vendredi 28 mai 2021

La Dolce Vita

La Dolce Vita de Federico Fellini (1960)

Quel secours, quelle occupation peut nous détourner de l'obsédante pensée de notre finitude, de notre mort et plus globalement de l'inanité de toutes choses ? La réponse la plus récurrente dans l'œuvre de Fellini est le jeu. Sous toutes ses formes. Autrement dit, déjouer l'enjeu, lui faire faux-bond, se détourner du sérieux par les plaisirs du divertissement, et s'en remettre à tous les hasards contre les déterminismes, à toutes tentatives de détournement, à la danse, à la fête, au pas de côté.
Mais ici, à Rome, dans cette ville où les symboles religieux s'enracinent à tous les coins de rue, comment faire abstraction et ne pas envisager cette autre planche de salut : Dieu ? Cette option, Fellini l'écarte définitivement dès la toute première image du film : là, dans le ciel, une statue du Christ, les bras grands ouverts, portée par un hélicoptère, semble bénir tous les romains. À travers cette scène, une question s'impose : comment Dieu peut-il aider l'homme puisque c'est l'homme lui-même qui porte, qui soutient Dieu. À sa suite, un autre hélicoptère, dans lequel figure Marcello, chroniqueur mondain, suit le Christ mais ne tarde pas à être détourné de sa mission première par des femmes en bikini sur un toit. Suivre le Christ est impossible, la nature profonde de l'homme l'en détourne à tout instant. Et Fellini va plus loin avec l'épisode de l'apparition de la Vierge Marie qui n'est rien d'autre qu'une espièglerie enfantine. La religion, décrédibilisée, est elle-même engloutie par notre insatiable désir de jouer.

Quand ni l'une ni l'autre de ces issues ne nous apportent de réponse, il reste cette lucidité brutale et amère, sans remède, qui nous coupe de la joie. Il reste le spleen de l'errance, celui qui noie Marcello dans l'apathie, l'indifférence et l'ennui. De plus, et de par son métier, Marcello est le témoin privilégié du jeu des autres. Mais il refuse d'y sombrer, persuadé qu'il est investi d'une mission plus noble. Plusieurs événements vont cependant le pousser petit à petit à changer d'attitude, à prendre le chemin de cette douceur de vivre.

>La rencontre avec la célèbre actrice Sylvia Rank. Marcello est autant subjugué par sa beauté que par sa faculté de s'émerveiller, de s'amuser de tout comme une enfant(1) : d'un petit chat égaré en pleine nuit, de la splendeur de la Fontaine de Trevi, de l'ascension de la Coupole de Saint-Pierre. Avec elle, Marcello bascule doucement de l'autre côté du miroir. Il s'approche du jeu, même s'il ne joue pas encore. Et ce faisant, ses amis photographes, qui d'ordinaire l'accompagnent, le prennent en chasse, puisqu'il s'immisce dans le couple de la star.

Marcello (Marcello Mastroianni) et Sylvia (Anita Ekberg).

>La soirée avec son père. Marcello l'emmène dans un club et lui présente une danseuse française qu'il tentera de séduire devant son fils. Mais son âge le rappelant à l'ordre, il fera un malaise, réduisant à néant sa tentative de s'amuser, de s'oublier. Marcello, compatissant, assistera à son échec et sa désillusion, et prendra conscience du temps qui passe à travers son père. Ce rappel à l'ordre l'enjoint de profiter de sa relative jeunesse avant qu'il ne soit trop tard.

>L'abandon de son double féminin. Maddalena, la maîtresse de Marcello, souffre du même spleen que lui. Désœuvrée, issue de la grande bourgeoisie romaine, elle n'est plus que le fantôme d'elle-même. Lors d'une soirée festive dans un château hors de la capitale, Maddalena lui demande de l'épouser. Mais sitôt sa confession délivrée, elle tombe dans les bras d'un autre, condamnant tout espoir pour Marcello d'un idéal de vie commune à deux, d'un possible bonheur avec l'être qui lui ressemble.

>Steiner, la figure de l'intellectuel. Il est l'incarnation de cette possible troisième voie, noble et spirituelle, en-dehors du jeu et de la religion. Mais la clairvoyance et l'intelligence qu'il mettra au service de cette autre possibilité de salut le mèneront à sa perte et le pousseront au suicide. Plus nous approchons des hautes sphères et plus la chute peut être fatale. Pour Marcello, ce drame signifiera que toute tentative d'envol, de dépassement de sa condition par le haut est vaine. Une fois de plus, la solution du divertissement s'impose et l'abandon ferme et définitif de ses aspirations littéraires se fait plus net malgré une toute dernière tentative, dans un restaurant, sur la plage. Ici, il croise Paola, serveuse encore enfant, auprès de laquelle il tente de se nourrir de l'insouciance de son jeune âge.

Au terme de ce cheminement, Marcello se résout à succomber à cet appel incessant lors d'une soirée festive, où cette volonté farouche d'émancipation par la destruction des conventions, des valeurs de la bourgeoisie, finit d'écraser ce qui reste de morale. Au petit matin, une rumeur attire les convives jusqu'à la plage où un mammifère marin s'est échoué là, offrant aux témoins encore étourdis par leur nuit de débauche, une nouvelle source d'amusement.
Le monstre, surgi de l'infini, que la mer a rejeté, et que chacun peine à identifier, c'est la mort elle-même, celle que les protagonistes cherchent à tout prix à fuir. Il vient leur boucher l'horizon et les contraindre à ne pas prendre conscience de cet inconnu d'où il provient. Il est à la fois le surgissement du danger, qui vient provoquer la conscience, et la possibilité de s'en détourner en se limitant aux seuls traits d'un animal.
Au loin, Marcello aperçoit Paola, la jeune serveuse, et tente d'établir un contact avec elle au milieu du fracas assourdissant des vagues. Mais cette fois, il n'est plus le même. L'abandon de cette nuit a jeté un voile sur l'homme qu'il était et la communication avec la jeune fille se limite à des signes abscons qui lui arrachent malgré tout le sourire d'une tendre abdication. Il est devenu ce qu'il ne voulait pas être et Paola, cet enfant ignorant encore la profondeur abyssale de sa condition humaine, en est témoin. Il lève alors les mains en signe de résignation, acceptant son sort avec l'ironie de celui qui sait qu'il a succombé. Désormais, il jouera. À lui la douceur de vivre.

(1) « Pour jouer vraiment, l'homme doit redevenir un enfant pendant la durée de son jeu. » Johan Huizinga, Homo ludens, 1938.



Marcello Mastroianni et Federico Fellini.


 

jeudi 3 décembre 2020

Nostos

D'où vient le mot nostalgie ?
 
Extrait du livre d'Andrea Marcolongo, La Langue géniale, le grec, page 116, Les Belles Lettres, 2018.

« Le mot qui exprime l'un des désirs humains les plus poignants, la nostalgie, semble d'origine grecque, mais il n'en est rien. La nostalgie est certes composée des mots grecs νόστος, “le retour”, et ἄλγος “la douleur”, “la tristesse”, et exprime le désir mélancolique de retourner chez soi, dans les lieux où l'on a passé son enfance et où se trouvent les personnes et les objets les plus chers, mais elle est tout à fait étrangère au monde grec. Le mot ne fut forgé qu'en 1688 par un étudiant en médecine alsacien, Johannes Hofer, qui soutient à l'université de Bâle une thèse intitulée Dissertation médicale sur la nostalgie. Le jeune homme s'était consacré pendant des années à l'étude médicale du désarroi émotionnel éprouvé par les mercenaires suisses au service du roi de France Louis XIV, contraints à rester des années loin des vallées et des montagnes de leur patrie, et souvent affectés d'un mal indéfini qui les poussait à la mort s'ils n'étaient pas reconduits chez eux.
Depuis lors, le néologisme issu du grec, nostalgie, se diffusa dans les autres langues européennes pour exprimer le sentiment de tristesse et d'éloignement de la terre aimée, une mélancolie qui se dit mal du pays en français et Heimweh en allemand. Pour finir, l'allemand possède un mot magnifique que n'ont ni l'italien ni le français ; magnifique pour qui sait comprendre cette étrange souffrance. C'est Fernweh, composé de douleur et de loin, qui désigne la nostalgie des lieux que l'on a jamais visité, mais où l'on aimerait tant aller. »
 

dimanche 10 mai 2020

Un silence froid

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, 74, page 109, Christian Bourgois Éditeur, 1999. Texte écrit entre 1913 et 1935.

« Un silence froid. Les bruits de la rue semblent avoir été coupés au couteau. On a senti, interminablement, le malaise de toute chose, comme un arrêt cosmique de la respiration. L’univers entier s’était figé. Un instant, puis un autre — un instant encore. Ténèbres noircies d’un silence de charbon. »

dimanche 12 avril 2020

Pandémie, dis-moi qui je suis ! [3]

« Si notre vie pouvait se passer éternellement à la fenêtre, et si nous pouvions rester ainsi, tel un panache de fumée immobile, et vivre à jamais le même instant crépusculaire venant endolorir la courbe des collines... »(1)

Là, dans l'entrée de cette boulangerie que je fréquente depuis plus de vingt ans, et qui habituellement ne désemplit pas à l'heure où je viens chercher mon pain, je suis témoin d'un micro-événement qui attire toute mon attention : dans la distance me séparant du seul client qui me précède, un pigeon piétine et fouille le sol à la recherche d'une miette. Il donne l'impression de s'impatienter dans notre modeste file d'attente. C'est la première fois depuis toutes ces années que je vois un pigeon s'aventurer dans le couloir qui mène à la caisse. Il esquive le client précédent quittant le lieu et, avançant dans sa direction, je lui bouche la sortie sans chercher délibérément à le chasser. Il ne semble pas plus effrayé que s'il arpentait la place contiguë. Je prends conscience que depuis ces trois semaines qui ont suivi le confinement, les pigeons de la place n'ont plus de maigre pitance à recueillir des nombreux restaurants qui la bordent, puisqu'ils sont tous fermés. Et le pigeon, tout naturellement, lui aussi, se voit contraint de repousser ses limites.

J'ai perdu mon mantra. J'ai perdu cette faculté des premiers jours du confinement à pouvoir convoquer ma surprise, mon incrédulité, mon émerveillement face à cette situation inédite et extraordinaire. L'habitude a poli l'insolite. Elle m'enveloppe comme le suc d'une plante carnivore recouvre l'insecte avant de le dévorer. Je n'arrive plus à percevoir l'étrangeté de ces jours vides. Il y a désormais comme une fadeur dans cette répétition. Pire qu'une fadeur. Un retour à l'avant-confinement. Pourtant, rien ne s'y oppose autant.

Les jours, pareils à des nuits illuminées, succèdent aux nuits et les nuits illuminées se rivent les unes aux autres formant un seul et même jour de shabbat. Si je soustrayais à cette succession les joies et les rires, elle aurait la couleur d'une musique de chambre qui frôle le vertige et l'angoisse. Elle aurait la couleur de cette musique de Morton Feldman intitulée Piano and String Quartet. Quatre ou cinq notes de piano qui montent dans les aiguës, suivies, parfois même chevauchées, par des vibrations de cordes, violon et violoncelle, de quelques notes seulement. Et le mouvement se répète, sans cesse, avec d'infimes variations. Le piano donne cette impression surréaliste de vouloir entrer en contact avec les cordes comme si les cordes matérialisaient un au-delà. Parfois les notes de piano forment des mots, d'autres fois des phrases et les cordes répondent sur le même mode. Et chacun, piano et cordes, cherche sa propre régularité, son propre rythme dans cet échange qui ne semble jamais aboutir. Le goût d'une rencontre impossible émerge lentement au fil de l'écoute, comme si deux êtres se faisant face tentaient, chacun dans sa langue, de dire à l'autre l'émotion qui l'étreint.
Je me sens envoûté par ce minimalisme. Je n'arrive pas à m'en détacher, ni à écouter autre chose. J'ai l'impression que ce va-et-vient de quelques notes qui montent et descendent, espacées de rares et courts moments de silence absorbant la résonance des instruments, me communique une vision, une théorie que je ne suis pas encore en mesure de comprendre. À défaut, je me contente de voir dans le piano le symbole du jour, et dans les cordes le symbole de la nuit. Les jours et les nuits de notre confinement. Et je sais que dans quelques mois, et de manière certaine et plus profonde encore, dans quelques années, la musique de Morton Feldman sera comme la musique de mon propre confinement. Elle en aura condensé toute l'attente, toute l'absurdité et toutes les émotions qui en découlent.

Pour partir à la reconquête de mon mantra et retrouver, même quelques secondes par jour — elles suffiraient à ne pas me faire sombrer dans l'ignorance et l'indifférence —, je fouille, comme le pigeon le sol de la boulangerie, les micro-événements dans ce vide imposé. Et naturellement, sans que je cherche délibérément à analyser ou intellectualiser les choses, tout ce qui survient devient une source probable d'explication. Je vois autour de moi des paradigmes tout aussi farfelus qu'opposés les uns aux autres. Comme cette écharde plantée dans mon auriculaire que j'ai tenté de retirer entre le pouce et l'index de mon autre main. Mais, bien trop confiant dans mon geste, et l'écharde étant plus infime encore qu'un cheveu, je l'ai cassée. Muni cette fois d'une pince à épiler, j'ai essayé alors d'extraire le dard de ma chaise en paille, sauf qu'aucune aspérité n'affleurait. Ce tout petit rien, à peine visible à l'œil nu, survenu je ne sais par quelle inattention de ma part, fait désormais partie de mon corps. Et il se rappelle à moi tous les jours dès que ma main se pose au repos sur le bureau. Ce micro-événement, une écharde, est devenu une métaphore de la pandémie : quelque chose arrivé par erreur et qui s'impose à moi tous les jours, et auquel je ne trouve aucun remède.

Et il en est de même pour le confinement. Dans chaque film que je regarde, dans chaque livre que je lis, dans chaque feuilleton radiophonique que j'écoute, j'y trouve l'idée d'une claustration, d'un enfermement, d'un isolement. Je pense au lit de Frida Kahlo, dans lequel elle fût contrainte de vivre des mois durant, suite à son accident d'autobus. Je pense au roman de Georges Simenon, Les Anneaux de Bicêtre, dans lequel le personnage René Maugras, ce magnat de la presse, est enfermé dans son corps sans pouvoir parler à son entourage, suite à une hémiplégie. Qu'il me suffise de dilater la sphère de l'individu à celle de la micro-société, et le paradigme garde toute sa pertinence. Dans The Last Picture Show, le film de Peter Bogdanovich, tout le poids d'une société archaïque, repliée sur elle-même, pèse sur la volonté d'émancipation de Sonny et Duane, les deux protagonistes. Tous deux cherchent un moyen de s'affirmer, d'exister, de devenir adulte dans cette petite ville du Texas, égarée dans le désert. Et malgré leur farouche désir d'échapper à cet isolement, quitter cet endroit, c'est prendre le risque de mourir : comme Duane qui décide de s'engager dans l'armée en pleine guerre de Corée.
Je repense à ma dernière lecture, la Supplication de Svetlana Alexievitch, ce recueil de témoignages des rescapés de la catastrophe de Tchernobyl. En quelque sorte, là aussi, il y est question d'un confinement qui n'a pas eu lieu, d'un confinement impossible ; d'une attaque invisible dont il faut se protéger coûte que coûte avec des moyens dérisoires ; et de notre part de responsabilité dans cette catastrophe. Et je ne peux m'empêcher de faire ce funeste rapprochement entre les 14 jours d'isolement prescrits lorsque les premiers symptômes du virus apparaissent et les 14 jours qu'il restait à vivre aux premiers pompiers intervenus la nuit de l'explosion, à la centrale de Tchernobyl, dès que les radiations commençaient à ronger les chairs.(2)
Et de la micro-société à notre humanité toute entière, je saute le pas. À bien y réfléchir, nous sommes confinés depuis notre naissance sur ce petit caillou, ce grain de sable égaré dans le cosmos. Et ce silence qui nous enveloppe depuis les premiers jours du confinement, c'est le silence de ce constat, trop souvent ignoré, que notre fièvre de possession repousse à l'arrière-plan. Il retombe maintenant sur nous telle une couche de poussière d'un vêtement que nous ne portons plus depuis des lustres, oublié dans un placard, et secoué violemment dans le rayon de lumière transperçant notre chambre endormie.

Il y a une autre atmosphère dehors. Les choses s'installent là aussi. Une rigueur s'impose dans l'anormal. Les files d'attentes, bien alignées, s'étirent devant les petits commerces de quartier. Il y a tant d'espace entre chaque client que je ne m'aperçois pas de suite qu'il s'agit d'une file. Une ou deux personnes attirent d'abord mon attention car elles ne bougent pas, là, au milieu du trottoir. Une patience peu commune les fige. Une patience étrangère à la vie citadine. Puis mon regard finit par englober le tout et voir cette file qui ne ressemble pas non plus aux files habituelles. Elles stagnent devant le maraîcher, devant le boucher ou la pharmacie. Et les clients deviennent des figurants d'un jeu qu'on leur ordonne de jouer. Un jeu dont les règles absconses les assommeraient.
Avec toutes ces boutiques fermées alentour, j'ai le sentiment de vivre dans un pays sous l'ère soviétique. Ou un pays en guerre, ou qui sort tout juste d'une guerre puisque aucun orage d'acier ne déchire le ciel. Mais les masques que portent certains brouillent cette interprétation. Le silence que chacun porte en lui se double, pour les porteurs de masque, d'une impossibilité de lecture de leurs sentiments sur leur visage. Quant à ceux qui n'en portent pas, ils affichent une expression neutre, indéchiffrable, qui chercherait à effacer la résignation. Comme s'ils imitaient l'expression qui se rapprochait le plus de celle qui serait sous le masque qu'ils devraient porter. Une expression qui ne provoquerait aucune ride, qui lisserait le visage, et qui défierait même la vieillesse. Une expression qui serait la négation de l'expression. Comme le silence est le revers du bruit. Ou le jour, le revers de la nuit.

(1) Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, 101, page 138, Christian Bourgois Éditeur, 1999.
(2) Témoignage de la femme d'un des pompiers : « Tel est le cycle du mal aigu des rayons : quatorze jours... En quatorze jours, l'homme meurt... » La Supplication, Svetlana Alexievitch, 1997.

Lire l'épisode précédent : Pandémie, dis-moi qui je suis ! [2]


ⓒ Mel Bochner, Counting by Fives, 1971, black ink on paper, 13 3/4 x 11 in.

jeudi 26 mars 2020

Des mots comme des fenêtres

Lundi 16 mars 2020 - jour 1 
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« (...) des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon qui nous enterre. Écrire, c'est aussi cela. Pétrir la pâte du temps. Prendre les secondes, les minutes, les plier et les replier pour feuilleter le temps. En faire d'autres secondes, d'autres minutes qui, lues ou entendues, feront lever des champs de l'imaginaire. À la fois chez celui qui écrit comme chez celui qui écoute. Défaire le confinement par ce qui nous rend humain : la parole partagée. »

Jeudi 19 mars 2020 - jour 4
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« (...) de l'écriture, du geste de l'écriture, à cause du geste même de l'écriture, des images surgissent, qui ne surgiraient pas autrement. Et ces images, ces idées, ces associations entre une chose et une autre donnent de la perspective, de la profondeur, me permet de voir plus loin que le bout de mon nez. Il suffit souvent d'un rien. L'essentiel est de trouver le sentier, de trouver l'angle qui offre un point de fuite, pour fuir, s'échapper. Trouver une image inattendue, une image sans logique apparente, venue de nulle part, échappant à la causalité, si je pense à cela c'est parce que je pensais à cela, et prenant au piège ma pensée. » 

Extrait du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à écouter ici.


Aude Espagno. White Shadows.

lundi 23 mars 2020

Pandémie, dis-moi qui je suis ! [2]

Avec une étrange régularité dont l'origine inconsciente m'échappe encore, je vis, en moyenne, une fin du monde par an, en rêve nocturne. Parfois elle ressemble à un ultime crépuscule qui tombe sur une bande de sable déserte, d'autres fois elle prend la forme d'un changement définitif de mode de vie, avec son déploiement de l'armée sur terre comme dans les airs. Mais dans tous les cas, à chaque réveil, une quiétude toute réservée à ces rêves-là, un sentiment de paix et d'invincibilité m'enveloppe. Je tente alors de m'extraire de cette bulle, sans la percer, tout en gardant une main à l'intérieur afin d'en recueillir les moindres détails. Épreuve délicate s'il en est, puisque je ne peux à la fois garder cette douceur dans laquelle je baigne, témoin de ma sécurité, et conquérir le territoire de la mémoire ; je ne peux profiter de l'un sans entraver l'autre et inversement.J'ai tenté plusieurs fois de trouver la cause du bien-être de ces rêves pourtant de nature angoissante. Probablement que cette quiétude fantasmagorique trouve sa source dans le fait que je ne vivais pas seul le danger, que j'étais à la même place que chacun des êtres qui peuplaient la Terre. Ou peut-être qu'au fond de moi, il y a comme un désir refoulé de me confronter au pire pour apprendre à me connaître. L'adversité n'est-elle pas le meilleur indicateur de notre résilience ?

Quoiqu'il en soit, c'est au cours de la nuit qui vient de s'achever que ce fameux rêve est survenu. Mais cette fois, mon inconscient n'a rien trouvé de mieux que de déplier, en version nocturne, le chamboulement de ces derniers jours. En effet, le rêve ressemblait trait pour trait à ce ralentissement global, planétaire, à cette douce décélération jumelée de cette menace invisible qui plane au-dessus de nous. Ce rêve n'était que la continuité du réel. À mon réveil, il m'a suffi de quelques secondes pour comprendre que ce que je quittais dans le rêve, je le retrouvais grandeur nature tout autour de moi. Que ce renversement-là, cette fin d'un monde n'était plus seulement un rêve mais que je la vivais bien en ce moment même. J'ai compris que l'exotisme de ce rêve si rare se ternissait d'une réalité autrement plus triviale. Et je me suis surpris à penser que la réalité d'avant la pandémie allait peut-être devenir le nouveau rêve. Je m'imaginais revenir à la vie d'avant et je regardais ce mirage de vie débordante avec enchantement. Maintenant qu'avaient été exaucés mes rêves de ville déserte, de cloisonnement planétaire, de guerre sans armes ni ennemi humain source d'une sympathie sans frontière, mon inconscient devait trouver autre chose. Il devait repousser ses propres limites. Il lui fallait voir plus grand. D'autres rêves. Des rêves que j'appellerais des rêves colossaux — après avoir baptisé mes lectures de confinement, des lectures colossales. Des rêves qui dépassent ce qui se produit. Mais est-ce seulement possible ! Peut-être qu'il était temps pour moi d'aider mon inconscient en convoquant ces rêves colossaux. Avec tout le temps dont je disposais, je devais les laisser vagabonder à leur aise, dans les plus improbables recoins de leur fantaisie.

À force de conceptualiser, de coudre et découdre ma pensée, je reste éveillé sans pouvoir me rendormir. Je vois mon volet se découper en rangées de petits trous dans lesquels s'infiltre lentement la lumière du dehors. Les premiers bavardages des chardonnerets, des mésanges, ricochent sur les toits. Puis un grondement sourd se lève doucement. Il ressemble au décollage d'un avion. Il n'y a plus assez de bruits dans la ville pour lui faire barrage. Ce gigantesque soulèvement qui s'arrache à la pesanteur, s'engouffre et remplit les places, les boulevards, les rues et parvient jusqu'à moi. Il frappe mon volet. J'ai l'impression que l'aéroport n'est plus si éloigné. Vient lui succéder un autre bruit que je reconnais et qui a pour habitude de mesurer la durée de mes insomnies : le petit camion-nettoyeur de la ville. Lui aussi prend tout l'espace. Ses brosses, frottant le sol déjà propre de la veille, provoquent un son si puissant qu'il donne l'impression de laver les façades des immeubles. Après avoir dépassé l'extrémité de ma rue, le silence, à nouveau, se fossilise dans l'air.

Par moment, de manière furtive et illuminée, je prends conscience pleinement de ce que je vis, comme si quelqu'un me l'annonçait brutalement et que je voyais clairement de quoi il voulait me parler. Et comme toutes les choses qui sont impensables, je suis d'abord pris d'un étonnement qui n'arrive pas à saisir l'importance de l'enjeu. Puis, l'émotion se pose délicatement, pareille à une plume qui imite la trajectoire d'une feuille et touche enfin le sol. À ce moment précis, je décide d'y croire, je n'ai pas le choix. Je n'ai plus le choix. J'ai l'impression que quelque chose en moi me pousse à adopter, à convoquer cet étonnement au moins une fois par jour. Comme si c'était la seule chose à faire pour prendre la mesure de la situation. Cette convocation ressemble autant à une sorte de mantra — non pas spirituel mais intellectuel —, qu'à une discipline psychique. Gardez la mesure de la démesure.

Aux premières sorties, rares, pesées par la conscience et dictées par des achats nécessaires, qui ont suivi l'annonce du confinement renforcé de lundi dernier, j'ai croisé des petits vieux, des petites vieilles qui peinaient à marcher. Leur visage ne m'était pas familier. Là, dans l'hibernation du monde, nous marchons tous comme des prisonniers en liberté conditionnelle. Et sous le coup d'une sanction si nous ne portons pas d'autorisation. Mais pas ces petits vieux. Eux affichent un sourire d'apaisement qu'on ne lit que rarement sur leur visage. Ils ne craignent plus la bousculade. Et l'isolement qu'ils vivent au quotidien est désormais une norme. Pour eux rien ne change. Plus encore. L'éventualité d'une mort brutale ne les effraye plus. Eux qui redoutaient que leur fin prenne trop son temps, voilà qu'elle rôde à découvert, bien qu'elle soit encore invisible à l'œil nu. Nous tous qui sommes confinés, nous sommes face à ce que vivent nos anciens. Nous répétons, avec eux, leur fin, notre fin. Une fausse petite mort qu'il faut apprivoiser là. Qu'on danse, qu'on s'agite, qu'on parle fort, rien n'y changera. Nous expérimentons une fausse petite mort.

Sur le chemin du retour, un chant particulièrement appuyé et aigu d'oiseaux me pousse à une halte interdite. Le chant se mue en cris, devient tonitruant. L'idée de capter ce son s'impose à moi. Mais avant même que je ne déclenche l'enregistrement, une vibration grave et cadencée recouvre et étouffe la beauté de ce chant. Je regarde autour de moi pour tenter d'en deviner la source et m'en éloigner. Mon regard se pose sur une grosse bâche d'un vert militaire qui recouvre un banc en fer du même vert. La bâche, bombée sur une masse de la longueur du banc, se soulève délicatement et retombe avec la même lenteur et en rythme avec la vibration grave. Je comprends alors que là, caché sous une enveloppe de fortune, sommeille un sans-abri. Dans quel rêve est-il égaré ? Lui aussi, dans une certaine mesure, ne vit-il pas un rêve ? Celui de n'avoir la rue que pour lui. Une rue comme un chez-soi. Celui de n'être plus dérangé par le bruit, le brouhaha d'un monde qui vit sans lui, le raffut sans pitié qui l'ignore. N'est-il pas le nouveau roi de la ville ? Un roi déchu mais un roi dans le fond de son âme. Ne règne-t-il pas sans condition sur la cité, arpentant comme bon lui semble son logis qui n'a plus de limite, et dont les files de voitures ont déserté ses couloirs ? Quand bien même serait-il ce roi, il lui manquerait une chose pour parfaire ce froid bonheur : la distraction. En effet, et pour reprendre les mots de Pascal, « (...) un roi sans divertissement est un homme plein de misères. »

*Le fragment 142 des Pensées de Blaise Pascal : « Qu'on en fasse l'épreuve. Qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnies, penser à lui tout à loisir, et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. »

Lire l'épisode précédent : Pandémie, dis-moi qui je suis ! [1]

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Extrait du Journal de confinement [lundi 23 mars 2020 - jour 7] de Wajdi Mouawad.
« Nos rêves nocturnes sont sensibles aux chocs et catastrophes que nous subissons. Nos rêves sont cet écho plus réel que le cri d'origine. Comme des messages que nous nous envoyons depuis cette nappe où vivent nos terreurs. Nos rêves nous offrent, nuit après nuit, des visions indéchiffrables. Comme si nous avions un besoin vital de rester incompréhensible, indéchiffrable à nous-mêmes. Pourtant, à travers des situations souvent quotidiennes, chaque rêve nous fait éprouver des sensations et des sentiments profonds, devenant, en eux-mêmes, des réelles expériences. Rêvant dans notre sommeil, nous devenons tout à la fois captif et libre dans notre usine à images. Car quoi de plus hors du temps qu'un rêve. Et quoi de plus convaincant. » 


Jonna.