Affichage des articles dont le libellé est #Les nouvelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est #Les nouvelles. Afficher tous les articles

dimanche 23 décembre 2018

Le Pavé

Ça ressemblait d'abord à une rumeur qui circulait de proche en proche. Nous avions peine à y croire même si les sirènes n'en finissaient pas de résonner au loin, l'agitation de s'amplifier, l'air de s’appesantir. D'après cette rumeur effrayante, certains d'entre nous étaient déracinés, délogés de force et projetés dans les airs. Ce drame avait pris racine dans une lutte, une révolution, un soulèvement du pays tout entier. Malgré tout, la menace d'une telle violence ne semblait pas encore atteindre notre quartier. Rien ne se profilait d'aussi grave là où je logeais, avenue de Wagram. Certes, le tonnerre grondait, et je croyais entendre cette colère tressaillir jusqu'à nous, au-dessus de la couche de ce qui n'est pas censé bouger, sauf par temps de cataclysme naturel. Mais la révolte pleuvait plus loin, l'incendie brûlait de l'autre côté de la Seine, dans le quartier Latin. Enfin, il y eut le silence. Les autorités avaient recouvert les nôtres par une couche de bitume. Plus de révolte, mais à quel prix ! Celui de notre disparition.
Puis nous avons fini par y croire un peu plus à cette rumeur. Les temps changeaient. D'imperceptibles signes, à notre modeste échelle, glissaient dans les interstices de notre immobilité : quelque chose dans le mouvement, dans la mode, dans le langage de ceux qui n'étaient pas nés comme nous dans la roche. Un décalage dans leur façon d'être, une sorte de faille sismique dans leur société, qui aurait surgi bien après le grondement, et sans même se ressentir.
Puis encore un silence, plus long cette fois, d'un demi-siècle à quelques mois près.

Est-ce qu'il avait fallu précisément cinquante années, à cette rumeur, pour venir jusqu'à nous ? Avait-elle progressé au rythme d'un millimètre par jour ? S'était-elle égarée dans le labyrinthe parisien avant de nous rejoindre ? Quelle que fût la nature de son périple, toutes les prémices d'une nouvelle catastrophe se profilaient. En quelques heures, ce samedi-là, nous nous sommes retrouvés au centre d'un conflit, avec de chaque côté deux camps masqués qui s'affrontaient. L'Arc de Triomphe, notre horizon depuis notre arrivée à Paris un siècle auparavant, était désormais barré par une rangée d'hommes en bleu. Devant eux, un nuage dense et opaque emplissait l'atmosphère à mesure que des capsules de caoutchouc éclataient après qu'elles aient ricoché sur nos têtes. Chacun de nous les renvoyait, sans bouger, juste parce qu'il offrait une résistance au projectile au moment précis où celui-ci achevait sa chute. Et le choc de la rencontre entre cette chose de plastique remplie de gaz et notre roche, produisait un son qui avait le don d'irriter le camp adverse.
De ma courte vie parisienne, courte à l'échelle du granit, je n'ai qu'une seule fois, eu l'occasion de goûter de quoi sont faits les êtres qui ont présidé à ma destinée. Cette goutte de sang d'un enfant était mêlée à l'amertume de ses pleurs dont le nez saignait suite à sa chute. L'immuabilité de notre condition rocheuse avait stoppé net l'élan du garçon, dont la marche instable heurta une légère aspérité de l'un d'entre nous. Ce petit garçon souffrait en partie par notre faute. Et ma curiosité de pouvoir goûter enfin à la nature de ces êtres, avait pâti de la tristesse d'être la cause de son malheur. Je l'ignorais encore à cette époque, mais je ne pus réellement me faire une idée précise de ce liquide carmin, puisqu'il était dilué aux larmes. Sa saveur métallique en fut atténuée. Tout cela, je l'ai compris bien plus tard, au plus fort de la révolte.
La nappe de gaz, prête à envelopper la furie des hommes, roulait droit dans ma direction, et repoussait la contestation par son caractère lacrymal. C'est à ce moment-là que je sentis une larme me tomber dessus et découvris la salinité de son essence. Probablement que le nuage nocif avait agi comme un catalyseur puisque certains d'entre les révoltés ont commencé à nous prélever de la route, dans un fracas assourdissant, à l'aide d'une barre de fer. Des étincelles jaillissaient et je crus revivre mon arrachement à la terre des Vosges. Les premiers d'entre nous ont été jetés sur les hommes en bleu, puis d'autres sur des vitrines ou des voitures. Voilà de quoi était faite cette fameuse rumeur dont nous avions tous entendu parler. Ma nouvelle destinée dépendait donc cette fois d'un seul homme et elle n'offrait que deux alternatives : la destruction ou la meurtrissure. Un bruit sec, proche de celui que pouvait faire les capsules de caoutchouc remplies de gaz, partit du camp bleu et vint percuter le visage d'un de ceux qui nous lançaient dans les airs. Un tumulte mêlé de cris provoqua un petit attroupement et je reçus pour la deuxième fois de mon existence quelques gouttes de ce fameux sang. Son goût âcre ressemblait autant à l'outil qui m'avait façonné il y a un siècle, qu'à celui qui tentait de m'extraire de mon lit ancestral. J'eus, ainsi, la confirmation qu'il y avait de l'acier dans ces êtres. Après une pause, un seul d'entre eux osa s'aventurer près du trou creusé dans la chaussée, et parmi ceux d'entre nous qui étions libres de toute attache, ce fut moi que l'homme choisit comme projectile.

Je n'avais pas senti la chair humaine depuis ce jour où l'on m'avait figé dans l'avenue de Wagram. Les mains de ce travailleur étaient alors calleuses et ridées. Celles de celui qui me lança dans les airs en étaient aux antipodes. J'eus à peine le temps de me repérer dans l'espace que je percutai le bouclier d'un homme en bleu, et achevai ma trajectoire au milieu de la route. Le silence qui ponctua ce geste renforça le sentiment de vacuité qu'il renfermait : à quoi tout cela pouvait-il bien conduire ? Est-ce que, sans avoir blessé quelqu'un, mon extraction et mon vol avait servi la cause de son initiateur ? Je m'étais rapproché de quelques mètres de mon horizon et l'Arc de Triomphe me paraissait maintenant plus grand. Je fus par la suite poussé vers d'autres qui avaient subi le même sort que moi. Pour ma part, je n'avais souffert aucun dommage, ce qui n'était pas le cas de mes congénères : il manquait des éclats à certains, d'autres étaient noircis par le feu d'une barricade, ou encore tout maquillés de peinture jaune ou rouge. Un petit nombre voyait sa vie parisienne définitivement achevée puisque la violence qu'ils avaient subie les avait brisés en deux ou trois morceaux inégaux. Ce chaos nous rappelait là encore nos origines, la terre de nos ancêtres.
Nous étions passés le temps d'une projection, dans l'autre camp masqué. Mais l'agitation demeurait. Et rien ne pouvait nous rassurer tant que les esprits peinaient à s'apaiser. Nous sentions jusque dans notre pierre la possibilité d'une récidive. Puis la nuit vint couvrir le tumulte. Les nuages de fumée se dissipèrent. L'ordre s'établissait à nouveau, mais cette fois avec une stupeur qui le rendait fébrile. La capitale retrouvait son pouls plus régulier bien qu'il fût aussi rapide que celui d'un nouveau-né, et ses habitants tentaient de maintenir à tout prix son fragile endormissement.

Le temps des questionnements succéda à l'hébétude. Qu'allait-il advenir de nous, les déracinés ? J'avais entendu dire qu'il était possible de nous acheter et de croupir dans une bibliothèque. Je ne m'imaginais pas passer des décennies collé à un livre sans pouvoir ni sentir ni vivre l'aventure qu'il renfermait. Ce n'est pas dans ma nature de récolter la poussière. Non plus que de me blottir dans le confort d'un appartement de ces êtres tiraillés entre conservatisme et modernité. J'appartiens à la nature, c'est elle qui me donne ma raison d'être.
Au cours de la nuit, l
es révoltés firent place aux apaisés qui s'activèrent pour effacer les traces des premiers. Il y eut un tri parmi nous et ceux qui étaient intacts furent entassés dans un coin avec une délicatesse toute relative, au contraire des écorchés, promptement jetés dans une benne à roues. Un peu plus tard, un autre camion vint nous récupérer et nous remontâmes l'avenue de Wagram. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque nous dépassâmes l'endroit de mon assignation citadine ! Le petit cratère était déjà rebouché et le ciment frais séchait entre les nouveaux pensionnaires du lieu.
Un moineau osa timidement un chant, préfigurant la levée du jour. Le petit camion stoppa au bout de l'avenue, à l'entrée de la place des Ternes. Puis nous fûmes débarqués avec soin avant de prendre place dans un trou, autre marqueur de la bataille passée. Le ciel s'éclaircissait nettement avec ses teintes rosées des beaux jours lorsque la blessure de la chaussée fut entièrement pansée. Le camion reprit sa route et me dégagea ainsi la vue. Je ne voyais plus l'Arc de Triomphe, ce symbole de la République. Mon horizon s'ouvrait sur un espace fermé, un modeste croisement de rues parsemé de quelques arbres et environné de commerces.

J'ignore la nature des prochains événements mais une question me tiraille, nous tiraille tous autant que nous sommes : est-ce qu'il y aura une seconde vague d'asphaltisation ? Est-ce que, pour éviter toute révolte, nous serons recouverts d'une couche de bitume comme ce fut le cas pour ceux du quartier Latin ? Devant ces sombres perspectives, je me tourne vers la seule certitude enracinée en moi : je suis et resterai un fragment de cette grande masse d'où j'ai été extrait. Tiré de ce néant comme d'un sommeil sans fin, j'appartiens désormais à l'histoire, que je le veuille ou non.


Le 02/12/2018. Paris, XIIIe arrondissement ⓒ Sylvie Carte.





mardi 26 juillet 2016

Le chandelier

Aron, le poète de ma vie ! Aide-moi à desserrer l'étau de l'invisible qui nappe les murs de ton bureau, délivre-moi de cette couche de suie des souvenirs qui englue mes pensées ! Depuis le ciel de San Telmo que tu gouvernes, au cœur de Buenos Aires, puisses-tu libérer mon esprit de cette vaine quête de sens qui m'obsède jours et nuits.
Je suis parfois saisie d’une puissante angoisse : elle me noue le ventre et me dit que je ne pourrai plus quitter du regard cet escalier qui longe le mur décrépi, et qui conduit à ce que j’imagine être un puits sourd, sans eau ni lumière, duquel je guette une agitation soudaine, un reflet dansant, un son. Combien de fois je me suis répété l'enchaînement des évènements tentant d'y trouver un sens caché, une constellation, une forêt de lampadaires illuminés dans la nuit d’une ville même désertée. Mais rien. Rien en dehors de ce tissage étroit d’événements aussi éloignés les uns des autres qu'ils ont pris un malin plaisir à se frôler et s’entremêler. Alors, je relis cet enchaînement, je me le chuchote un peu comme une prière, dans l’espoir qu’un jour, cette litanie dise autre chose, et que les mots perdent leur sens premier au profit d’une histoire tapie dans leur sonorité, ou que j’y lise le dessein d’une quelconque divinité à laquelle je finirais par croire, faute de mieux.

Lorsque j’ai pu rassembler assez de force et de courage, le lendemain de ta mort, j’ai poussé la porte de ton petit cabinet de travail et me suis assise à ton bureau. Je tenais fébrilement ton dernier recueil de poèmes entre mes mains, ouvert sur ton plus beau texte : Le chandelier. Et je pleurais. Je n'arrivais pas à m'arrêter de pleurer. Quand les larmes menaçaient d'inonder mes paupières, et que j’étais incapable de lire, je relevais la tête et posais mon regard sur le mur écaillé qui longe l'escalier extérieur. Hors de question que ma peine puisse se répandre sur tes mots et faire gondoler le papier de ton livre : je laisse le soin au temps de faire ses propres ravages, puisque tout doit disparaître un jour ou l’autre.
D’abord mêlés à mon sanglot, puis se distinguant nettement comme des hurlements de jouets d’enfants, j’ai reconnu des sirènes de voitures de secours. J’ai cru que tu venais à nouveau de mourir, c’est idiot ! Mais l’horloge indiquait presque la même heure que la veille, peu de temps après ton départ pour l’hôpital. J’ai pensé que l’ambulance venait te chercher, comme si tu n’étais pas encore parti. Je me suis retourné machinalement pour voir si tu n’étais pas allongé, haletant, sur la méridienne. Non, je n’ai pas cru que tu aies pu ressusciter, mais plutôt que le temps jouait à rebours, un instant, et qu’il allait peut-être m’offrir un mirage, une hallucination, quelques secondes seulement. La méridienne vide, j’ai alors pensé que l’ambulance te ramenait et que le personnel hospitalier essayait de me prévenir par les sirènes hurlantes. J’ai refermé ton livre et l’ai laissé là, sur ton dernier carnet d’écriture inachevé.
Puis, avant de quitter le bureau, j’ai entendu des gens appeler quelqu’un avec insistance, en forçant la voix, et pénétrer avec fracas dans l’immeuble d’à-côté. Les secours, probablement. Mon imagination m’a portée à croire que j’étais victime d’une malédiction et que je ne devais plus m’introduire dans ton bureau, si je voulais éviter que quelque chose de grave se produise à mes côtés. Fort de cette superstition, je me suis fait la promesse de ne pas remettre les pieds, avant quelques semaines, dans cet endroit qui t’appartenait bien plus encore que de ton vivant, comme ton propre tombeau mais aussi le tombeau de tes écrits.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil de l’hôpital. Une voix masculine, posée et légèrement intimidée m’a interpellée :
« Madame Balmer ?
– Oui, c’est moi !
– Bonjour Madame. Je suis Pablo Gomez de l’hôpital Général Niños Pedro de Elizalde, le médecin urgentiste qui est…
– Oui, bonjour Monsieur !
– Je suis absolument désolé de vous importuner mais je voudrais savoir si vous n’auriez pas retrouvé une petite carte avec une photo, comme une carte d’identité, vous voyez, avec une croix rouge ?
Sa voix a refait surface, ses appels répétés pour te garder alerte, pour atténuer la panique qui me gagnait, ses recommandations, ses directives. Une seconde, j’ai revu clairement ton visage blême, tes yeux qui disaient au revoir. J’ai oublié sa question qui a fini par se perdre parmi les images de cette journée qui défilaient en désordre, lorsqu’il a prononcé de nouveau mon nom.
– Madame Balmer ?
– Non, ça ne me dit rien. Je regrette. Attendez…
Je ne voulais pas le décevoir, je revoyais son acharnement à te maintenir en vie, ses gestes précis, sa main sur mon bras, je pensais qu’il était un homme bon. Et puis j’avais une opportunité de pouvoir revenir dans ton bureau, de briser cette sotte idée de superstition en étant accompagnée, secondée, même à distance et sans qu’il le sache.
– Ne quittez pas, je vais voir un peu plus loin. »
Je suis entré dans ton bureau et l’odeur rance des tulipes rouges fanées m’a piquée au nez. Quelques pétales épars couvraient tes carnets et ton livre. J’ai fouillé rapidement la pièce du regard, sans conviction, mais tout était en ordre. Rien non plus sous ton bureau, sous la méridienne. J’en ai informé l’urgentiste puis il m’a saluée, s’excusant une nouvelle fois pour le dérangement.

J’ai écouté le silence qui a suivi. Je l’ai accueilli. Le temps que j’embrasse du regard la pièce sans contrainte, ma respiration s’est ralentie, et un son est venu interrompre cette communion avec ton lieu à toi : j’ai entendu des pas foulés en rythme le ciment, dehors. Derrière le rideau de la fenêtre qui fait face à ton bureau, j’ai aperçu un homme qui descendait les escaliers. Il portait un long morceau de bois tressé enroulé sur lui-même. Puis il a remonté les marches, pour redescendre avec d’autres objets. J’ai compris qu’il débarrassait la terrasse de l’immeuble d’à-côté. Dans les bras de cet inconnu, tout un passé à l’abandon, usé, parfois rouillé, ou simplement recouvert d'une fine poussière, de moisissures, quittait l’énigmatique hauteur de ce bâtiment voisin : des chaises, des pots en terre, des outils, des restes d’un carrelage noir et blanc aux formes géométriques, des pinceaux…
Au bout de quelques minutes, je ne l’ai plus vu. Je ne savais pas s’il s’était éclipsé par une autre sortie de la terrasse ou fouillait encore le toit. Dans cet intervalle, le souvenir du bruit assourdissant de la sirène est revenu électriser ma mémoire et j’ai pensé que notre voisin était mort, que sa famille venait débarrasser ses affaires tandis que moi, je vivais parmi les tiennes. Ma superstition n’était peut-être pas si éloignée de la vérité. Le poids de cette pensée et celui de ma solitude ont commencé à peser sur ma poitrine, et mes jambes n’ont plus pu me soutenir. Je me suis assise à ton bureau et j’ai éprouvé le besoin de te sentir près de moi. J’ai pensé que, peut-être, ton âme avait fait une escale sur la terrasse, juste au-dessus, juste à côté, tout près de l’âme de ce voisin que nous ne connaissions pas et qui lui aussi portait un nom allemand. Je vous imaginais, je voyais vos corps translucides flotter là-haut, tandis que l’homme de l’escalier vous faisait de la place dont vous n’aviez pas besoin, tout deux absorbés par la discussion centrée sur votre passé commun de juifs fuyant le nazisme. Car cette idée t’avait traversé l’esprit : tu avais imaginé que notre voisin pouvait être un de tes anciens camarades de classe, ou plus simplement, un habitant du Spandauer Vorstadt – le quartier de ta jeunesse, à Berlin – et que la fuite d’une menace commune, agrémentée d’une pointe de malice du destin, aurait déposé là, à Buenos Aires, dans le quartier de San Telmo, pour être voisins une seconde fois, à l’autre bout du monde.
Alors que s’immisçait en moi, par le biais de ces divagations, une timide réconciliation avec le lieu sacré de ton travail, je finis par oublier l’homme de l’escalier, à tel point que lorsqu’il descendit lors d’un de ses nombreux allers-retours, il brisa ma rêverie comme un fantôme déposé là pour me ramener à la réalité. Il tenait dans le cercle de ses bras tendus en avant, une statue, qu’il semblait secourir. Bien qu’elle me tourna le dos, sa longue robe blanche qui lui masquait les pieds, sur laquelle plissait un chasuble bleu qui lui faisait comme un ciel à porter toute une sainte éternité, et ses quelques boucles brunes qui lui encerclaient la nuque ont fini par me convaincre qu’il s’agissait du Christ. L’homme de l’escalier portait le Christ. J’en eus la confirmation par un autre détail : au-dessus de sa tête, comme s’il lui sortait du crâne pour peu que j’en oublie la perspective, un chandelier l’auréolait. Oui, Aron ! Le chandelier de la terrasse du voisin. Celui qui dépassait du mur, tout là-haut, sur la terrasse. Ton chandelier. Je peux dire qu’il t’appartenait sans faire offense à notre voisin ni lui usurper son bien : il faisait partie de ta nouvelle vie, de ta visée, de ton travail d’écriture, de ta poésie tout entière.

À ton retour des geôles de la dictature du chef militaire Roberto Eduardo Viola, ton esprit et ton corps exsangues n’ont pas entamé une foudroyante et vertigineuse volonté de vivre et de dire les choses, sans pour autant savoir comment les dire. Ni par où commencer. Et devant toi, derrière ta fenêtre, lorsque tu levais les yeux de ta page blanche, il n’y avait que ce mur pour réponse. Tu avais quitté le silence et le joug d’un mur pour faire face à un autre. Alors, tu as levé les yeux encore un peu plus haut et tu as vu dépasser du petit muret de la terrasse, ce chandelier à trois branches et cinq coupelles. Tout s’est enclenché là, ou plutôt, tout a recommencé là, par cet objet anonyme qui semblait sortir du mur comme je le vois désormais sortir de la tête du Christ. Car il fallait que tu écrives à nouveau. C’était bien la raison pour laquelle tu avais été arrêté : tout écrivain qui n’était pas en contact étroit avec l’État devenait suspect. Tu affirmais que rien d’autre ne comptait que l’écriture et que les tortures que tu avais endurées venaient entériner cette raison de vivre : en effet, les souffrances inscrites dans ta chair étaient un appel à les inscrire sur le papier cette fois. Il fallait, selon toi, que tu aies souffert pour une raison : cette raison-là devenait ta raison de vivre. C’était un chandelier mais ça aurait pu tout aussi bien être une échelle, une plante ou tout autre chose encore, car rien n’aurait entamé cette volonté tenace de lever le voile, et tout pouvait t’y conduire : il te suffisait de trouver la porte d’entrée et elle était en toi. Bien évidemment, tu n’aurais pas pu imaginer que sous ce chandelier trônait un Christ en plâtre. Et pourtant, tu l’as deviné, à travers tes écrits.

Ce chandelier te rappelait la menorah de tes parents, ton chandelier juif à toi. L’objet qui disait tout de ta vie d'enfant à Berlin. Tu as longtemps regretté d’être parti si tôt, loin de tes parents. Tu étais convaincu de les avoir abandonnés alors qu’eux-mêmes t’ont poussé à te protéger, et partir loin. Puis, des années après la guerre, n’ayant plus de nouvelles d’eux, persuadé qu’ils avaient été déportés, tu regrettais cette fois de n’avoir pas emporté le chandelier que tes parents t’avaient demandé de prendre avec toi dans tes bagages. Tu leur avais affirmé qu’ils en auraient plus besoin que toi. Ce chandelier-là agglomérait désormais dans ta mémoire tous les objets de ta vie à Berlin, et par contamination, toute ta famille, toute ton enfance, tout ton passé, toute ta foi.
Et tu te demandais pourquoi il n'y avait personne pour allumer ce chandelier égaré sur la terrasse voisine. Combien de fois tu as voulu monter ces escaliers pour y allumer ce ciel qui ne nous appartenait pas, chez notre voisin que nous ne connaissions pas ! Si aucune lumière, aucun cierge ne venaient éclairer cette terrasse c’était, selon toi, que plus personne n’était là pour transmettre la foi parce que l’Église s’est rendue complice des plus abominables crimes. Par ton poème intitulé Le chandelier, tu voulais dénoncer la collusion de l'Église et des puissants criminels, des bourreaux qui nous gouvernent. Je t’ai défendu de l’écrire. Je voulais que tu vives, je ne voulais pas risquer de te perdre. Et puis la dictature est tombée, presque renversée par le chandelier, celui avec lequel tu as éclairé le monde. C’était comme si tu avais vraiment gravi ces marches, là, dehors, que tu y aies allumé cinq bougies et que la terrasse se soit illuminée. Puis que d’autres t’aient imité, et que toutes les terrasses de San Telmo, de Buenos Aires et du pays tout entier se soient illuminées. Que le peuple comprit enfin de quoi il retournait et qu’il fasse tomber la dictature.
Pourquoi est-il si difficile de montrer à quel point les poètes voient les choses que nous ne voyons pas de suite ou que nous ne verrons probablement jamais ? Il faudrait une vie entière pour raconter ce qui peut s’approcher d’une petite parcelle de vérité condensée dans un poème. Et si seulement un homme était assez fou pour y sacrifier sa vie, et que son labeur se fut achevé la veille de sa mort, dans un chuchotement hésitant entre la plainte et la révélation, prononcé par une voix éraillée à force de fatigue, il se serait tellement éloigné de son but premier par tant et tant de digressions que même son histoire ne convaincrait personne. Seuls les mots du poète peuvent nous seconder dans la lourde tâche de déchiffrage du réel. Aron ! Tu ne savais pas ce qu’il y avait sous ce chandelier et pourtant tu as tout deviné. Plus encore.

Non, tu n’étais pas là pour voir la descente du Christ bleu ! Combien j’aurais aimé que tu écrives un poème sur cet événement qui n’en était pas un ! Nous avons vécu plus de quarante ans ensemble, Aron ! Et malgré toutes ces années, malgré cette proximité silencieuse et taillée dans deux continents, je suis incapable de savoir comment tu aurais réagi à la vue de cette statue.

Un chandelier à trois branches, trois comme la trinité. Comme toi, j’ai toujours refusé de croire au Dieu des églises. Comme toi, j’ai cru qu’il était possible de revernir la foi, d’absoudre ce Dieu-là et de l’appeler autrement. Alors, j’ai pensé que, peut-être, le meilleur chemin ou la meilleure porte pour communiquer avec toi se trouvait dans une église, précisément là où tu ne voulais pas aller tant que, disais-tu, ta mission n’était pas accomplie. Mais depuis, j’ai vu la descente du Christ, j’ai deviné quelque chose. Le Christ a quitté les cieux de la terrasse pour parler aux hommes. Est-ce toi qui l’en a chassé ? L’as-tu délogé afin qu’il œuvre sur la Terre à nouveau ? N’aurais-tu pas accompli une autre part de ta mission par ce biais ? Ou ta mission ne s’est-elle pas achevée par ton départ ?
Je me suis donc rendue à l'église de notre quartier, à San Pedro Telmo. J'y suis allée pour te lire une lettre, un matin. Pour te raconter la descente du Christ, pour te raconter la seconde véritable histoire du chandelier de la terrasse. Je voulais la lire à la Vierge et j’imaginais que mes paroles, même chuchotées, seraient portées par elle jusqu’à son fils, et de lui jusqu’à toi.
J’ai franchi le porche de San Pedro Telmo, et un soupir de l’église, matérialisé par une bouffée d’air frais associée à l’écho de la pierre, m’a accueillie. J'ai fait un signe de croix, quelques pas et me suis arrêtée pour observer la nef. Un frisson m’a recouvert le corps. J’ai refusé de l’attribuer à la beauté du lieu, ou à la dimension spirituelle qui aurait pu me saisir et déraciner mes méfiances. J’ai résisté.
J’ai marché, emportée dans mon élan par ce besoin irrépressible de te parler enfin, jusqu’à la première rangée de chaises, et persuadée que cette fois tu m’entendrais. Ainsi, installée tout devant, face à la Vierge enchâssée dans son mausolée de bois verni, j’ai senti qu'elle me porterait comme elle portait son enfant, et qu'elle me donnerait du courage pour te la lire. Il y avait quelques fidèles présents, dont certains penchés sur leur prière. Personne ne remarquerait ma lecture si je faisais comme si c’était une prière. J'ai levé la tête pour regarder une dernière fois la Vierge, dans les yeux, avant de me lancer, et c’est alors qu’un chuchotement, sur ma gauche, m’a stoppée net. J'ai tourné la tête comme pour m’assurer que les personnes à l’origine de ce timide échange ne s’approcheraient pas trop près, et je l'ai vue, là, devant eux : la statue bleue du Christ. Le Christ de la terrasse. Je suis restée interdite. Je l’ai vu de face cette fois, qui tenait dans ses mains le chandelier, lequel se terminait par cinq petites coupelles contenant cette fois cinq bougies allumées. Il n’y avait aucun doute, c’était bien le Christ que j’avais vu dans les bras de cet inconnu descendant la rampe d’escalier, le long du mur de notre voisin, quelques semaines auparavant. Rien ne pouvait l’étayer de façon certaine, bien au contraire : ici, dans cette église, par l’éclairage des bougies et sa présence incarnée, il me semblait qu’il avait plus d’éclat, de charisme, qu’il était plus grand et qu’il pût se passer du secours des hommes, au contraire du Christ de la terrasse. Et pourtant, j’acquis la ferme conviction qu’il s’agissait du même, que c’était lui. Le couple de touristes, ceux qui m’avait détournée de ma lecture, le prenaient en photo, et semblaient lui confier quelques secrets, formant ainsi, tous trois, un petit groupe que je jalousai. Je fis grincer ma chaise autant pour les distraire de ce conciliabule que pour qu’ils s’écartent et offrent à ma vue la statue dans sa totale splendeur et que pas une parcelle de son corps ne manquât à nos retrouvailles. Et je compris que c’était toi, Aron, qui avais quelque chose à me dire, ici, dans le cœur de cette église. Je ne savais pas encore quoi exactement. Il y avait quelque chose que je ne maîtrisais pas pleinement. Je repliai aussitôt ma lettre qui me parut désormais pleine de vacuité et je regagnai le parvis brûlant de San Pedro Telmo.
Le soleil, en train de fondre sur le toit du bâtiment d’en face, vint brûler mes derniers frissons, témoins cette fois de ma surprenante et émouvante découverte. Je résolus de revenir à l’appartement à pas lents, prenant même un chemin légèrement plus long qui m'eût permis de méditer. À un croisement, sur le trottoir, j’aperçus un petit homme âgé assis derrière une carriole pleine de fleurs. Coincées entre les iris et les lys, je remarquai quelques tulipes rouges, tes fleurs préférées. Je lui adressai un sourire et lui demandai de me préparer les tulipes restantes. Il saisit délicatement les huit dernières, comme si chacune était unique et qu’il devait leur adresser un message d’adieu, puis saisit le coin d’une feuille de journal au-dessus d’une pile, sur sa gauche. Il enroula mes tulipes dans la feuille de journal et me demanda trente pesos que je lui tendis avec le même sourire qu’à mon arrivée.
De retour à l’appartement, je n’ai pas ressenti de douleur ni de difficulté à pousser la porte de ton bureau : j’avais en tête l’idée de remettre un peu de vie dans ce lieu lugubre, aidé en cela par la réhabilitation du Christ dont je venais d’être témoin. Sur ton bureau trônait le vase vert translucide en forme de goutte d’eau qui répandait sa lumière émeraude sur tes crayons. Je déroulai la feuille de journal, libérant les tiges de leur gaine de papier imprimé et les déposai une à une, dans le vase, les comptant comme si tu étais là, à côté, et que tu ne puisses plus voir. Ma tâche terminée, je m’apprêtai à jeter le papier lorsque j’aperçus au centre de la page consacrée à la politique intérieure, la photographie de l’entrée de notre immeuble, rue Carlos Calvo, le 370. Plus précisément, le cadrage était focalisé sur le 372, l’immeuble de notre voisin, celui au nom allemand, celui que nous ne connaissions pas. Puis j’ai lu la légende de la photo, presque amusée, intriguée d’y lire un secret, peut-être même une référence à un épisode de notre vie. Mon sang se glaça, et les mots, après les avoir lus, ont presque instantanément perdu leur signification. Ne subsistait que la douleur, comme si les tissus de mon cœur se tordaient dans la pression que le fer rougeoyant de l’horreur s’acharnait à exercer méticuleusement. Je fus contraint de relire la phrase deux fois avant de pouvoir prendre véritablement conscience de l’implication pleine et entière de leur portée à l’échelle de notre vie. La légende de la photo indiquait : Le 372 de la rue Carlos Calvo, résidence de l’un des bourreaux des prisons de la dictature argentine. Puis j’ai lu le titre de l’article : Arrestation d’un ancien nazi surnommé « Otto ». Il y avait, à côté de la photo de nos entrées d’immeuble, en vignette, l’image d’un homme chétif, âgé, presque dégarni, dont le regard fusillait le photographe en même temps qu’il exprimait un certain détachement. Un regard qui n’appartient qu’aux coupables des pires fautes. Ce coupable-là vivait là, tout contre nous. Il était notre voisin, celui que nous n’avions jamais vu. Celui que tu voulais rencontrer, Aron.

J’ai perdu l’instinct de ma propre respiration comme si je m'apprêtais à naître une seconde fois et que mon corps cherchait à se souvenir comment il devait se mettre en marche. Ou comme si je sortais indemne d’une noyade et qu’il n’y eut aucune eau autour de moi. Tout s’est mélangé dans ma tête : le chandelier, le Christ, le mur décrépi, le voisin au nom allemand, la terrasse, les tulipes, les sirènes le lendemain de ta mort. Oui, j’ai cru que notre voisin était mort, lui aussi, mais les sirènes ne venaient pas de voiture de secours, mais de voitures de police. Ils venaient l’arrêter. Plus tard, ils sont venus débarrasser sa maison. Qui ? Je l’ignore.
Puis ce ne fût plus seulement les détails récents que je vins à questionner mais toute notre vie. Pourquoi fuir le nazisme et non lui résister ? Pourquoi avions-nous choisi l’Argentine ? Pourquoi étions-nous venus nous installer ici, dans cette rue et pas une autre. Je t’avais fait remarqué qu’habiter dans une rue qui porte le nom d’un juriste et diplomate était de bon augure. Tu m’avais répondu quelque chose de cette teneur : « Les signes ne signifient rien en dehors de ceux qui les pensent et en usent pour leur propre compte. » Et en effet, les bourreaux pensent se mettre à l’abri en usant des mêmes présages. Otto avait sans doute pensé la même chose que moi.
Lorsque les images qui se bousculaient en cascade ont fini par reprendre leur place, j’ai lu l’article au complet. Il y était question notamment de l’École Supérieure de Mécanique de la Marine, le plus grand centre de détention et de torture du régime, dans lequel tu avais passé trois années. C’était là, et dans d’autres centres de détention, qu’Otto et d’autres nazis avaient importé des techniques de torture expérimentées en Allemagne. L'ombre de la cruauté n'a pas besoin de soleil pour se répandre. Elle n'a ni visage, ni nom, car elle ne suit personne. Elle n'a pas non plus besoin d'espace car en tous lieux, comme le chiendent, elle se faufile et nous empoisonne en prenant tout son temps. Elle nous côtoie parfois toute une vie et il suffit d'un tout petit concours de circonstances pour qu'elle surgisse au grand jour et entaille notre chair de sa lame tranchante. Je ne saurai jamais si ce bourreau était aussi le tien. Je me souviens de ce que tu m’avais dit des tortionnaires : certains avaient l’accent allemand. Si ce chandelier, là-haut, n’était pas allumé c’était bien pour une raison. Et tu t’étais acharné à la deviner. Aron, tu ne savais pas qu’il y avait un Christ sous le chandelier et tu ne savais pas non plus que ce Christ appartenait à un nazi. Mais tout est dit dans ton poème, tout est clair.


Aron, je suis assise à ton bureau. Je ne pleure plus. Ton recueil de poèmes est là, je l'époussette et le remets à sa place dans ta bibliothèque. Dehors, le soleil se répand par intermittence sur le mur décrépi, gêné dans sa tâche par un ciel maculé de petits nuages au contour net et plissé, qui jouent les obturateurs d'une journée paisible. Je referme la porte de ton bureau. La couche de suie des souvenirs se délite, à l’image de ce crépi dans lequel tu y puisais aussi ton inspiration. Un jour, tu l’avais baptisé « ton marc de crépi ». Les jours qu’ils me restent à vivre sans toi, je sais désormais que je vais les consacrer à chercher le mien, « mon marc de crépi ». Puis quand je l’aurai trouvé, j’attendrai que la vie même lui donne raison ou tort.

Buenos Aires, dans le quartier de San Telmo ⓒ Aude Espagno.

mercredi 4 mai 2016

Jamais un coup de matraque...

J’ai un bleu à la cuisse gauche. Je l’ai pris en photo pour le montrer à la presse. Mais avant ça, je décide de l’envoyer à un ami qui contestait mon action pourtant pacifiste. Il m’a fait remarquer que le bleu ressemblait étrangement à la forme de notre pays, la France. Sa réflexion m’a beaucoup amusé et je me suis même radouci à son sujet. J’ai voulu vérifier de visu, j’ai baissé mon pantalon : il n’avait plus les mêmes contours, il s’était agrandi. Certains ont des bleus à l’âme, moi j’ai un bleu à l’âme de mon corps.
Si j’ai récolté cette tache marine ce n’est pas à cause d’une chute. Je ne suis pas tombé, non, toujours pas ! Enfin si, je suis tombé un petit peu mais tu m’as aidé, toi, l’homme en bleu et tes collègues. Il fallait que je sois au sol, à terre, devant toi, pour ne plus représenter une menace que je ne cherchais pas à être. Juste une présence, je ne voulais rien être d’autre qu’une présence. Certes une présence en signe de désaccord mais pas un désaccord te concernant toi personnellement. Nous étions tous les deux gardiens d’un monde, ou plutôt d’une idée en forme de monde. Et finalement, à bien y réfléchir, il est rare que deux gardiens se fassent front : ils sont censés camper devant leur royaume respectif, et ne plus bouger. Sauf que nous campions devant le même royaume, toi à un point cardinal et moi à l’autre ; toi mieux armé que moi mais moi libre de toute hiérarchie, et sans être contraint de rendre des comptes à la fin de ma journée.
Nous nous sommes fait face presque une heure. Et pendant tout ce temps, je ne quittais pas tes yeux, comme l’horizon d’un espoir, celui de toucher l'homme. Un manifestant m’a dit un jour : « J’ai réussi à déboulonner l'un d'entre eux, à le déstabiliser émotionnellement juste parce que je l’ai regardé pendant une heure environ sans cesser de lui parler de choses quotidiennes, banales ; des choses que lui et moi nous vivions, nous ressentions de la même manière. Il n’a pas quitté les lieux mais j’ai senti qu’il était moins actif notamment au moment de la charge. Ses collègues se sont mis à plusieurs pour tirer de la foule un gars particulièrement menaçant et l’embarquer. J’ai vu à ce moment qu’il faisait mine de surveiller alentour, mais qu'il se donnait juste bonne conscience auprès de ses collègues tout en l'ayant mauvaise. J’ai senti sa gêne. Il ne voulait plus croiser mon regard. Il avait honte. » Alors j’ai procédé de même tandis qu’autour de moi, d’autres manifestants houspillaient tes collègues. Par moments, mon esprit sentait le besoin de relâcher la tension et je nous voyais alors comme deux sportifs adverses ou même deux animaux prêts à défendre chacun un territoire. Je me suis demandé si tu pensais la même chose. Nous étions deux mâles qui combattions pour une femelle et quelle femelle : la République !
Autour de moi, la clameur s'accentuait et des projectiles tombaient derrière votre première ligne, tandis que je m’efforçais de maintenir une posture pacifiste. Le bruit se disputait à la fureur et le soufre au dioxyde de carbone que rejetait, accompagné de propos incendiaires, les plus tenaces d'entre nous.
Puis un ordre a surgi de ton camp : une voix a grésillé dans une radio, un de tes supérieurs s’est agité pour répercuter l’ordre sur le terrain. Quelques grenades lacrymogènes ont répondu à l’offensive. Il fallait nous déloger, ça avait assez duré. Et comme si la vague de contestation ne venait plus de nous mais de vous, tu as marché avec tes collègues, bouclier en avant, dans notre direction, essuyant des coups qui résonnaient sourdement sur vos protections. Nous n’étions à cet instant que des ombres pour vous. Ton regard s’est voilé, durci même, ce n'était plus ton regard mais celui de la troupe : j’ai senti que tu cherchais à effacer mon monologue, cet écho qui résonnait dans ce précipice au bord duquel tu t'es senti défaillir. L’amour que j’ai tenté de déployer dans un contexte si peu enclin à s’y répandre s’était converti en froideur après avoir franchi l’espace qui nous séparait. Que pouvait bien contenir cet espace-là ! C’est encore une question à laquelle je m’efforce de répondre et je n’arrive pas à dissiper le brouillard qui l’entoure comme nous entourait alors la fumée poivrée en ce jour de contestation.
Tu as ancré, vissé même, ton regard derrière moi, fixant l'objectif que martelaient vos bottes. Je ne voulais pas bouger de mon poste, et tu es venu t'écraser contre moi. Il m'a fallu exercer une force contraire et sans ordre donné derrière toi, sans prescription même susurrée à ton casque, tu as dégainé ton coup. Quel regard pouvais-je bien avoir qui ait pu te faire sentir à ce point mon irrémédiabilité ! Il a saisi tous mes nerfs, ce coup, et m’a dépossédé de tout pouvoir de réflexion à tel point que j’ai eu envie de répliquer en crachant sur ta visière : je me suis dit que ça gênerait ta visibilité. J’ai même pensé, plus tard, lorsque la douleur ne me lançait plus que par saccades, respirant, dans les tissus endoloris, de plus en plus lentement, qu’il fallait que je mange quelque chose qui noircirait ma salive pour te gêner davantage, de la réglisse par exemple. Je me suis dit que dès le lendemain j’en prendrais et même, je m’amuserais à faire deviner aux autres pourquoi je portais de la réglisse avec moi en leur vantant ses mérites combatifs. Je me suis concentré sur la douleur, j'ai gémis entre mes dents serrées, me mordant la lèvre inférieure jusqu'au sang et mes jambes ont fléchi comme deux branches de chêne prises dans une bourrasque. Genoux à terre, je devais encore tenir mon siège : il était le garant de tout à ce moment-là ; garant de ma conviction, de ma force, de ma détermination. Je savais aussi que si je crachais, je perdrais tout le bénéfice de ma tentative d'atteindre l'homme derrière le masque. Ton inaction aurait suffi, je ne te demandais pas de baisser ta garde ni de déposer ton bleu de travail.

Maintenant, quand je repense à ce coup de sang, ce coup de matraque, j'y vois le sceau du pouvoir imprimé par le bâton. Je ne souhaite pas m’en prendre un autre, car la France me fait mal, là, sur ma cuisse. Mais ça ne changera ni ma volonté ni mes convictions. Quand bien même je devrais avoir des dizaines de France sur tout le corps, mon idée ne changerait pas. La douleur ne peut pas me faire changer d’avis. Peut-être même qu’elle l’auréole. J’ai la conviction que les plus grands défenseurs d’idée, les plus grands pacifistes ne souffrent pas : c’est leur corps qui a mal mais finalement, dans cette affaire d’idée, il ne compte pas. Des bleus à l'âme du corps, pas à l'âme. Alors quand tu frappes, pense à ceci : tu ne fais rien que repousser l’animal qui te fait peur, mais sache que ce n’est pas l’animal qui détient l’idée, c’est l’homme. Et jamais un coup de matraque n'abolira l'idée.

Le 28 avril 2016, Place de la Nation, Paris ⓒ Nadal Deh.

vendredi 29 avril 2016

L'ultimatum

Un observateur extérieur aurait été bien en peine de deviner quel ouvrier haranguait ses compatriotes, là, dans cette salle de direction capitonnée qui étouffait paisiblement les pas et les voix. Chacun à sa façon cherchait sa place, et chacun à sa façon était gauche. Et tous avaient le souffle coupé dans cette pièce qui surplombait la ville, au dernier étage du bâtiment. Mais seul l’un d’entre eux était imperméable au silence du lieu, aux reflets des meubles cirés, aux grincements des chaises en cuir, aux vertigineuses évocations des tableaux accrochés. Il était là et absent à la fois. Rien ne le distinguait comme une personne ayant un potentiel de décision. Rien sauf une sorte d’accord secret entre un regard ferme, qui se pose, et une voix qui n’hésite pas, qui tranche même à chaque fin de phrase. Au bout d’une longue diatribe qui n’avait d’autre but que de faire plier les derniers esprits récalcitrants à l’exécution de l’ultimatum, il lança une dernière affirmation qui scintilla comme un réquisitoire presque idéal en ce lieu :
– Qui détient le pouvoir ici, c’est lui ou c’est nous ?
Il avait appuyé son accusation par un bras presque démantibulé, terminant sa course en direction d’une porte fermée dans son dos. Le regard haut et perdu dans un horizon qu’il voulait rassembleur, sa petite stature s’était alors figée, et on pouvait imaginer que dans ses veines coulait du marbre.
Sa dernière phrase, là encore, saisit les consciences. Pourtant, bien que la réponse alla de soi pour cette petite assemblée acquise à sa cause, personne n’osa poursuivre, d’aucuns baissant même la tête, craintifs d’être dans l’obligation d’y répondre individuellement. Et toutes les voix des ouvriers qui s’apprêtaient à prendre la parole à sa suite, seraient un ton en-dessous, par respect pour celui qui mobilisait. Et parce que finalement rien n’importait tant que la question. Y répondre c’était déjà s’égarer.
­­– Tu sais très bien que c’est pas lui…
– Si c’est pas lui, c’est qui ? Il est quand même au-dessus de nous !
– C’qu’y faut savoir, c’est si c’est lui ou pas qui décide.
– Bien sûr qu’y décide ! Mais lui, y décide en pensant à lui, c’est tout ! Pas à nous !
– Et nous, on fait quoi en faisant ça ? On prend une décision arbitraire, on fait comme lui ! On pense à nous !
– Tu veux subir ou décider toi ? Si tu subis, tu nourris pas tes gosses. C’est ça qu’tu veux ?
– Le but c’est pas de prendre sa place, nous on peut rien faire…
– Et pourtant ça existe des ouvriers qui prennent le pouvoir. On l’a déjà vu !
– Tu l’as vu toi ? Les ouvriers qui prennent le pouvoir, y sont comme ceux qui dirigent, y sont bien obligés de faire en sorte que ça marche. Et pour que ça marche, y faut encore écouter d’autres qui décident. Le pouvoir, finalement, on sait pas où il est.
– Il est là le pouvoir, vous perdez la tête ou quoi ?
Et l’homme de marbre clôtura les échanges en se démantibulant à nouveau le bras pour ramener l’attention sur la porte dont il était le gardien. Il frappa du poing la porte en répétant « il est là ! »
Et, bien que l’assemblée n’ignora pas que l’homme accusé était bâillonné, il lui semblait entendre un murmure dans la pièce attenante, un cri étouffé, un appel comme un droit de réponse.
Ignorant ce sursaut d’humanité, et sourd à toute possible alternative réconciliante, l’orateur reprit :
– Lui, il a les moyens de s’en tirer et nous, non ! c’est ça le pouvoir !, puis, après une pause, si vous voulez vous en tirer, il faut lui prendre son pouvoir.
– Mais tu sais très bien qu’on va pas s’en tirer, au contraire ! On va payer cher !
– Oui on va payer cher, mais il aura perdu ce qu’il avait ! Et d’autres comprendront, d’autres comme lui comprendront que si on a le pouvoir, y faut pas le prendre pour soi mais pour les autres !
– Et tu crois que c’qu’on fait ça va tout changer ?
– Si t’y crois pas, tu le fais pour quoi ?
– Je le fais parce qu’y a plus d’espoir. Lui, quand y décide, il a toujours de l’espoir. Et nous, quand on décide, c’est que c’est déjà trop tard. Et ça, on peut pas lui prendre ! Ça change pas, ça, tu vois. L’homme s’assit à l’extrémité de la grande table ovale, faisant face à l’orateur. C’est comme les habits qu’on portent, on pourra pas porter les siens. On sait pas marcher avec des habits comme les siens. Et même si on savait, et même si on connaissait tous les rouages de la machine qu’il dirige, on pourrait encore pas y arriver car on n’est pas comme lui. Pas comme eux. On peut pas décider sans penser à l’homme. Mais tout ça, il ne l’avait pas dit. C’était à peine s’il l’avait élaboré avec précision dans sa tête.
La voix d’un homme qui n’avait pas encore parlé se fit entendre, douce et sereine. On la sentait capable de rivaliser avec celle de l’orateur dans un tout autre registre. Et comme elle venait de l’assemblée, tout le monde se figea. Depuis quelques minutes, cet homme avait en tête une idée fixe qui bouillonnait et qui le gonflait d’assurance par sa véracité : lorsqu'un homme dirige et qu’il entame quelque chose, ce quelque chose vous rappelle sans cesse que vous êtes celui qui l’a fait naître, qui est à l’origine, et vous conforte, vous emprisonne même dans ce rôle. Alors qu’il y réfléchissait déjà depuis plusieurs minutes, il sentit que le moment était venu de délivrer son idée alors qu’il ne l’avait pas encore formulée clairement dans son esprit :
– Quand on prend le pouvoir, on choisit pas. On décide. Le pouvoir s’impose à nous. Vous voudriez réfléchir après avoir décidé ! C’est trop tard !
Le gardien de la porte ne tarda pas à rebondir et profiter du poids des mots tirés du clan de ceux qui doutent, qui ont peur :
– On va pas revenir sur ce qu’on a dit. L’heure est venue d’agir. Et si vous êtes là, c’est que vous acceptez d’être condamnés. Vous êtes responsables, donc vous serez coupables. Maintenant il faut une personne pour le faire, on peut pas le faire tous ensemble, c’est évident. Il faut un exécutant. Si personne ne se dévoue, je le ferai. J’ai pas d’enfants donc c’est peut-être plus facile pour moi.
Il laissa un moment de silence, non pas dans l’espoir d’être contredit, encore qu’il entrevit cette idée qui lui fit honte sitôt qu’il la devina, mais pour que la sentence pénètre définitivement les consciences. Et il avait imaginé bêtement que cette salle, pourtant complice de l’accusé, fasse une exception pour les mots qu’il venait de prononcer et renvoie à tous un écho. C’était même un peu drôle d’avoir osé y penser et ça le réconfortait, ça lui donnait du courage, pour la suite, de sentir en lui ce sursaut d’ironie. Et puis ce silence se fit un peu plus pesant. Sans l’écho qu’il attendait, sans le jeu avec cette salle qui lui refusait son caprice, il sentit le sol sous ses pieds, et son sang remonter le long de ses jambes d’abord, puis dans son ventre, son torse, ses bras et sa tête. Il craignit de rougir et chercha un moyen improbable de retenir la preuve d’une humanité qu’il ne devait pas afficher à cette heure. Mais quel moyen ? Qu’est-ce qui pouvait bien bloquer la manifestation du corps, et de ses composants ? Tout fonctionnait tellement bien, là, au-dedans de lui. L’oxygène, les cellules, les tissus… et ce cœur qui alimentait tout ça. Il n’y avait pas de raison valable de stopper quelque chose d’aussi parfait.
Et tout en visualisant les prochains gestes qu’il ferait, pivoter par exemple légèrement sur la gauche pour ouvrir la porte, poser la main sur la poignée de porte de la geôle qu’il gardait… il sentit le métal de cette poignée qu’il ne tenait pas encore lui transmettre un battement de cœur, le sien. Il s’accélérait déjà et il sourit en pensant que l’écho qu’il attendait se manifestait enfin, là, en lui. Il l’entendait de plus en plus fort, comme des pas sur la moquette, animal retenu dans un piège et qui tape de sa patte libre, sur le sol, tentant de se libérer autant de la matière que du son qui tambourinait dans son corps. Puis le gardien, l’orateur lut dans le regard de ses compatriotes ce qu’il cherchait précisément à cacher. Il vit qu’ils entendaient son cœur battre, et courir à l’extérieur de son corps. Et cherchant à comprendre comment cela était possible, un grand fracas de verre se fit entendre derrière la porte, et une pluie de milliers de petits éclats sonnèrent le verdict.

Seul l’homme qui était assis à l’extrémité de la grande table, de par son angle de vision, n’eut aucun besoin de faire appel à son imagination pour interpréter ce déchirement de la matière. Il vit, à travers la fenêtre, et parmi un miroitement fugace, l’homme de la pièce d’à-côté se jeter dans le vide.