Affichage des articles dont le libellé est William Shakespeare. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est William Shakespeare. Afficher tous les articles

mercredi 25 février 2026

La béquille

Les lumières se tamisent dans la salle hexagonale de la Halle aux grains. Le piano à queue, gueule grande ouverte, attend son maître. Une voix féminine sort de nulle part pour nous souhaiter une bonne écoute et nous enjoindre de ne pas tousser pendant le récital, ce qui a pour effet de provoquer inévitablement quelques toux de prévention dans l'auditoire. 
Puis un petit homme 
âgé, à la chevelure cendrée, sort du fond de la salle d'un pas averti, presque convalescent. Il descend prudemment les deux marches qui mènent à la scène, et vient se poser à proximité de l'instrument de musique comme s'il avait besoin de son appui. J'ignore encore s'il s'agit de l'interprète ou bien d'un présentateur. Il garde un peu de cette chaleur d'applaudissements qui se déploient tout autour de lui. Il est habillé sobrement, sans apparat ni tenue de circonstance. Son gilet ou pull noir à brandebourgs donne l'impression d'être un de ses vêtements fétiches, dans lequel il se sent bien, qu'il aime porter le soir, au coin du feu, satisfait de sa journée. 
Il s'installe sans trop prendre de temps pour se concentrer et lance les premières notes qui nous semblent aussitôt être une évidence. Je reconnais ces notes. Je ne peux pas encore mettre de nom, mais je les ai entendues de nombreuses fois, et j'aime leur saisissante profondeur. Je cesse de chercher et me laisse porter par elles. Cet air envoie tout valser, fait table rase  de toutes les vicissitudes, de tous les doutes
, de tous les maux. C'est l'enfance retrouvée, son ingénuité, son espace-temps virginal et immaculé, le cœur de toutes choses qui naît et s'épanouit. Il y a des centaines de personnes autour de moi mais je suis seul. Une tendresse infinie m'étreint, une quiétude. Cette musique dit les choses sans les dire. Elle a un véritable pouvoir, elle est intelligible pour peu qu'on lâche les amarres. Sa cascade de notes métaphysiques apaise et éclaire de son étroit et frêle halo l'éternelle et insondable nuit dans laquelle nous baignons.

© Alexander Liberman, Mark Rothko’s Hand, 1964.

Sitôt ce premier morceau achevé, Andràs Schiff, l'interprète, nous annonce le nom de son compositeur et son titre : Bach, le plus grand compositeur de tous les temps, nous dit-il. Pour lui ça ne fait aucun doute. Et c'est avec l'Aria des Variations Goldberg qu'il a choisi de débuter cette carte blanche*. L'exercice l'amuse, nous confie-t-il sur le ton de la confidence, d'une voix chevrotante et fébrile. Choisir deux ans à l'avance quelles œuvres on a envie de partager avec son public, c'est un peu déstabilisant. Est-ce que vous savez, vous, dans deux jours, ce que vous aurez envie de manger, nous demande-t-il, un brin facétieux ?
Andràs fait l'effort de nous parler en français mais il écorche certains mots, bute sur d'autres et lutte contre un fort accent que je peine à identifier, mais que je localiserais en Europe de l'est ou en Israël. Je ne sais rien de lui. Je cherche à mettre des mots sur sa personne, son physique en vue d'un éventuel article à écrire. Et je ne peux m'empêcher de voir en lui cette aura ténébreuse et repliée sur elle-même des rescapés de la Shoah. Mais j'écarte très vite cette idée, persuadé qu'elle me vient de mes récentes heures de visionnage de documentaires liés à cette période de l'histoire. Quelle ne sera pas ma surprise, le lendemain, en me renseignant sur lui, d'apprendre que cet hongrois, né à Budapest, était le fils unique de deux survivants de la Shoah. Mon insatiable besoin de trouver des ressemblances entre les visages me pousse à lui trouver un air de Wallace Shawn — avec certes moins de calvitie — que j'ai découvert il y a peu dans deux films de Louis Malle.
Après cette ouverture qui cherche délibérément à faire vibrer notre cœur, c'est avec une touche de légèreté et de rythme qu'il s'apprête à nous emporter tous 
ensemble cette fois et non individuellement. Le second morceau est encore de Bach. Et bien qu'il s'intitule Suite française n°5 en sol majeur BWM 816 et qu'il rende hommage aux danses traditionnelles de France, Andràs ne manque pas de nous rappeler, tendrement moqueur, que Bach n'a jamais mis les pieds dans notre contrée.
Comme s'il avait voulu établir les bases d'une langue commune avec ces deux œuvres de Bach, il s'aventure ensuite avec lyrisme dans les méandres dramatiques de l'âme humaine via la première sonate en do mineur de Joseph Haydn, écrite par le compositeur autrichien à Eisenstadt en 1771. Avant chaque morceau qu'il s'apprête à jouer, Andràs nous offre quelques clefs musicologiques pour apprécier à leur juste valeur ces œuvres majeures du répertoire et nous gratifie d'une petite anecdote fantaisiste. Vient ensuite le Rondo en la mineur Kv 511 de Mozart écrit à Vienne, ville spéciale pour la musique commente Andràs, pièce mélancolique d'une grande inspiration pour Frédéric Chopin qui considérait Bach et Mozart comme deux « compositeurs grands idéaux ». Et de confirmer ses propos en nous disant qu'il avait bon goût.
« Après la tristesse, je retourne à mon bien-aimé Jean-Sébastien Bach, le Concert italien. » Ce chef d'œuvre rend hommage à ce pays que Bach ne connaissait que par ses grands compositeurs mais que lui-même affectionne et connaît bien puisque, nous dit-il, c'est à Florence qu'il a élu domicile. 
Après l'entracte, Andràs nous remercie, avec son habituelle pointe d'humour doublée cette fois de fausse modestie, d'être resté. Vient Beethoven et sa Sonate pour piano n°15 en ré majeur opus. 28 dite Pastorale, « pas typiquement beethovénienne car elle a beaucoup de tendresse dramatique, pas héroïque. » Et finalement 
« une sonate très importante », la n°17 en ré mineur, La Tempête d'après Shakespeare, opéra 31 n°2. Avant de s'assoir, pense-t-il, une dernière fois, il conclut, en nous remerciant pour notre patience et notre attention et nous souhaite une bonne nuit, sans se douter que le titre de cette dernière œuvre aura une signification quelque peu prémonitoire.
Au cœur du déchainement des accords, au beau milieu de l'océan bouillonnant sur lequel ballotte le radeau du pianiste, un son fait éclater notre bulle et des profondeurs abyssales émerge brutalement la réalité. Dans la salle, en haut des gradins, sans trop savoir où précisément tant chaque bruit se réverbère facilement porté par une acoustique qui ne laisse rien au hasard, un objet tombe avec un fracas aigu. Quelque chose qui ressemble au bruit d'une béquille orthopédique s'échouant au sol. Ce son métallique creux fend la tempête, la mer et le navire, elle déchire la toile, puis notre attention, et ouvre une brèche qui aspire notre rêve. Andràs lâche, une seconde après, une interjection comme s'il avait reçu une balle dans le dos. Après un léger temps, sa langue claque d'agacement, puis il reprend sa concentration, replonge dans la tempête mais, nous ne le savons pas encore — nous ne le sentons pas, en tout cas pour ma part, je n'ai pas l'oreille assez érudite pour être en mesure de détecter une quelconque fluctuation, un quelconque désordre dans sa façon de jouer —, nous ne voyons rien venir mais une fissure craquèle la mélodie. 
Le flot de notes se tient tout juste au bord du gouffre, lorsqu'après une minute ou deux, Andràs lâche l'affaire. Sa partition semble s'arrêter à une virgule, un profane comme moi peut le deviner. Il se lève sans même tourner la tête vers nous puis rejoint le fond de la salle, maugréant faiblement, sous les encouragements d'un public incrédule. Spontanément me viennent à l'esprit les récitals solo interrompus de Keith Jarrett pour causes, entre autres, de perturbations sonores venant du public. La béquille aurait-elle éteint le souffle libérateur du pianiste, noyé son élan incandescent ?
Les battements de la porte du fond de la salle signalent qu'un débat, un échange se joue entre l'interprète et le personnel. Pure supposition puisque de mon emplacement, je ne vois aucun visage. Les applaudissements syncopés, n'ayant pas totalement cessé durant cet intermède, donnent l'impression de reprendre une vraie cadence dès qu'Andràs refait surface. Il saisit le micro et tente de mettre des mots sur cette soudaine interruption, dans son français bancal, laborieux mais complice : « Je finis la sonate et je laisse, vous, aller à dormir. » Sa syntaxe trébuchante et désarticulée amuse encore le public. « C'est vraiment, j'ai beaucoup de patience, mais, ils sont des limites. Je ne suis pas une machine. C'est une grande sonate et c'est pas contre moi ou contre la musique ou contre Beethoven. Pas français mais très grande. Et la guerre est finie. » Des rires ici ou là ponctuent chacune de ses phrases à la langue imparfaite et involontairement cocasse. Sa candeur et sa bonhommie détournent notre attention et donnent un caractère léger à sa justification. Pourtant, ses mots cherchent à retranscrire un combat intérieur. 

Andràs Schiff © William Wartel.
 
La fin de son aparté, « la guerre est finie », qu'il prononce juste avant de se rasseoir au piano, plaît beaucoup au public. Mais avons-nous seulement compris le sens ? La guerre contre qui ? Contre quoi ? Peut-être voulait-il parler de “bataille” et non de “guerre”. Une bataille contre les coups du sort, les affres de la contingence, contre ses propres démons. Une bataille contre lui-même en somme. Une bataille qu'il aura menée toute sa vie pour se maintenir dans les hautes sphères. Un auditeur clame un « bravo ! » tonitruant et réconfortant qui vient très justement féliciter l'humilité de l'interprète, et remettre tout en place. Ce « bravo » se pose comme une main amicale sur l'épaule d'Andràs avant que ses doigts ne pianotent à nouveau. Avant que Beethoven ne retrouve sa tempête et que les éléments se déchaînent autour de nous et nous emportent pour de bon.  
Peut-être Andràs ignore-t-il que cette anicroche, par le truchement de cette probable béquille mal calée contre un siège, rendra son concert mémorable. Précisément, ce faux pas corrigé témoigne de la fragilité de l'interprétation, comme de sa grandeur. Il souligne la virtuosité en la montrant perméable à notre humanité. Et je me souviendrai certainement encore dans dix ans, dans vingt ans, de ce grand interprète hongrois qui faisait l'effort de s'adresser à nous dans notre langue et qui n'a pas eu peur d'avouer sa vulnérabilité. D'être honnête avec nous. Et lorsque j'écouterai la Sonate pour piano n°17 - opus 31 n°2, je me souviendrai qu'il n'y a pas deux tempêtes mais trois. Celle de Shakespeare, celle de Beethoven et celle d'Andràs Schiff.

*Concert du 03 février 2026, organisé par l'association culturelle Les Grands Interprètes.


dimanche 10 avril 2016

Au diable cet infirme !

Richard III de William Shakespeare

Une mise en scène de Thomas Jolly.

Lumière sur Richard, duc de Gloucester et son corps meurtri, qui tient l'équilibre bien qu'il se torde et menace de fléchir à chaque pas ou tirade. Dans son dos, des plumes embellissent une infirmité qu'il porte et dont il a encore la force de contrecarrer la charge. Une main gauche glacée, puisque le sang ne l'irrigue plus, gantée de fer, que des griffes acérées rendent plus animal, termine un bras desséché. Ce bras fait écho à une jambe gauche non moins invalide. Elle est enchâssée dans une armature orthopédique pareille à celle de Gabrielle, l'héroïne de Crash de David Cronenberg, si bien que c'est toute une moitié de son corps qui ne lui appartient plus, le déforme et l'enlaidit. Quel dessein, autre que maléfique, put-il choisir qui le rendît beau ? Aucun. Toute son ignominie, toute sa perfidie, toute son inhumanité se voile derrière sa difformité : la nature l'a condamné, de ce fait il condamnera la nature.

Lumière sur le royaume. Une nuit macabre baigne déjà la scène et il faut porter le noir avant même que les rouages de la tragédie ne commencent à grincer. Les visages blanchâtres, comme peints à la chaux, ne grimacent pas encore d'une mort prompte à les délivrer d'une vie injustement tiraillée par un tireur de ficelles. Vient alors la première couleur : une tache rouge maquille le mouchoir du roi en place et offre l'espoir au maléfique Richard, tandis que tout l'entourage s'alarme et se précipite. La terrible nature viendrait-elle au secours de sombres intrigues !

La patience diabolique de l'imposteur le mène vite à l'ultime marche, et il est temps pour lui de se parer en fidèle adorateur de Dieu, de faire croire qu'il se repent de ses crimes et accepte sa condition d'infirme. En sous-main, ses comploteurs de l'ombre convoquent le maire de Londres qui nous invite, à son tour, à devenir acteurs : comme dans toute foule, sont tapis entre les sièges, dans les marches, des fanatiques de la première heure qui nous poussent, nous motivent. Nous ne sommes plus seulement spectateurs mais complices du mal. Comment ne pas tomber, non dans le piège de la pitié qui ne parle qu'aux faibles, mais dans l'enivrante réussite de l'usurpation d'un homme que sa nature à tenté de mettre en marge et qu'il finit par ennoblir, quand bien même ses mains sont souillées !

Sitôt élu, il renverse les valeurs et se pare de blanc. Sa couronne scintille du même éclat que les armes tranchantes qui lui barraient la route autrefois. Richard exulte. Son triomphe, son euphorie lui font voir son trône comme une scène d'opéra-rock et son glaive devient micro. Le rythme nous emporte, et la séduction qu'il ne déploie plus envers son entourage à ses fins, puisqu'ils sont atteints, il l'emploie à nous envoûter et nous faire chanter. Le royaume devient empire quand l'orgueil du despote le fait plus grand qu'il n'est en réalité. Les lumières horizontales s'abaissent dans un bruit métallique, comme si elles illustraient des portes d'un vaisseau intergalactique dont le roi serait le maître à bord. À la verticale, elles tissent un réseau qui descend des cieux d'où reposent les morts, à la terre de leur vie passée et Richard doit se mouvoir entre leurs rais qui dansent : le roi règne sur l'horizon même si ce n'est que jusqu'au rivage, tandis qu'il n'a aucune prise sur le divin puisqu'il le raille.

Un jour ou l'autre, à la veille de la bataille de Bosworth précisément, les armes de l'éloquence et du complot ne suffisent plus : il faut se battre avec son corps. Les tableaux s'enchaînent dans une cadence cinématographique et la mise en scène s'empare de l'idée de montage. Les deux camps, d'un côté et de l'autre du champ de bataille, doivent composer avec le passé, se battre avec les forces de l'ombre ou contre elles : tandis que Richard lutte en songe avec ses victimes, Richmond, son adversaire, convoque les esprits en prière, qui interceptent les rais de lumière afin de délivrer la clé de son succès à venir.
Dans un déluge de fer et de sang, Satan rappelle son monstre à ses côtés. Mort au pied de ses citoyens, le rideau tombe déjà quand brusquement il faut le remonter : Richard bouge encore, mais c'est son âme, non son corps. À peine extraite de sa dépouille, elle erre puis entame son ascension lorsque les morts tués de ses mains l'interceptent. Un coup de feu de la part de chacun d'eux, c'est le prix de leur vengeance : des claquements de craie rouge cracheront la sentence et feront bifurquer l'ultime voyage de son âme, non vers le repos éternel, mais à terre, pour que jamais il ne quitte son corps, sa prison, son enfer.

Thomas Jolly, Richard III ⓒ Nicolas Joubard.