Affichage des articles dont le libellé est Albert Camus. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Albert Camus. Afficher tous les articles

mardi 17 mars 2020

Pandémie, dis-moi qui je suis !

C'est par ces mots, par ce premier constat que je voudrais entamer ce journal de confinement : comme il est difficile de se mettre à écrire en de telles circonstances. Pourquoi ? Parce que la situation, pareil à la surface d'une mer si calme soit-elle, ne cesse de bouger, et qu'il faut du temps pour comprendre pleinement la charge des faits, pour assimiler ses émotions ballotées sur cette mer sans nom. En effet, comment les décrire avec acuité alors qu'elles viennent à peine de nous assaillir, et que d'autres surgissent, reléguant les premières sous l'écorce du silence. Certes j'ai le temps de détailler l'événement, de déployer en mots ce qui survient, mais ce n'est plus le même temps qu'avant : l'extensibilité de ce temps-là nous offre un vide vertigineux. Je dois d'abord maîtriser cette peur du vide avant d'écrire. Pas totalement, une part d'entre elle me servira de ressource, mais juste de quoi me libérer une petite capacité de penser.
Et puis je veux rester à l'affût du moindre changement dans mon quotidien : ces nouveaux sons, si peu nombreux qu'ils soient, qui résonnent à travers la paroi de mon appartement ; ces nouvelles fenêtres éclairées dehors, dans la cour, alors que la nuit tombe. Les appartements mitoyens ne sont plus occupés aux mêmes heures ou tout simplement reprennent vie, délaissés par leurs occupants tout absorbés dans cette vie du dehors. Les habitudes de mon voisinage sont bousculées. J'ai l'impression qu'il est à revers, que je regarde mon quartier à travers le prisme d'une réalité de rechange. Comme si tout un chacun avait une seconde vie, une autre possibilité d'être au monde.

Je guette les bruits de la ville qui se font de plus en plus rares : moins de sirènes, de klaxons, de bruits de moteur, de portes de garage, de cris d'enfant. La cloche de l'église Saint-Jérôme de la rue du Lieutenant-Colonel-Pélissier continue de sonner les quarts d'heure et les heures, entêtée dans sa mission et sourde à tout ce renversement. Son tintement fait partie de la même réalité dans laquelle volent les pigeons. Dans le ciel, rien n'a véritablement changé. Excepté la rareté de ces traînées d'avions quand les nuages s'ouvrent sur le bleu. Les sons qui pourraient être courants ou qui ne retenaient pas mon attention d'ordinaire deviennent suspects ou curieux. Je les interroge. Je les interprète. Je les maquille de mon imagination. Je dois à ce propos déployer un nouvel attirail imaginaire.

Parfois, je sens monter cette angoisse que jadis je n'arrivais pas à maîtriser. Je me demande si elle ne va pas revenir et camper là, elle aussi. Elle a pour origine cette privation de liberté qui me tombe dessus comme un voile de gaze. Il pèse sur ma respiration, imperceptiblement mais assez pour que la sensation soit désagréable. Dans mon corps, un étau invisible se resserre, je voudrais l'appeler « le corset du confinement ». Il finit par se relâcher avec l'accoutumance, la sensation de lourdeur s'évapore doucement. La respiration de cette angoisse ressemble à celle d'un être informe et sans visage. À la respiration d'un monstre qui ne dormirait jamais et dont le pouls irrégulier n’altèrerait en rien sa santé. 

Six jours nous séparent du dernier état de libre circulation. Alors que les regroupements ne devaient pas dépasser les mille personnes, le concert de Tindersticks auquel je devais assister avait pu se maintenir in extremis. Arrivé devant la salle du Metronum, je croise un pompier chargé de la sécurité dans un théâtre de la ville. J'ai oublié son prénom, je n'arrive pas à le retenir. Il me sourit et me charrie. Puis m'avertit des mesures annoncées par le Président à l'instant même : fermeture des écoles, crèches, collèges et lycées pour le lundi qui arrive. Je reste incrédule mais une femme à mes côtés surprend notre conversation et fait un pas vers nous. Elle est grande et porte des lunettes à bords noirs de forme hexagonale. De son sourire complice et amical, elle vient confirmer et appuyer les dires du pompier. Manifestement, elle cherche à établir un lien, comme si nous nous retrouvions tous à un rendez-vous important qui pourrait nous remettre en cause, nous fragiliser.
À partir de ce moment, et fort de cette prise de conscience du caractère exceptionnel de la situation, je ne regarde plus les gens de la même manière. Je cherche dans le regard, les postures, les conversations, des indices qui pourraient trahir les mêmes questionnements que les miens. Je veux entendre gronder ce tonnerre, dans leur ventre comme dans le mien. Je veux déchiffrer et mesurer dans les paroles et le regard de l'autre, à quel point ce tonnerre pèse dans la contrée de notre insouciance commune. Je cherche à mettre en résonance nos grondements, afin qu'ils vibrent ensemble.

En rentrant dans la salle quasiment pleine, je me fraie un passage sur une rampe un peu surélevée. Je surplombe la salle d'une demi-taille d'homme. Les visages sont concentrés. Il y a comme une petite zone d'exclusion, infime, entre chacun. Sur la scène, Thomas Belhom, l'artiste qui se produit en première partie, ironise à l'issue d'une de ses chansons : « Ce soir, c'est peut-être notre dernier concert avant l'extinction de l'humanité ! » Quelques rires complices font écho à son mot. Puis le musicien qui l'accompagne fait glisser son archet sur sa scie musicale. Parmi les paroles de sa nouvelle chanson que j'ai du mal à saisir, j'attrape au vol une bribe : « les larmes du monde. » Subitement, je prends conscience de la petitesse de notre monde. Plus encore que lorsque je me prends d'admiration pour cette lune et sa fidèle présence dans ce ciel de ville privé d'étoiles. Il n'y avait pas plus ou si peu de différence entre la distance qui me séparait de mon voisin absorbé par la musique, et celle d'un habitant de Manille qui se levait au même moment à l'autre extrémité du globe. Je n'ai pas pu retenir en moi ce souffle d'espoir mêlé avec ironie au tragique : Que la fin de ce monde est belle ce soir !
Puis le groupe Tindersticks a pris place sur la scène et la tendre et chaude voix de Stuart Staples s'est engouffrée dans ce petit espace qui nous séparait tous les uns des autres. Est-ce que les habitants de Manille sentaient les vibrations de ce chant alors qu'ils ouvraient à peine les yeux ? Sans qu'il ne soit rien dit dans ce sens, il y avait dans l'air comme un parfum de concert de charité, autant pour les victimes de cette pandémie que pour nos fragiles destinées. Une sorte de reconnaissance masquée, de communion d'âmes, une sympathie naturelle et évidente. Je repense à la réponse qu'adresse Tarrou au docteur, dans le livre de Camus, La Peste*, qui se demande ce qui peut nous apporter la paix et par extension, nous aider à surmonter l'épidémie : la sympathie.
Ici, dans cette salle de concert, nous faisions partie de privilégiés mais en même temps une crainte nous faisait douter de cette chance. À la sortie, le public ne se pressait pas. Chacun se regardait avec une clairvoyance rare et contemplait cette salle à la lumière pleine comme pour mieux se remémorer. Avec le recul, je pourrais presque me souvenir de tous ces regards croisés comme autant de signes d'une complicité inédite. Cette marche lente pour s'extraire de la salle s’apparentait à une marche vers l'inconnu.

Les jours suivants, le confinement s'est resserré. Dans la rue, certaines personnes marchaient avec une drôle d'incertitude, presque en oubliant un pas sur deux où ils devaient se rendre. Tandis que d'autres s'arrêtaient ou ralentissaient dans leur course. Comme si Dieu avait donné un coup de pied dans une fourmilière. Notre fourmilière. La ville s'est peu à peu transmuée en un village gigantesque au milieu d'une campagne. Un village démesuré, disproportionné, gangréné par l'ambition folle et sans limite des hommes, qui auraient bâti des commerces, des boutiques, des bars, des lieux de vie et de distraction à l'excès. Là, dans ce village fantôme, je croise et reconnais l'incrédulité de l'autre, sa fragile obstination. Mais au contraire des lendemains de grandes catastrophes, l'autre m'apparaît autant comme un ami que comme une menace. Les heures passant, cette incrédulité a fini par se doubler d'un repli individualiste. Dans les files d'attente devant les magasins d'alimentation, chacun se renferme dans sa bulle intime, et se cantonne à son objectif du jour. La sympathie demeure, mais elle se ternit déjà par l'habitude, elle perd de son éclat.

Cette pandémie nous invite à nous réapproprier l'intime, le dedans, l'entre-soi, et pas seulement l'intérieur de notre lieu de vie. Le temps des colossales lectures n'a plus de fuseaux horaires. Je m'imagine dépoussiérer Les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, Guerre et Paix de Léon Tolstoï, Les Frères Karamazov de Fédor Dostoïevski, La Montagne magique de Thomas Mann, Moby Dick d'Herman Melville, Le Journal de Franz Kafka. Pour l'heure, j'ai choisi mon compagnon de réclusion. Il se nomme Fernando Pessoa. Sur la couverture du Livre de l'Intranquilité se dessine en gros traits blancs le visage de l'auteur noyé dans un aplat bleu d'outremer. Dans cette mer d'aphorismes, il me semble qu'il y a comme des fragments de ce confinement que je vis. Ma barque tangue tantôt à bâbord, tantôt à tribord, au gré du bercement de la voix de Pessoa.

*Albert Camus, La Peste, 1947.

Épisode suivant, ici !

ⓒ Béatrice Matet. Tosas, Cataluna, Spain, 2018.

mardi 19 août 2014

Le goût du passé

« Ceux qui aiment toutes les femmes sont ceux qui sont en route vers l'abstraction. Ils dépassent ce monde, quoiqu'il y paraisse. Car ils se détournent du particulier, du singulier. L'homme qui fuirait toute idée et toute abstraction, le vrai désespéré, est l'homme d'une seule femme. Par entêtement dans ce visage singulier qui ne peut satisfaire à tout. »*
 
« Je suis de ces âmes que les femmes disent aimer, et qu'elles ne reconnaissent jamais quand elles les rencontrent. »**

Au cours d'un voyage, j'eus l'opportunité de croiser un homme qui habitait le cœur de toutes les femmes qu'il rencontrait. Il me le confia en toute innocence, sans prétention aucune et même avec une pointe d'amertume. En effet, il était convaincu que ce don prodigieux, ce pouvoir qu'il avait non seulement de pénétrer, mais de dénouer les plus infimes secrets des femmes, le privait de tout plaisir charnel avec elles. Si bien qu'il ne pourrait jamais se faire une fierté de ce pouvoir. Bien au contraire.
Habiter leur cœur ne signifiait pas qu'elles fussent amoureuses. Mais qu'elles avaient trouvé en la personne de Joseph, c'était son nom, l'ombre même de leur féminité dans ce qu'elle avait de plus insoupçonnable et d'inavouable. Si bien qu'épouser une ombre, pour ces femmes, était inconcevable, puisque c'était risquer de la voir disparaître en la confondant avec elles-mêmes. Pour l'avoir à leurs côtés, il fallait avoir un œil sur cette ombre et se tenir debout tandis qu'elle s'allongeait derrière elles. Joseph ne s'allongerait donc jamais à leur côté.
Il aurait tout sacrifié pour un seul cœur qui eut l'audace de perdre son précieux confident afin de gagner, un temps seulement, son exclusivité, sa proximité constante, y compris dans un lit. N'ayant eu que peu d'occasions de glisser son ombre à lui sur elles jusqu'à ses trente ans, il s'était persuadé avec les dix nouvelles années écoulées, et peut-être la lassitude de ses espoirs déçus, que le goût de leur peau avait la saveur et le piquant de la moutarde. Mon niveau d'anglais n'étant pas à la hauteur de mes ambitions de journaliste de l'époque, je ne compris pas de suite le mot qu'il prononça en anglais, puisqu'il l'ignorait en français. Joseph était slovène. En revanche je saisis très vite que cela avait un lien avec le goût, puisque ce que je devais deviner était sensé accompagner, agrémenter des mets. J'en déduisis, fort de l'idée de revanche qui s'était peut-être forgée depuis dans son esprit, qu'il voulait assurément manger les femmes. Je lui offris un rire timide qui lui fit comprendre que je n'avais pas saisi la subtilité de son mot et l'encouragea à persévérer dans son explication. Puis quelque chose de plus aiguisé se fit jour derrière le mot 'mastered' que je crus d'abord entendre. Je gratifiai son bon mot d'un sourire complice sans m'attarder sur la poésie de sa trouvaille puisque c'était le moment que j'avais choisi pour le prendre en photo, tentant de profiter de sa diversion engagée dans l'amorce d'un repas qu'il déballait d'un banal sac plastique, pour lui faire oublier le flash qui illumina un instant le compartiment de notre wagon-lit, en pleine nuit.

J'étais pressé de terminer une pellicule qui se fossilisait dans l'appareil, ignorant presque quelles images elle renfermait : de forts soupçons m'inclinaient cependant à penser qu'une nouvelle fois, j'avais tenté de parfaire ma technique de mise au point rapide sur une campagne morne d'un après-midi d'automne avant ce fameux voyage que j'entamais alors. Mon objectif était d'atteindre l'ex-Yougoslavie et nous étions en 1993. Je ne tirai le portrait de Joseph nullement parce que je voyais en lui un personnage de roman, mais de manière bassement matérielle, parce que je souhaitais charger mon appareil d'une cartouche neuve prête à immortaliser un conflit que je me sentais en capacité de couvrir, allant parfois jusqu'à imaginer le stopper par mon seul témoignage et mon talent à le révéler à une élite diplomatique désarmée. Je crois que, du haut de son âge, celui que j'ai atteint aujourd'hui, il sentait mon impatience, ma jeunesse à relever les plus périlleux défis, avec une immaturité triomphante. Et cela l'encouragea à se confier, persuadé que mon glorieux dessein m'occupait tant que je ne l'embarrasserais aucunement avec des questions détournées ou insistantes, voire intéressées, comme s'il se confiait finalement à un confessionnal qui n'eut jamais ponctué sa confession de prière, ni ne l'eut chargé, lui, d'une once de culpabilité par un regard levé au ciel ou un raclement de gorge accusateur.

Quelques vingt années ont passé, et c'est dans l'espoir de faire resurgir l'éclat du passé à travers les images que la mémoire de ces veilles mécaniques retenait jalousement, que j'époussetai mes appareils avant de les vendre, et que je tombai sur cette pellicule, ignorant totalement de quoi elle était composée. Une succession de presque trente photos me transporta dans des paysages flous, sombres, apocalyptiques d'une campagne morte et au bout de cette contrée sans âme, un homme, assis dans un wagon-lit, un casse-croûte dans les mains, surpris en train de parler, immortalisé dans un instant de vérité. Lui, Joseph. Cet homme qui savait tout des femmes. À cette époque, j'ignorais tout d'elles et rien n'était plus éloigné de moi que cette préoccupation que j'associais, au mieux, à une délectable et absconse distraction, au pire, à une vision rangée d'un futur que j'espérais encore lointain. Lorsque je vis sa photo, j'eus le sentiment d'avoir côtoyé, une nuit seulement, un grand frère qu'on m'avait caché, et qu'il m'avait réservé, en quelques phrases ciselées, un condensé de toute son histoire, avant que la fatigue nous contraignît à déplier notre siège de vieux cuir dans le but d'en faire une couchette de fortune, et de dormir quelques heures pour atteindre au petit jour sa ville à lui, Ljubljana, à mi-parcours de ma destination finale.

*Albert Camus, Carnets 1942-1951, Gallimard, 1964.
**Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, 107, page 141, Christian Bourgois Éditeur, 1999. 

vendredi 11 juillet 2014

La Vérité

La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960)

Ce que les autres savent de nous n'est qu'une petite parcelle de vérité, à l'image de ce morceau de miroir dans lequel Dominique se regarde avant d'entrer aux assises. Quand bien même nous voudrions tout dire et tout montrer, comme Dominique, nous serions confrontés aux mailles étroites de la rhétorique. Mais pas seulement. Il faut toujours user d'un moyen pour la dire cette vérité, que ce soit la parole, les émotions ou un morceau de miroir. Nous ne délivrons toujours que le reflet de notre vérité. Transmettre c'est déjà morceler, fragmenter, défigurer. Et quand la peine, la douleur donnent la force de frôler la justesse, il faut encore que l'accueil, l'écoute soient justes. Comment une jeune femme peut-elle espérer être comprise par des jurés qui pourraient être ses parents ? Ceux-là même qui lui donnaient l'envie de fuir et de transgresser la morale bourgeoise. Ceux-là même qui sont à la source du drame.
L'avocat de Dominique le sait : « Aux assises, il n'y a qu'une vérité. » Tout est joué d'avance. L'institution judiciaire a sa rhétorique : propre, cadrée, implacable. Et si le tribunal cherche la vérité dans les faits, toujours il la trouve car sa rhétorique même l'enfante. Cependant, la vérité nue, la vérité de l'être n'est pas dans les faits mais dans l'enchaînement des faits, dans les interstices du signifiant, dans le silence derrière la lumière. Et comme deux calques, il faut faire se superposer les focales de l'institution et de Dominique, pour espérer la comprendre. C'est le travail de l'avocat. Le travail de l'avocat général tend au contraire à les distendre. Lorsque Sartre parle du roman d'Albert Camus, L'Étranger, il emploiera le mot de « décalage ». Nous y sommes.
Gilbert et Dominique, bien qu'ils aient été amants, n'ont rien en commun : Bach face à Brando ; la musique orchestrale face au cha-cha ; le travail, l'acharnement face à la légèreté, l'insouciance, l'amusement. Lui dirige, sa musique. Elle, se laisse porter, devient la musique. L'enfermement face à la liberté (à l'issue du drame, c'est la liberté qui sera enfermée). Et puis Dominique Marceau est en décalage avec son époque. En refusant les principes rigides de ses parents, en cherchant à vivre ses désirs, elle sort du cadre pour trouver le sien propre. Et son cadre est à l'avant-garde, comme ses lectures : Les Mandarins de Simone de Beauvoir. Comme Meursault pour sa mère dans le roman d'Albert Camus, elle ne pleure pas non plus la mort de son père. Même si ce n'est pas précisément ce que lui reproche le tribunal, il pointe son manque de cœur qui lui aurait permis de préméditer son acte, d'agir froidement et de simuler tout remord.
L'enjeu est là : signifier ce décalage à l'image. Le plan le plus flagrant à cet égard, n'est autre que celui qui montrera le crime dans sa plus froide réalité : au moment des coups de feu, toute la perdition de Dominique est dans ce cadrage incertain, tremblant et fulgurant. Un plan serré sur son visage dans lequel ses paupières au maquillage noyé de larmes sursautent à chaque coup de feu assourdissant. Un moment de vérité nue, qui vient clore les réminiscences, les trajectoires fébriles du 'dire', les recompositions factices orchestrées et imposées par la justice.

Albert Camus écrit : « En ce sens, il [Meursault] est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l'on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. Mentir ce n'est pas seulement dire ce qui n'est pas. C'est aussi, c'est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu'on ne sent. C'est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu'il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. (...)
Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible.
On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L'Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. »*

Amoureuse du soleil, Dominique Marceau dansait jusqu'à ce que son malheur la conduise à commettre l'irréparable. Et puisqu'il est impossible de se faire comprendre, et que ce petit morceau de miroir ne reflètera jamais qu'une portion de sa vérité, elle le brisera en silence, et se tranchera les veines. Alors que quelques quelques gouttes de sang de son poignet irradient déjà son drap, sa vérité aussi aura peut-être la chance de traverser son linceul.

*Préface à l'édition américaine de L'Étranger. [08 janvier 1955]
Brigitte Bardot, « Dominique Marceau ».