous sommes face à ce que vivent nos anciens. Nous répétons, avec eux, leur fin, notre fin. Une fausse petite mort qu'il faut apprivoiser là. Qu'on danse, qu'on s'agite, qu'on parle fort, rien n'y changera. Nous expérimentons une fausse petite mort.

Sur le chemin du retour, un chant particulièrement appuyé et aigu d'oiseaux me pousse à une halte interdite. Le chant se mue en cris, devient tonitruant. L'idée de capter ce son s'impose à moi. Mais avant même que je ne déclenche l'enregistrement, une vibration grave et cadencée recouvre et étouffe la beauté de ce chant. Je regarde autour de moi pour tenter d'en deviner la source et m'en éloigner. Mon regard se pose sur une grosse bâche d'un vert militaire qui recouvre un banc en fer du même vert. La bâche, bombée sur une masse de la longueur du banc, se soulève délicatement et retombe avec la même lenteur et en rythme avec la vibration grave. Je comprends alors que là, caché sous une enveloppe de fortune, sommeille un sans-abri. Dans quel rêve est-il égaré ? Lui aussi, dans une certaine mesure, ne vit-il pas un rêve ? Celui de n'avoir la rue que pour lui. Une rue comme un chez-soi. Celui de n'être plus dérangé par le bruit, le brouhaha d'un monde qui vit sans lui, le raffut sans pitié qui l'ignore. N'est-il pas le nouveau roi de la ville ? Un roi déchu mais un roi dans le fond de son âme. Ne règne-t-il pas sans condition sur la cité, arpentant comme bon lui semble son logis qui n'a plus de limite, et dont les files de voitures ont déserté ses couloirs ? Quand bien même serait-il ce roi, il lui manquerait une chose pour parfaire ce froid bonheur : la distraction. En effet, et pour reprendre les mots de Pascal, « (...) un roi sans divertissement est un homme plein de misères. »

*Le fragment 142 des Pensées de Blaise Pascal : « Qu'on en fasse l'épreuve. Qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. »

Lire l'épisode suivant : Pandémie, dis-moi qui je suis ! [3]

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Extrait du Journal de confinement [lundi 23 mars 2020 - jour 7] de Wajdi Mouawad.
« Nos rêves nocturnes sont sensibles aux chocs et catastrophes que nous subissons. Nos rêves sont cet écho plus réel que le cri d'origine. Comme des messages que nous nous envoyons depuis cette nappe où vivent nos terreurs. Nos rêves nous offrent, nuit après nuit, des visions indéchiffrables. Comme si nous avions un besoin vital de rester incompréhensible, indéchiffrable à nous-mêmes. Pourtant, à travers des situations souvent quotidiennes, chaque rêve nous fait éprouver des sensations et des sentiments profonds, devenant, en eux-mêmes, des réelles expériences. Rêvant dans notre sommeil, nous devenons tout à la fois captif et libre dans notre usine à images. Car quoi de plus hors du temps qu'un rêve. Et quoi de plus convaincant. » 


ⓒ Jonna.