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samedi 19 mai 2018

Les salauds dormiront-ils en paix ?

Avant la retraite (Vor dem Ruhestand) de Thomas Bernhard

Une mise en scène de Solange Oswald et une scénographie de Joël Fesel du Groupe Merci.

Le théâtre* n'est plus le même. Je ne reconnais pas le lieu que je fréquente habituellement. Des murs de planches de bois resserrent l'espace et tentent d'absorber le public qui s'installe ; ces murs ont déjà englouti quelques rangées des parterres pair et impair. Il est même impossible de s'assoir sur certains fauteuils dont la découpe des planches les tranche au cœur. Mais ce n'est pas tout. Ces deux murs opposés tentent aussi de se rejoindre au fond de la scène donnant à l'espace une perspective étouffante tout en distordant le temps : nos repères sont brouillés dans cette fuite de l'observation et notre distraction ressemble davantage à une convocation.
Une odeur à peine perceptible de résineux flotte dans l'air et nous transporte à la lisière d'une forêt autrichienne. J'ai le sentiment que nous nous asseyons dans un immense cercueil dont le gigantisme renvoie à la monstruosité de celui à qui il est destiné : le Reichsfürher-SS Heinrich Himmler. Le corps du bourreau, lui, est bien là, dans l'entrée de la salle. Il repose au fond d'une cage de verre remplie d'eau et un système d'oxygénation donne à l'ensemble un air d'aquarium. Des bulles éclatent joyeusement à la surface après leur remontée, et ce bruit de laboratoire nous pousse à croire que quelqu'un tente encore de le maintenir en vie.

Dans un coin de la scène, un fauteuil roulant épouse parfaitement une petite découpe rectangulaire dans le mur de bois. Il est de dos et l'ombre avale le visage de celle qui l'occupe. Vera entre en scène, entame son monologue, tout en dégageant sa sœur infirme, Clara, du coin d'où elle semblait punie. Vera est la femme d'un ancien SS, Rudolph Höller, qui a échappé aux procès d'après-guerre et, ironie glaçante, est devenu juge dans sa ville. À l'aube de sa retraite, il célèbre, comme chaque année, le jour de la naissance de son sauveteur et maître à penser : Heinrich Himmler. Par cette commémoration secrète, il ressuscite ce fantôme et ses thèses liberticides, tout en revivant son glorieux et macabre passé. Le dramaturge autrichien Thomas Bernhard, l'auteur de cette pièce, est parti d'un fait divers pour dénoncer l'idéologie nauséabonde qui envenime et pervertit encore la société de son pays. Cette attaque provoquera un nouveau scandale à sa sortie, en 1979.

La « Sonate Clair de lune » de Beethoven annonce l'inhumaine mascarade. La musique avance comme une funeste marche tandis que Vera déshabille Clara pour la revêtir du douloureux habit, la tenue rayée des camps de concentration, qui symbolise tout ce qu'exécrait le régime nazi, et la préparer ainsi au jeu à venir. Rudolph sort de l'ombre paré de son uniforme immaculé, et chacun se met en place. L'exutoire de la fête les plongera dans l'esprit du mal qui dévore leur âme, et la bestialité de Rudolph apparaîtra au grand jour. Mais le défoulement, la jubilation de pouvoir enfin être à nouveau ce qu'ils ont été, lorsque la flamme du nazisme brûlait encore, ne dure qu'un temps. Et la fin du jour, se confondant avec la fin de leur petite pièce de théâtre, annonce le terme d'une fausse carrière, autre mascarade. Rudolph ne sera plus caché derrière sa fonction de juge et perdra toute considération et tout pouvoir. La retraite préfigure la petite mort.

L'adagio du concerto pour clarinette en la majeur K. 622 de Mozart, vient alors bercer timidement le terrible songe de l'ancien nazi, et tente de le consoler de cette perte qu'il sent approcher. Porté et aveuglé par cette harmonie musicale et ses souvenirs, Rudolph pousse Clara dans la fosse, si proche de nous, comme si son travail d'extermination n'avait jamais cessé. Tapis derrière la douceur de la mélodie, il faut tendre l'oreille pour discerner les bruits de bottes de la cruauté et de l’infamie, qui semblent se calquer sur le rythme de la musique. Les monstres, lestés de leur haine, savent aussi alléger leurs pas. Mais lorsque le rideau de fer du crépuscule voile leur horizon, il se pourrait bien que ces salauds ne dorment plus en paix.

*Le théâtre Sorano.

À lire également, le portrait de Solange Oswald.

Rudolph Höller (Georges Campagnac).

lundi 5 décembre 2016

Le ragtime de Mozart

C'est une pluie d'étoiles incandescentes qui traverse le ciel allemand et le toit de la Philharmonie de Berlin pour venir s'abattre là, sur le podium, devant l'orchestre. Des étoiles rebondissant comme des cascades de braises sur les touches d'un piano. Des étoiles convoquées par la prouesse d'une femme.
Nous sommes le samedi 16 mai 2015, et la jeune pianiste chinoise Yuja Wang, silhouette gainée dans une robe couleur améthyste que j'imagine cousue de quartz, revient à son instrument, soutenue par la clameur du public, à l'issue d'un concert de musique classique. Elle se plie en deux en guise de remerciement puis reprend place avant d'entamer une interprétation endiablée et fulgurante de la Marche Turque de Mozart.

Ses mains battent alors dans l'air avec grâce et précision comme s'il s'agissait pour elle de s'envoler ou de nager avec ses bras seuls. Ses doigts repliés, prêts à enserrer une proie, frappent les touches encore brûlantes du concert achevé. Leur chorégraphie convulsive les fait ressembler à des mandibules d'un insecte égaré et frétillant à la vue, non pas du public, mais de l'instrument, qu'il chercherait à séduire pour le dévorer. Ainsi, les doigts de la pianiste virevoltent au rythme des sons qui s'entrechoquent et s'entremêlent comme des reflets de pierres précieuses. Ce déploiement de lumière rappelle le scintillement incessant d'une mer pénétrée par les rayons obliques d'un soleil de l'Orient, tout juste éclôt de son cocon nocturne.
Les traits du visage de Yuja Wang, doucement tendus et absorbés dans l'exécution de son art presque martial, trahissent une satisfaction tournée en elle d'où le monde est absent. Dans cette Marche Turque se mêlent d'autres marches qui répondent à la première et donnent l'illusion d'une course en se superposant : une course non pas contre le temps, mais avec le temps, d'où l'éclat exclut l'urgence. Et dans ces autres marches, des influences d'époques éloignées les unes des autres dialoguent entre elles. La pianiste nous conte notamment l'histoire d'un Mozart né dans l'Illinois, au temps des prémices du jazz et jouant frénétiquement du ragtime. Conteur lui aussi de cette même mythologie, il faut se souvenir de l'interprète turc Fazil Say, et de sa Fantaisie jazz sur le thème de la marche turque de Mozart.

Quelques années avant ce concert donné à la Philharmonie de Berlin, le photographe Bert Spangemacher avait révélé, avec son art, la part sombre et audacieuse de la pianiste. Ses photographies, prises dans un hôtel de Berlin, lieu de passage, d'exubérance et de perdition, lieu de tous les possibles et de toutes les provocations sans qu'ils aient la marque d'une quelconque identité ou d'un vice quelconque, trempent le classique dans le bain de la modernité et la lumière d'hôpital écartent crûment l'ombre qui peut encore planer au-dessus des œuvres du passé.
Sa robe de pourpre au soleil des néons, son rouge à lèvres prêt à déborder, ses cheveux en bataille ainsi que ses poses immortalisées en instantanés de making of, métamorphosent la pianiste en héroïne des films du hongkongais Wong Kar-wei. Le photographe préfigure, à sa manière, l'enlèvement de Mozart par Yuja Wang, et fait d'elle un ange déchu. Comment ne pas l'imaginer elle, enlaçant le tueur à gages au guidon de sa frêle moto, dans cette ultime échappée, scène finale du film Fallen angel(1), au cours de laquelle le montage fait se succéder un accéléré de la moto puis un ralenti, sur fond d'Only you des Flying Pickets. Dans ce dernier élan, les deux protagonistes cherchent à échapper à leur terrible destinée en même temps qu'ils tentent de déchirer la nuit qui n'a jamais quitté le film. Comment ne pas imaginer aussi Yuja Wang se lancer dans cette Marche Turque comme pour déchirer cette masse d'obscurité(2) qui la côtoie, noyant le flow de la partition par le ruissellement du feu, et imprimant dans l'air les mêmes traînées de lumière que celles figurant sur la pellicule de Wong Kar-wei.
De cette envolée et de cette folle jeunesse, je ne veux cesser de m'inspirer et de la commenter, ici, maintenant et plus tard, lorsque je la croiserai à nouveau, de sa fougue et de sa vitesse, ne négligeant pourtant ni le savoir ni l'émotion, mais les transcendant au contraire dans un vertige et une démesure sous contrôle.

(1) Fallen Angel réalisé par Wong Kar-wei en 1995. 
(2) À la question « How would you characterize the audience at your concerts ? », Yuja Wang répond : « For me, its a mass of blackness when I'm on stage. I try not to think of their presence, only music. » (Interview pour le magazine berlinois Proud, mai 2011)

Yuja Wang by Bert Spangemacher.