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lundi 2 juillet 2018

Le premier mot d'un vers

Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, paru en 1910.

« On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

ⓒ Fay Godwin, Remains of Elmet 9.

jeudi 19 mai 2016

Amy Fischer, à cœur ouvert


Le bois se mêle au fer, la pierre à la résine, la brique au bois, et un ciel perce le plafond via des fenêtres de toit. De vieux projecteurs de cinéma et quelques lampes prêtes à chanter la pluie dans des bâtons chuchotent aux ombres des secrets de lumière : nous sommes à l’Atelier du Mouvement, un studio de travail. Mais pas seulement. Les propriétaires vivent ici et en effet, quelque chose de l’ordre de l’intime flotte dans l’air dès notre arrivée. Habituellement, il est question dans ce lieu de danse, de bien-être ou d’expression corporelle avec le mouvement comme point d’ancrage. Des chaises dépareillées, échappées de brocantes, de vide-greniers ou même d’écoles de notre enfance, se tournent toutes en direction de ce vaste plancher surélevé, comme autant de tournesols happés par les rayons chauds du soleil. Ce matin, l'astre se prénomme Amy Fischer et elle est l’invitée d’un Réveil Créatif(1).

Elle est parmi nous, là, dans cet espace qui pousse à la confession, tandis que nous nous familiarisons doucement avec quelques-unes de ses œuvres projetées au fond de la grande scène. Je ne la vois pas encore. Je cherche ce sourire qui découpait son profil entrevu en photo pour annoncer sa venue. Puis sa silhouette s’envole du parterre, comme l’astre sortant de son orbite. Amy grimpe sur la scène pour nous surplomber et s’apprête à détailler sa révolution, autrement dit, son mouvement à elle.
Elle fait rouler les années dans l’herbe fraîche des petits matins du souvenir. Elle détaille sa naissance d'artiste, à l’âge de treize ans, initiée par le dessin. Plus tard, au cours de sa formation, elle portera toute son attention au nu : l’infini paysage du nu, celui qui nous restitue à notre véritable nature ; le nu qui dit tout de l’être qui s’est sculpté dans les mouvements de ses luttes, de ses chutes comme de ses ascensions. Des histoires inscrites là, dans le corps mais aussi à fleur de peau, ou flanc de ventricule.
Et justement, derrière elle apparaît l’image d’un cœur gigantesque dessiné sur une grande feuille blanche qu’elle encadre de ses bras ouverts à la démesure, au partage, au recueillement.
Le pouls pulse encore dans l'encre qui a coulé et s’est répandu hors des contours bien nets du motif, révélant, dans son échappée, le secret de nos origines : notre humaine nature et, au-delà, cette Nature, commune aux éléments et à l’ensemble des êtres vivants.
Dans ce cœur se mêle le O d'Origine et le E d'Élan et convoque d’autres e dans l’o : celui de l'œil, de l’œuvre ou encore du nœud. Le nœud dans le bois : Une résistance de la matière envers elle-même, un corps qu’il faut contourner sans interrompre le chemin de vie. Subtile allégorie du nœud de l'existence : ce qui résiste et ce à quoi il faut s'atteler alors qu'il y a de la dureté, sujet auquel ne cesse de se confronter Amy dans sa quête de sens. Tout est là, sous le scalpel, le couteau à cire, ou la plume si l’encre coule dans les veines : il faut opérer sans que ne cesse de battre le cœur.
Le cycle de la vie n’est pas interrompu, il est ouvert et offert au grand jour. L’Invisible est là, devant nous, et comme sur le nu de nos corps, nos histoires se lisent sur les parois ventriculaires. « Tout le tissu cardiaque semble ainsi modelé par ces fluctuations sentimentales(2). »

Hearts ⓒ Amy Fischer.
Inévitablement me vient à l’esprit les travaux récents sur le cerveau et sa plasticité. Tout particulièrement ceux d'Eric Kandel sur la mémoire et sa découverte majeure : notre vécu s'inscrit dans les tissus en formant de nouvelles connexions neuronales, de nouveaux réseaux, des synapses. Notre corps se plie, se ride et se dessine perpétuellement et pas seulement à l’extérieur de nous, mais aussi à l’intérieur, sous l'écorce. Comme le formule le neurobiologiste Joseph Ledoux, « nous sommes nos synapses ». Nous sommes les racines de notre cerveau. Ou encore, inspiré par la poésie d’Amy, un arbre croît en nous. La sève, le sang et l’encre ne font qu’un.

Amy effleure son premier succès, sa volonté de rester près de l’être et du questionnement existentiel, des racines qui sont les siennes et celles de ses semblables. Elle évoque certaines de ses installations notamment celle à partir de laquelle des petites figurines de bronze prennent leur envol et se libèrent des carcans du cadre. Et puis, inévitablement, elle confie le moment des doutes et des questionnements de son travail, qui finiront par se dénouer grâce à une commande, c'est-à-dire l'obligation de répondre à quelqu'un, quand bien même les faibles contraintes laissent une grande liberté. Un moment de dépassement vers un ailleurs indéterminé qui marquera une autre étape et dessinera un nouveau chemin de vie.

Dans son ombre, une autre photographie attire notre regard. Un poignet sur lequel remonte en direction du creux de la main, dessinés à l’encre, des branches de plus en plus fines, se confondant presque avec le tissu veineux. L’expression d’une identité organique : le négatif de notre arbre généalogique, ou les empreintes invisibles de nos aïeux devenues visibles. L’arbre est aussi ce qui donne naissance au papier, duquel éclos l’œuvre qui rend à son tour hommage à la nature. Et lorsque l’encre se répand sur le papier, il ne masque pas la matière, mais laisse apparaître ses pores. L’importance des racines, de la lignée, du cycle de la vie entre en résonnance avec l’installation Humus, de Giuseppe Licari à Rotterdam(3) : Des arbres perforent le plafond de la galerie d’art, et aux cieux se mêlent des racines tentaculaires cherchant à s'emparer des esprits des visiteurs, déambulant dans les couloirs d'un souterrain imaginaire. Des racines du ciel ou l’invisible rendu, là aussi, visible.
Amy glisse ensuite quelques mots sur un projet de land art à venir, dans les Alpes : l’encerclement de troncs d’arbres par des sculptures figurant des bras humains. Comme une illustration, par la matière, de la prose du poète autrichien ayant vécu non loin de là, dans le Valais, en Suisse : « Confie le vide de tes bras aux espaces que nous respirons(4). »

Timidement, lorsque toutes les œuvres ont défilé une première fois sur la toile qui couvre le mur du fond, elles refont surface avec plus de clarté, enrobées de l’aura de l’artiste. Un lien se tisse entre les images et sa présence, et nous sommes témoins de ce qui émerge dans son atelier, entre les matériaux qu’elle travaille et sa propre chair, sans toutefois le voir dans l’acte. Nous le devinons. Avec délicatesse, sa parole s’espace et s’efface derrière son sourire, nous conviant au débat. Une question touche alors l'intime, et Amy ne masque pas la houle intérieure qui secoue alors la surface de cette immensité de sens qu’elle porte en elle, ce puits d’émotions non refoulées source inépuisable de terre glaise. Sa pudeur lui impose une respiration avant de pouvoir éclaircir l’interrogation du public.
D’autres questions vont suivre et puis tout doucement, le temps du « faire » se ressert autour de nous, et nous enjoint de nous taire pour qu’il use de son droit de nous guider vers le prosaïque, le matériel. Il faut laisser repartir Amy. Elle nous a tendu, à bout de bras, au creux de ses mains, une partie d’elle, à cœur ouvert. Une offrande. Les portes de l’Atelier vont s’ouvrir à nouveau. J’ai dans le creux de ma main cette offrande, une nouvelle lumière, et j’ouvrirai cette main un peu plus tard, quand je ferai face à mon bureau. Elle m’aidera sûrement à écrire quelques lignes.


(1) http://reveilcreatif.com
(2) À lire sur http://amy-fischer.com
(3) http://www.giuseppelicari.com/humus.html
(4) La première Élégie, dans Les Élégies de Duino de Rainer Maria Rilke.

Hearts ⓒ Amy Fischer.



mercredi 24 juin 2015

Aller en soi

Rainer Maria Rilke, extrait de Lettres à un jeune poète, paru en 1903.

« Paris, le 17 février 1903. Cher Monsieur,

Votre lettre m'est parvenue il y a quelques jours seulement. Je tiens à vous remercier pour la grande et l'aimable confiance dont elle témoigne. Je puis à peine faire davantage. Je ne peux examiner la manière de vos vers, car toute intention critique m'est bien trop étrangère. Rien n'est plus superficiel, pour aborder une œuvre d'art, que des propos critiques : il en résulte toujours quelques malentendus plus ou moins heureux. Jamais les choses ne sont saisissables et concevables autant qu'on voudrait, le plus souvent, nous le faire croire ; la plupart des événements sont indicibles, se produisent au sein d'un espace où n'a jamais pénétré le moindre mot ; et plus inexprimables que tout sont les œuvres d'art, existences fort secrètes dont la vie, comparée à la nôtre qui passe, dure. (...)
Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'existe qu'un seul moyen : plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d'écrire ; examinez si cette raison étend ses racines jusqu'aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur ; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire. Avant toute chose, demandez-vous, à l'heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j'écrive ? Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité ; jusque dans ses moindres instants les plus insignifiants,  votre vie doit être le signe et le témoin de cette impulsion. Rapprochez-vous alors de la nature. Cherchez à dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous éprouvez, ce qui est pour vous objet d'amour ou de perte. N'écrivez pas d'histoire d'amour, évitez dans un premier temps ces formes trop courantes et trop banales : elles sont ce qu'il y a de plus difficile, car donner quelque chose d'original, tandis que se presse en masse toute la tradition des œuvres réussies et dont une part est brillante, requiert une grande force déjà mûrie. Fuyez donc les thèmes généraux pour ceux que vous offre votre propre vie quotidienne ; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l'esprit et la croyance à une beauté quelle qu'elle soit — décrivez tout cela en obéissant à une honnêteté profonde, humble et silencieuse, et, pour vous exprimer, ayez recours aux choses qui vous entourent, aux images de vos rêves et aux objets de vos souvenirs. Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. Et quand bien même vous seriez dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à vos sens des bruits du monde, n'auriez-vous pas alors toujours à votre disposition votre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs ? Portez là votre attention. Cherchez à éveiller les sensations englouties de ce lointain passé ; votre personnalité en sera confortée, votre solitude en sera élargie pour devenir cette demeure à peine visible loin de laquelle passera le vacarme des autres.
Et lorsque de ce retour à son intériorité, lorsque de cette immersion dans son propre monde surgissent des vers, vous ne songerez pas à interroger quelqu'un pour savoir si ce sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d'intéresser des revues à ces travaux, car vous verrez en eux ce qui vous appartient naturellement et vous est cher : une part comme une expression de votre vie. Une œuvre d'art est bonne qui surgit de la nécessité. C'est dans la modalité de son origine que réside le verdict qui la sanctionne: il n'y en a pas d'autre.
Voilà pourquoi, cher Monsieur, je ne saurais vous donner d'autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d'où surgit votre vie ; c'est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. Acceptez cette réponse comme elle s'exprimera, sans chercher à démêler davantage. Peut-être apparaîtra-t-il que vous avez vocation à être artiste. Assumez alors ce destin, et supportez-en la charge et la grandeur sans vous demander chaque fois quel bénéfice pourrait vous échoir de l'extérieur. Car celui qui crée doit être son propre univers, et trouver tout ce qu'il cherche en lui et dans la nature à laquelle il s'est lié. »

Rainer Maria Rilke.