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lundi 22 avril 2019

Boy Erased

Boy Erased de Joel Edgerton (2018)

Le jeune homme regarde droit devant, il fait face à sa vie, à ses choix, à son destin. Il tourne le dos à une croix difficile à distinguer parmi quelques vitraux. Le garçon est un peu en retrait par rapport à ses parents qui sont devant lui mais de biais, dos à lui, tête baissée, comme assommés et impuissants. Ils sont dans le flou, la focale se fixe sur le fils. L'affiche de Boy Erased illustre parfaitement les enjeux de cette histoire qu'a vécue et racontée Garrard Conley dans son autobiographie.

Jared, tout juste majeur, quitte la maison en compagnie de sa mère. Destination inconnue. Le plan s'arrête sur la plaque d'immatriculation de la voiture : « L'Arkansas, l'État des possibles. » Mais quels possibles ? Ils arrivent dans un centre dont il est difficile de saisir encore l'esprit et l'objectif mais il tranche de suite avec son nom : Love in Action. Sa mère est de suite écartée et Jared est privé de ses effets personnels comme s'il pénétrait dans une prison. Très vite, il paraît évident que le but de cet établissement est de l'encadrer et le surveiller à outrance. À peine arrivés ici, les pensionnaires sont soumis à un questionnaire visant à dresser une cartographie des déviances de leur famille. Parmi celles-ci, alcool et drogues y côtoient l'homosexualité. Puis petit à petit, des fenêtres du proche passé de Jared s'ouvrent à sa conscience et nous permettent de comprendre les raisons de son séjour.

Ayant avoué son homosexualité à ses parents, son père, pasteur baptiste ultraconservateur, aidé dans sa décision par d'autres pasteurs, décide de l'envoyer dans un centre pratiquant une thérapie de conversion censé le guérir de ses penchants. Passé le temps des premiers encadrements et enseignements qui font loi dans l'établissement, viendra le temps des humiliations. Victor Sykes, le maître du lieu, improvisé psychologue, joué par le réalisateur lui-même (Joel Edgerton) exerce sur ses « patients » un pouvoir et une pression sans répit. L'heure viendra d'une prise de conscience pour Jared, au moment d'une confession morale associée à un simulacre de tribunal familial censé libéré le malade de sa colère, soi-disant source de ses déviances sexuelles. Toute emprise psychologique est permise pour permettre de conduire les « patients » sur le droit chemin.

Pour Fabrice Bourlez, psychologue et secrétaire de l'association de psychologues gay friendly PsyGay, les gens qui organisent ces thérapies de conversion « sont tout sauf des psy ; ce sont des moralisateurs. Ce ne sont pas des soins, mais du dressage. La normalité sexuelle, ça n'existe pas. Le travail thérapeutique consiste à aider une personne à accepter ce qu'elle est. » Quant à lui, Frédéric Gal, directeur général du Refuge(1), estime que « toutes les pratiques visant à changer l'orientation sexuelle ne doivent pas exister. (...) Ces thérapies partent du principe que c'est un choix, alors que c'est totalement faux. Cela fait beaucoup plus de mal, car cela pose la personne en victime. »

Alors que l'Organisation mondiale de la santé a supprimé en 1992 l'orientation sexuelle de la liste des pathologies mentales, plus d'une trentaine d'États américains sur 50 ne disposent toujours pas de lois interdisant les thérapies de conversion. Et 700 000 personnes ont déjà souffert de ces formations dont le but est d'effacer (to erase en anglais) leur identité sexuelle. En France, comme dans d'autres pays européens, il est difficile de les quantifier du fait de leur clandestinité. « Elles officient dans le plus grand secret, sans que les autorités ne parviennent à les contrôler » explique l'association Psygay. Une proposition de loi est à l'étude sur le sujet, qui pourrait se calquer sur la législation en vigueur à Malte.

Et comme si ces combats-là ne suffisaient pas, le film lui-même doit composer avec les exigences abusives des distributeurs. Alors qu'il est visible pour tous publics en France, dans d'autres pays l'âge légal est fixé à 12 ou 15 ans. Il faut, aux États-Unis, avoir au moins 17 ans ou être accompagné d'un adulte pour le voir. Le Brésil du très conservateur et homophobe Jair Bolsonaro, n'aura pas la chance de le voir. Universal a en effet refusé de le distribuer dans ce pays, officiellement en raison d'une campagne publicitaire jugée trop coûteuse. Au grand désespoir de la communauté brésilienne LGBT, qui y voit comme un recul politique face à un président qui tolère des pratiques pourtant condamnées depuis 1999 par le Brazil's Federal Council of Psychology, interdisant pour sa part toute thérapie visant « à soigner » l'homosexualité. 

En relisant les Considérations inactuelles de Nietzsche, j'y ai trouvé ce passage qui éclaire l'enjeu et le dénouement de ce combat et décrit à merveille le montage à la fois rétrospectif et introspectif du film. « Mais comment nous retrouver nous-mêmes ? Comment l'homme peut-il se connaître ? [...] Que la jeune âme se retourne vers sa vie intérieure et se demande : “Qu'as-tu vraiment aimé jusqu'à ce jour, quelles choses t'ont attirée, par quoi t'es-tu sentie dominée et tout à la fois comblée ? Fais repasser sous tes yeux la série entière de ces objets vénérés et peut-être te livreront-ils, par leur nature et leur succession, une loi, la loi fondamentale de ton vrai moi. [...] Tes vrais éducateurs, ceux qui te formeront, te trahiront ce qui est vraiment le sens originel et la substance fondamentale de ton essence, ce qui résiste absolument à toute éducation et à toute formation, quelque chose en tout cas d'accès difficile, comme un faisceau lié et rigide : tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs.” »

Alors que ses tenues vestimentaires et ses faux ongles trahissent plutôt une femme superficielle et attachée à son apparence, alors qu'elle paraissait effacée et soumise à son mari, dévote dictant dans l'ombre de la religion ses doux principes et brimant son fils en lui interdisant par exemple de laisser glisser sa main dans le vent, à travers la vitre de la voiture, c'est pourtant elle, la mère de Jared, qui reprendra le rôle d'éducatrice-libératrice par un renversement qui donne à son personnage une richesse et une émouvante fragilité.

L'histoire se termine sur les premiers jalons d'indépendance que posent Jared mais elle ouvre aussi un autre chapitre : le devenir des relations conflictuelles avec les parents et plus précisément ici, la souffrance et le combat d'un père aimant son fils et englué dans une foi qui le cloisonne. Cette autre problématique brise tout manichéisme. Toute la force de ce film réside dans ses questionnements autant que ses dénonciations. Dans l'exploration des nuances de la psychologie familiale qui cherche ses fondements, sa propre normalité, sa voie parmi ses failles.

(1) Association nationale Le Refuge qui prévient l'isolement et le suicide des jeunes LGBT.

Jared Eamons (Lucas Hedges), Nancy Eamons (Nicole Kidman).

dimanche 23 juillet 2017

Les gens qui ne sont rien

« Ô éternité ! Puissé-je ne pas avoir d’âme ! Puissé-je n’être jamais né ! »*

« Quelle gloire nocturne que d'être grand, sans être rien ! »**

Il est des travaux nobles qui n'offrent aucun statut, aucune assise, aucune sécurité financière. Qui nous font nous tenir debout le jour comme la nuit, et jusque dans nos rêves. Qui n'alimentent aucune rivière, aucun fleuve d'aucune terre visible. Et qui ne s'adressent à personne d'autre qu'à soi-même. Je veux parler ici de ce travail qui consiste à n'être rien. Cette tâche, plus qu'un labeur, plus qu'une mission, est l'expiation toute entière d'être là, d'être né sans le vouloir, quand bien même nous n'en sommes pas responsable. N'être rien c'est retourner d'où l'on vient et communier avec le Tout, l'infini des possibles.
Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, à travers la bouche de Silène, nous convie à cette sagesse ancestrale et cible le bien suprême : « Misérable race d'éphémères, enfants du hasard et de la peine, pourquoi m'obliger à te dire ce que tu as le moins intérêt à entendre ? Le bien suprême, il t'est absolument inaccessible : c'est de ne pas être né, de ne pas être, de n'être rien. »
Quelques siècles avant le philosophe allemand, le poète persan Omar Khayyâm aussi avait loué cette même opportunité inatteignable :

« L'humaine récolte en cet univers tourmenté
N'étant que de souffrir jusqu'au moment de rendre l'âme,
Heureux celui qui part plus vite
Et fortuné celui qui n'est même pas né. »(1)(2)

Être né, c'est déjà sortir du Tout, de l'Un. Le seul travail qui vaille en ce monde, consiste à se dépouiller de tout ce qu'il est possible et inimaginable d'assigner à l'Être sans chercher pour autant, par ce cheminement, à se procurer un quelconque bien dans son essence propre. Si je décide que ce travail ressemble plus à « une pratique », alors je peux la rapprocher de la méditation. Lorsque je médite, je tente d'être tout ce que je ressens, je tente de n'être rien de particulier. À d'autres moments encore, je tente d'être ce que je ne serai jamais dans la vraie vie : une montagne, un lac ou un arbre centenaire. N'être rien c'est être nulle part et partout à la fois : le Cosmos, les autres, la pluie... Les mots de Lama Guendune disent à merveille combien cette intrication du Tout et du rien peut nous mener à la plénitude de l'Être :

« Le bonheur ne se trouve pas avec beaucoup d'effort et
de volonté mais réside là, tout près,
dans la détente et l'abandon.
Ne t'inquiète pas, il n'y a rien à faire.
Tout ce qui s'élève dans l'esprit n'a aucune importance
parce que n'a aucune réalité.
Ne t'y attache pas. Ne te juge pas.
Laisse le jeu se faire tout seul,
s'élever et retomber, sans rien changer,
et tout s'évanouit et recommence à nouveau, sans cesse.
Seule cette recherche du bonheur nous empêche de le voir.
C'est comme un arc-en-ciel qu'on poursuit,
sans jamais le rattraper parce qu'il n'existe pas,
qu'il a toujours été là et t'accompagne à chaque instant.
Ne crois pas à la réalité des expériences bonnes ou mauvaises,
elles sont comme des arcs-en-ciel.
À vouloir l'insaisissable, on s'épuise en vain.
Dès lors qu'on relâche cette saisie,
l'espace est là, ouvert, hospitalier et confortable.
Alors profites-en. Tout est à toi, déjà.
Ne cherche plus.
Ne va pas chercher dans la jungle inextricable
l'éléphant qui est tranquillement à la maison.
Rien à faire
Rien à forcer
Rien à vouloir
Et tout s'accomplit spontanément. »

Les gens qui ne sont rien hantent délicieusement mes jours comme les figurants de mes rêves. J'écarte même poliment ceux qui font résonner un peu trop fort les couloirs luxueux et capitonnés, pour tendre la main aux anonymes qui n'y rentreront jamais. Ils ne referont probablement jamais surface dans ma vie, pourtant ils ont donné corps une fois dans leur vie à la mienne, sans qu'ils ne se manifestent d'aucune manière excepté par le simple fait d'être là. Et c'est bien parce qu'ils sont si nombreux qu'il est impossible de les garder tous en mémoire, dans leur individualité. 
Si, par bonheur, je reconnais l'un d'entre eux, je salue l'espace qui s'ouvre et m'offre cette chance. Je ne vais pas lui serrer la main pour autant. Je le laisse retourner d'où il vient sans que nos vies interfèrent d'aucune sorte, sauf peut-être par un timide regard. Par cette communion qui ne durera qu'un instant, je reprends ma place parmi les gens qui ne sont rien si par malheur je m'étais égaré à être quelque chose. Ainsi, je laisse retentir les petites clochettes qui enserrent les chevilles des puissants et essaient vainement de me distraire de ma route, étant persuadé que mon silence finira par les ensevelir comme le silence de la nuit étanche toutes les soifs.

* Friedrich Nietzsche, Aurore, Livre Premier, 77-Des tortures de l'âme (1886).
** Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, (1913-1935), 4, page 44 et 138, page 171, Christian Bourgois Éditeur, 1999.
(1) Omar Khayyâm, « Quatrains », in Anthologie de la poésie persane (XIe-XXe).
(2) Pour toutes ses références, lire l'article d'Aymen Hacen, paru dans la revue Le nouveau recueil, n°80, septembre-novembre 2006.

Pierrette Bloch, sans titre, 2001 (détail).



samedi 27 février 2016

Rien à faire ici

Pardon, mais je n'ai rien à faire ici. Oh, à peu près comme tous les autres patients, j'en conviens. Je ne prétends pas à plus d'injustice. Je dis juste ce que tout le monde pense et parfois exprime, au détour d'un couloir, dans un établissement de santé. Ça peut même devenir une première amorce de dialogue entre deux malades, une façon de se connaître (ou re-connaître) par une vérité crue et établie. Seulement, de le dire de cette façon, ce n'est pas la même chose que de se plaindre ou de souligner la fatalité. Si je vous dis que je n'ai rien à faire ici c'est que ce n'est pas mon chemin de vie, ce n'est pas ma place. J'ai pris la place de quelqu'un d'autre, et je demande pardon à cet inconnu qui aurait dû venir se reposer, se remettre d'un traumatisme qui aurait pu lui ouvrir les yeux et lui faire comprendre combien la vie se dérobe aisément. Pardon, mais ce message ne m'était pas destiné. Des médecins me l'ont déjà délivré, il y a longtemps, à mon adolescence. Quel dommage de n'en pas faire profiter quelqu'un d'autre, n'est-ce pas ?

Pardon, mais je n'ai rien à faire ici. D'abord, je ne savais même pas que ce lieu existait. Si au moins j'en avais entendu parlé, j'aurai pu trouver anecdotique le fait de l'explorer et de le confronter à ce que je me serais imaginé d'une manière ou d'une autre. J'aurais peut-être eu le sentiment de parcourir des coulisses, de tremper mon existence dans l'envers des choses. Ça peut devenir amusant, presque comme si un rêve prenait forme. Peut-être même que j'aurais eu, une fois, la sensation d'un moment déjà vécu. Et je me serais demandé comment la chose était possible : mon esprit se serait inventé, le temps d'un quart de seconde, une vie de patient, en aperçevant l'un d'entre eux se promener dans le parc, invention qui serait devenue réminiscence le jour où j'aurais habité les lieux.

Pardon, mais je me fiche éperdument de regarder, par ma fenêtre, tous les matins, les mêmes personnes arriver avec la même voiture que la veille, sur le même parking, pour recommencer une journée identique à celle d'hier, de même que la mienne au final. Je n'ai pas envie de les voir peiner à gravir la petite pente, affronter la pluie ou le vent quand il y en a, ou savourer timidement le soleil et la chaleur si la chance sourit au jour nouveau. Et si par hasard ils lèvent la tête et me donnent l'impression qu'ils regardent dans ma direction, je détourne la mienne. Je ne veux pas être un témoin, ni pris pour tel. Je n'ai rien à faire ici. Qu'ils aillent travailler comme tout le monde, sans que personne ne les regarde.

Pardon, vous êtes de vrais personnages de roman, pour certains, mais j'aurais préféré ne pas vous connaître. Plutôt prendre le temps de vous inventer ; ou d'entendre parler de vous ; ou de vous croiser dans un contexte où mon attention aurait été moins aiguisée, plus diffuse, plus décontracte, puisqu'ici, c'est entendu, je n'ai pas d'autres choix que de vous écouter et d'échanger avec vous. Certes je serais passé à côté de ce que vous êtes, car au travail, votre vraie nature se répand, vos défenses sont à vif, tout comme votre humeur se laisse entendre pour peu qu'un patient vous écoute et que les rôles soient inversés. C'est une chose que vous appréciez, mais je me serais bien passé de vous l'offrir.

Pardon, mais je n'ai rien à faire ici. Je vois très bien l'absurdité de ma litanie, et même, je la revendique. J'entends dans ma contestation, bien au-delà de la particularité de mon petit accident, l'écho des auteurs que je lis et affectionne : Kafka, Dostoïeski et Nietzsche. Pour ne citer que ce dernier : « Le bien suprême, il t'est absolument inaccessible ; c'est de ne pas être né, de n'être rien. »* Rien à faire ici, ni rien à faire là non plus, à bien y réfléchir. J'ai quand même bien raison de vouloir être ailleurs, en somme. Et je suis certain que de temps en temps vous voudriez bien ne pas être là où vous êtes, quand quelque chose vous dépasse.

*Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, (1872).

Clinique du Cabirol ⓒ Aude Espagno.

mardi 25 mars 2014

Orfeu Negro

Orfeu Negro de Marcel Camus (1959)

Sur les hauteurs de Rio, un enfant joue à faire lever son soleil, un cerf-volant, lorsque celui-ci décline lentement, échappant à son contrôle et faisant mine de rejoindre l'agitation des hommes, en contre-bas. Le cerf-volant se confond alors avec un bateau qui accoste. Il transporte de nouveaux arrivants, déjà contaminés à la joie qui monte. Mais parmi eux se perd Eurydice, qui débarque dans un paradis dont elle ignore les chemins et les coutumes.

Le pas, la mélodie et les masques. Dans ce paradis, Orphée est le roi et le maître du temps : d'un coup de sifflet il change les rythmes et les pas tantôt s'accélèrent, tantôt ralentissent. Il conduira lui-même sa troupe lors du grand défilé. La mélodie se fait ombre du temps : rythmée et assourdissante, elle glorifie l'instant ; lente et douce, elle s'en extrait et s'immisce dans l'inquiétant avenir. Mais la mort ni ne danse, ni n'écoute la folie du carnaval bien qu'elle s'y fonde avec son masque austère.
Orphée chante alors un air à Eurydice qui s'échappe hors de l'instant mais sans prendre conscience de sa portée tragique. Et si toutes les femmes sombraient dans la poésie du séducteur, Eurydice, elle, est touchée par la mélodie : l'ombre de sa propre destinée, une nappe crépusculaire. Devant ses larmes, Orphée est saisi par l'autre dimension de son pouvoir, et met un pas dans l'engrenage de la tragédie. Touché par ce qui lui échappe, il entrevoit sa propre finitude et l'inanité de sa conquête incessante du cœur des femmes.
Orphée aime Eurydice et Eurydice va mourir. Est-il possible d'échapper à son destin ? Comme la mort, le destin porte un masque. Il est impossible à nommer ou désigner à la lueur d'une seule action mais il se compose de myriades de petites anecdotes qui se glissent les unes derrière les autres sur le fil de l'existence. Il est ce collier qu'Eurydice refuse de porter : le collier de fleurs que l'aveugle dépose autour de son cou. Plus tard, elle y portera la « Main Figa », une amulette, offerte par un petit garçon qui, au contraires des adultes jouant aux enfants, n'a pas encore noyé sa frêle lucidité dans l'étourdissant flot de la fête. Alors qu'elle pensait être protégée, ce petit objet va précipiter sa fin. Il est sa fragilité réifiée. Et la mort use du serpentin, c'est-à-dire d'un objet festif, pour lever le masque d'Eurydice, la reconnaître et l'avertir en brisant son amulette. Ici la mort ne tue pas, il lui suffit de s'annoncer pour qu'Eurydice s'effraie et prenne la fuite. Réfugiée dans un entrepôt, acculée par ce funeste personnage, elle s'accroche à un câble dans lequel Orphée convoque la foudre électrique, persuadé d'engloutir la mort dans la lumière. Elle périt de la main même de celui qui chantait sa chute.

Dans les maisons qui tutoient la loge des Dieux, les maisons du ciel faites de bric et de broc, l'enfant qui tentait de faire lever le soleil est maintenant en mesure de lever le vrai soleil en jouant quelques airs de sa guitare. Il est le nouvel Orphée, la tragédie est amorcée. Et tout peut recommencer alors que dans les esprits monte déjà la fièvre du prochain carnaval.

Friedrich Nietzsche, dans Zarathoustra, écrit : « Tout part, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt, tout refleurit, à tout jamais court l’an de l’être. Tout se brise, tout se remet en place ; éternellement se rebâtit la même maison de l’être. Tout se sépare, tout à nouveau se salue ; éternellement fidèle reste à lui-même l’anneau de l’être. À chaque instant l’être commence ; autour de chaque Ici roule la sphère Là-bas. Le centre est partout. Courbe est la sente de l’éternité. »

Orfeo et Eurydice.