mercredi 25 février 2026

La béquille

Les lumières se tamisent dans la salle hexagonale de la Halle aux grains. Le piano à queue, gueule grande ouverte, attend son maître. Une voix féminine sort de nulle part pour nous souhaiter une bonne écoute et nous enjoindre de ne pas tousser pendant le récital, ce qui a pour effet de provoquer inévitablement quelques toux de prévention dans l'auditoire. 
Puis un petit homme 
âgé, à la chevelure cendrée, sort du fond de la salle d'un pas averti, presque convalescent. Il descend prudemment les deux marches qui mènent à la scène, et vient se poser à proximité de l'instrument de musique comme s'il avait besoin de son appui. J'ignore encore s'il s'agit de l'interprète ou bien d'un présentateur. Il garde un peu de cette chaleur d'applaudissements qui se déploient tout autour de lui. Il est habillé sobrement, sans apparat ni tenue de circonstance. Son gilet ou pull noir à brandebourgs donne l'impression d'être un de ses vêtements fétiches, dans lequel il se sent bien, qu'il aime porter le soir, au coin du feu, satisfait de sa journée. 
Il s'installe sans trop prendre de temps pour se concentrer et lance les premières notes qui nous semblent aussitôt être une évidence. Je reconnais ces notes. Je ne peux pas encore mettre de nom, mais je les ai entendues de nombreuses fois, et j'aime leur saisissante profondeur. Je cesse de chercher et me laisse porter par elles. Cet air envoie tout valser, fait table rase  de toutes les vicissitudes, de tous les doutes
, de tous les maux. C'est l'enfance retrouvée, son ingénuité, son espace-temps virginal et immaculé, le cœur de toutes choses qui naît et s'épanouit. Il y a des centaines de personnes autour de moi mais je suis seul. Une tendresse infinie m'étreint, une quiétude. Cette musique dit les choses sans les dire. Elle a un véritable pouvoir, elle est intelligible pour peu qu'on lâche les amarres. Sa cascade de notes métaphysiques apaise et éclaire de son étroit et frêle halo l'éternelle et insondable nuit dans laquelle nous baignons.

© Alexander Liberman, Mark Rothko’s Hand, 1964.

Sitôt ce premier morceau achevé, Andràs Schiff, l'interprète, nous annonce le nom de son compositeur et son titre : Bach, le plus grand compositeur de tous les temps, nous dit-il. Pour lui ça ne fait aucun doute. Et c'est avec l'Aria des Variations Goldberg qu'il a choisi de débuter cette carte blanche*. L'exercice l'amuse, nous confie-t-il sur le ton de la confidence, d'une voix chevrotante et fébrile. Choisir deux ans à l'avance quelles œuvres on a envie de partager avec son public, c'est un peu déstabilisant. Est-ce que vous savez, vous, dans deux jours, ce que vous aurez envie de manger, nous demande-t-il, un brin facétieux ?
Andràs fait l'effort de nous parler en français mais il écorche certains mots, bute sur d'autres et lutte contre un fort accent que je peine à identifier, mais que je localiserais en Europe de l'est ou en Israël. Je ne sais rien de lui. Je cherche à mettre des mots sur sa personne, son physique en vue d'un éventuel article à écrire. Et je ne peux m'empêcher de voir en lui cette aura ténébreuse et repliée sur elle-même des rescapés de la Shoah. Mais j'écarte très vite cette idée, persuadé qu'elle me vient de mes récentes heures de visionnage de documentaires liés à cette période de l'histoire. Quelle ne sera pas ma surprise, le lendemain, en me renseignant sur lui, d'apprendre que cet hongrois, né à Budapest, était le fils unique de deux survivants de la Shoah. Mon insatiable besoin de trouver des ressemblances entre les visages me pousse à lui trouver un air de Wallace Shawn — avec certes moins de calvitie — que j'ai découvert il y a peu dans deux films de Louis Malle.
Après cette ouverture qui cherche délibérément à faire vibrer notre cœur, c'est avec une touche de légèreté et de rythme qu'il s'apprête à nous emporter tous 
ensemble cette fois et non individuellement. Le second morceau est encore de Bach. Et bien qu'il s'intitule Suite française n°5 en sol majeur BWM 816 et qu'il rende hommage aux danses traditionnelles de France, Andràs ne manque pas de nous rappeler, tendrement moqueur, que Bach n'a jamais mis les pieds dans notre contrée.
Comme s'il avait voulu établir les bases d'une langue commune avec ces deux œuvres de Bach, il s'aventure ensuite avec lyrisme dans les méandres dramatiques de l'âme humaine via la première sonate en do mineur de Joseph Haydn, écrite par le compositeur autrichien à Eisenstadt en 1771. Avant chaque morceau qu'il s'apprête à jouer, Andràs nous offre quelques clefs musicologiques pour apprécier à leur juste valeur ces œuvres majeures du répertoire et nous gratifie d'une petite anecdote fantaisiste. Vient ensuite le Rondo en la mineur Kv 511 de Mozart écrit à Vienne, ville spéciale pour la musique commente Andràs, pièce mélancolique d'une grande inspiration pour Frédéric Chopin qui considérait Bach et Mozart comme deux « compositeurs grands idéaux ». Et de confirmer ses propos en nous disant qu'il avait bon goût.
« Après la tristesse, je retourne à mon bien-aimé Jean-Sébastien Bach, le Concert italien. » Ce chef d'œuvre rend hommage à ce pays que Bach ne connaissait que par ses grands compositeurs mais que lui-même affectionne et connaît bien puisque, nous dit-il, c'est à Florence qu'il a élu domicile. 
Après l'entracte, Andràs nous remercie, avec son habituelle pointe d'humour doublée cette fois de fausse modestie, d'être resté. Vient Beethoven et sa Sonate pour piano n°15 en ré majeur opus. 28 dite Pastorale, « pas typiquement beethovénienne car elle a beaucoup de tendresse dramatique, pas héroïque. » Et finalement 
« une sonate très importante », la n°17 en ré mineur, La Tempête d'après Shakespeare, opéra 31 n°2. Avant de s'assoir, pense-t-il, une dernière fois, il conclut, en nous remerciant pour notre patience et notre attention et nous souhaite une bonne nuit, sans se douter que le titre de cette dernière œuvre aura une signification quelque peu prémonitoire.
Au cœur du déchainement des accords, au beau milieu de l'océan bouillonnant sur lequel ballotte le radeau du pianiste, un son fait éclater notre bulle et des profondeurs abyssales émerge brutalement la réalité. Dans la salle, en haut des gradins, sans trop savoir où précisément tant chaque bruit se réverbère facilement porté par une acoustique qui ne laisse rien au hasard, un objet tombe avec un fracas aigu. Quelque chose qui ressemble au bruit d'une béquille orthopédique s'échouant au sol. Ce son métallique creux fend la tempête, la mer et le navire, elle déchire la toile, puis notre attention, et ouvre une brèche qui aspire notre rêve. Andràs lâche, une seconde après, une interjection comme s'il avait reçu une balle dans le dos. Après un léger temps, sa langue claque d'agacement, puis il reprend sa concentration, replonge dans la tempête mais, nous ne le savons pas encore — nous ne le sentons pas, en tout cas pour ma part, je n'ai pas l'oreille assez érudite pour être en mesure de détecter une quelconque fluctuation, un quelconque désordre dans sa façon de jouer —, nous ne voyons rien venir mais une fissure craquèle la mélodie. 
Le flot de notes se tient tout juste au bord du gouffre, lorsqu'après une minute ou deux, Andràs lâche l'affaire. Sa partition semble s'arrêter à une virgule, un profane comme moi peut le deviner. Il se lève sans même tourner la tête vers nous puis rejoint le fond de la salle, maugréant faiblement, sous les encouragements d'un public incrédule. Spontanément me viennent à l'esprit les récitals solo interrompus de Keith Jarrett pour causes, entre autres, de perturbations sonores venant du public. La béquille aurait-elle éteint le souffle libérateur du pianiste, noyé son élan incandescent ?
Les battements de la porte du fond de la salle signalent qu'un débat, un échange se joue entre l'interprète et le personnel. Pure supposition puisque de mon emplacement, je ne vois aucun visage. Les applaudissements syncopés, n'ayant pas totalement cessé durant cet intermède, donnent l'impression de reprendre une vraie cadence dès qu'Andràs refait surface. Il saisit le micro et tente de mettre des mots sur cette soudaine interruption, dans son français bancal, laborieux mais complice : « Je finis la sonate et je laisse, vous, aller à dormir. » Sa syntaxe trébuchante et désarticulée amuse encore le public. « C'est vraiment, j'ai beaucoup de patience, mais, ils sont des limites. Je ne suis pas une machine. C'est une grande sonate et c'est pas contre moi ou contre la musique ou contre Beethoven. Pas français mais très grande. Et la guerre est finie. » Des rires ici ou là ponctuent chacune de ses phrases à la langue imparfaite et involontairement cocasse. Sa candeur et sa bonhommie détournent notre attention et donnent un caractère léger à sa justification. Pourtant, ses mots cherchent à retranscrire un combat intérieur. 

Andràs Schiff © William Wartel.
 
La fin de son aparté, « la guerre est finie », qu'il prononce juste avant de se rasseoir au piano, plaît beaucoup au public. Mais avons-nous seulement compris le sens ? La guerre contre qui ? Contre quoi ? Peut-être voulait-il parler de “bataille” et non de “guerre”. Une bataille contre les coups du sort, les affres de la contingence, contre ses propres démons. Une bataille contre lui-même en somme. Une bataille qu'il aura menée toute sa vie pour se maintenir dans les hautes sphères. Un auditeur clame un « bravo ! » tonitruant et réconfortant qui vient très justement féliciter l'humilité de l'interprète, et remettre tout en place. Ce « bravo » se pose comme une main amicale sur l'épaule d'Andràs avant que ses doigts ne pianotent à nouveau. Avant que Beethoven ne retrouve sa tempête et que les éléments se déchaînent autour de nous et nous emportent pour de bon.  
Peut-être Andràs ignore-t-il que cette anicroche, par le truchement de cette probable béquille mal calée contre un siège, rendra son concert mémorable. Précisément, ce faux pas corrigé témoigne de la fragilité de l'interprétation, comme de sa grandeur. Il souligne la virtuosité en la montrant perméable à notre humanité. Et je me souviendrai certainement encore dans dix ans, dans vingt ans, de ce grand interprète hongrois qui faisait l'effort de s'adresser à nous dans notre langue et qui n'a pas eu peur d'avouer sa vulnérabilité. D'être honnête avec nous. Et lorsque j'écouterai la Sonate pour piano n°17 - opus 31 n°2, je me souviendrai qu'il n'y a pas deux tempêtes mais trois. Celle de Shakespeare, celle de Beethoven et celle d'Andràs Schiff.

*Concert du 03 février 2026, organisé par l'association culturelle Les Grands Interprètes.


mercredi 1 janvier 2025

Memorandum [pièces vues en 2025]

2025

Polar(e) (17/12)
Texte et mise en scène de Céline Fuhrer et Jean-Luc Vincent / Cie Les Roches Blanches
. [Théâtre Sorano]
Le Livre de K (12/11)
Texte, mise en scène et scénographie de Simon Falguières. 
[Au ThéâtredelaCité]

La Tendresse (21/05)
Conception et mise en scène de Julie Berès. Écriture et dramaturgie de Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez avec la collaboration d'Alice Zeniter. 
[Au ThéâtredelaCité]
Les Galets au Tilleul sont plus petits qu'au Havre (Ce qui rend la baignade bien plus agréable) (14/05)
Conception Claire Laureau et Nicolas Chaigneau / pjpp
. [Théâtre Sorano]
L'Hôtel du Libre-Échange (06/04)
Texte de Georges Feydeau et mise en  scène de Stanislas Nordey. 
[Au ThéâtredelaCité]
Neandertal (26/03)
Texte et mise en scène de David Geselson / Compagnie Lieux-Dits. 
[Au ThéâtredelaCité]
Quichotte (19/03)
Texte de Cervantes. Mise en scène et scénographie de Gwenaël Morin. Avec Jeanne Balibar et Thierry Dupont.
En complicité avec le théâtre Garonne. [Théâtre Sorano]
Leviathan (06/03)
Texte de Guillaume Poix. Conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan / La Brèche.
[Au ThéâtredelaCité]
Extra Life (12/02)
Conception, chorégraphie, mise en scène et scénographie de Gisèle Vienne. Spectacle présenté avec La Place de la Danse.
[Au ThéâtredelaCité]
Illusions (05/02)
Texte d'IvanViripaev et mise en scène de Galin Stoev.
[Au ThéâtredelaCité]
Caligula (29/01)
Texte d'Albert Camus. Conception et mise en scène de Jonathan Capdevielle / Association Poppydog. Spectacle présenté avec le théâtre Garonne.
[Au ThéâtredelaCité]
D'autres familles que la mienne (15/01)
Texte et mise en scène d'Estelle Savasta (en collaboration avec les interprètes pour le texte.
[Au ThéâtredelaCité]
Cosmos (09/01)
Texte de Kevin Keiss en collaboration avec Maëlle Poésy. Conception et mise en scène de Maëlle Poésy.
[Au ThéâtredelaCité]

lundi 14 octobre 2024

Donc je vis

« Toute personne qui tombe a des ailes. »
Ingeborg Bachmann*

Depuis quelques jours, une source intarissable de sanglots a trouvé deux petites fenêtres par où se répandre, là, juste au-dessus de mes pommettes. Qu'il me suffise de convoquer des images de bonheur insouciant de ces derniers mois et elle brille, au jour, par la réfraction des rayons du soleil. Son gargouillis me berce et je l'accompagne de timides soupirs. La source se fraye un chemin sur mon visage quelques minutes, parfois une heure, plus rarement deux, puis reprend son périple souterrain. Mais avant qu'elle ne me quitte, je me laisse submerger par la vague de l'émotion pour voir jusqu'où elle va m'emmener, sur quelle grève elle va me déposer, naufragé et seul rescapé de ce voyage, qui a débuté à deux il y a un an et demi, et si je ne vais pas boire la tasse avant de l'atteindre, ou pire, me noyer.
J'ai l'impression de n'avoir jamais vraiment affronté cette lame de fond ou bien d'avoir retenu des larmes anciennes, par pudeur ou par cette croyance héritée de mes ancêtres masculins, qu'il faut prouver sa force en les refoulant. Je cherche à être conscient de la douleur qui se noue dans mon ventre. Peut-être le fruit de mes nombreuses séances de méditation. Je la laisse se diffuser, tourbillonner, me ravager de l'intérieur. Je l'encourage presque, comme le capitaine d'un navire, accroché à sa barre, au milieu d'une tempête, gueule sa rage et défie les éléments qui se déchaînent et menacent de faire chavirer son embarcation. Je n'entrave pas non plus le ruissellement de mes larmes et j'écoute même le son mat, à peine audible, qu'elles font lorsqu'elles tombent sur la toile de mon pantalon, sur le bureau, ou le parquet. J'éprouve presque un plaisir étrange à les laisser fendre l'air et s'infiltrer partout où elles rencontrent la matière.
À force d'écouter les recommandations des uns et des autres, je finis par intégrer le fait qu'il y a une étape à ne pas sauter lors du deuil amoureux : il faut un temps et un espace pour que la peine qui l'accompagne s'exprime. Alors je m'exécute et lui fais de la place. Elle devient mon alliée. Elle a des choses à me dire.

© Alain (Maurice Ronet) dans Le Feu follet de Louis Malle (1963).

C'est un deuil parce que quelqu'un s'en va et une part de moi se meurt, sans que je le veuille. Cet amour s'éteint et, comme un gigantesque animal, un cétacé échoué sur la plage, il est difficile de dire s'il vit encore tant sa respiration, perdue dans sa chair épaisse, se fait discrète. Dans son dernier souffle, il revit en un éclair tous les périples de sa vie. Dans ce flash de vie condensée, je rejoue, moi aussi, les scènes de bonheur et d'insouciance. Je fais se joindre dans la douleur du moment présent, la joie d'avoir vécu pleinement cet amour, de lui avoir donné sa chance. Ma lucidité, en alerte, s'aiguise et c'est presque une nouvelle peine que je débusque, une peine comblée de vie. Je pleure parce que j'ai perdu quelque chose. Et ce quelque chose devait bien être fort et puissant pour me tordre en deux de la sorte. Ce joyau, incrusté d'instants de plénitude tombés dans le gouffre du passé, scintille encore dans ma mémoire et m'éblouit si fort que je crois le tenir au creux de ma main.
Et par je ne sais quel miracle, une phrase surgit de l'abîme. Ce mantra me réchauffe le cœur, me réconforte. Je crois avoir trouvé la formule incantatoire qui transmue ma peine et lui donne un sens : je souffre donc je vis. Tant que je souffre, tant que la peine me traverse, me cisaille les entrailles, je me sens en vie. J'ai vécu et parce que je sais aujourd'hui que j'ai vécu, je vis. Mes rêves tout autant que mes cauchemars, fusionnent dans ma peine, au comble de leur puissance. Je les sens me foudroyer.
J'ai gravi la montagne, j'ai vu du haut de son sommet l'horizon dégagé, les cieux illuminés, puis une petite pierre a roulé sous mon pied et j'ai chuté. Après avoir dévalé le flanc rocheux, j'ai atterri dans une crevasse,
contusionné, fracturé de divers membres, mais conscient que la vie coule toujours en moi. La souffrance a beau tenter de me terrasser, j'ai conscience d'être encore en état de la supporter. Elle provoque des tensions dans mon corps que je peux observer, détailler, mesurer à loisir. Et je sais que le temps finira par ressouder mes os, et mettre de la distance avec ce trauma. Qu'il va peu à peu se brouiller dans ma mémoire pour ne devenir qu'une épreuve parmi d'autres. Et que je gravirai d'autres montagnes.
Pour autant, ce temps salvateur réclame son dû. Il panse les plaies mais, comme un dieu, demande un sacrifice. Il veut que je lui cède une toute petite parcelle neuronale. Il veut laisser une trace, un marquage indélébile dans mon esprit : les moments que je vivrai le temps du deuil porteront à jamais, dans mon souvenir, le sceau de ma peine. Les films, les spectacles que je verrai, les livres que je lirai, les musiques, les podcasts que j'écouterai, les gens que je rencontrerai, les lieux que je visiterai, les plats que je mangerai, mais aussi la saison, les parfums, la lumière, les vêtements, les moindres entorses à mon quotidien, tout passera à travers le filtre de cette petite mort. Tout sera recouvert du voile noir de cet amour à jamais inachevé.

De par sa nature, ce deuil ne peut s'éterniser. Et mon mantra a beau me réconforter, il me maintient dans cet état morbide de culpabilité et de victimisation. Devant mon autosatisfaction lorsque je livre mon mantra à une amie, elle m'adresse sa totale désapprobation : « Tu ne peux pas te complaire dans ton malheur, me dit-elle agacée. Tu dois avancer, passer à l'étape suivante. Trouve un autre mantra. Je te donne quatre jours pour me le communiquer. »
Même si ce genre de défi m'amuse, je sens déjà que délaisser ma prière consolatrice sera une nouvelle épreuve. Pour autant, je prends très au sérieux mon devoir. Tout en jonglant avec les mots et les concepts, je m'ouvre à toute la poésie retranchée sous l'épaisse couche de mes habitudes. Je concentre ma réflexion autour de mon insatiable quête de sens qui creuse des puits sans fond dans mon esprit. Les événements de ces dernières semaines se sont enchaînés comme autant d'énigmes non résolues qui produisent une surcharge de tension. Il faut une phrase qui puisse libérer cette tension ou pour le moins, m'en éloigner. Une phrase qui convoque l'idée d'un temps réparateur, d'un horizon dégagé s'ouvrant sur un avenir serein. Les mots se précisent, se reconnaissent les uns les autres, se joignent et mon nouveau mantra s'épaissit, puis se cimente enfin : je laisse filer les questions sans réponse de mon passé, comme ces nuages balayés par le vent dans mon ciel de printemps.
Je le lis, le relis mais il n'a pas la force de persuasion, l'idée percutante du premier. Il me semble factice. De plus, il est lessivé par ma réflexion. La contrainte de l'exercice a absorbé tout son pouvoir évocateur. J'ai beau scander ce psaume laïque, je persiste à vouloir retenir ces nuages qui s’amonc(i)ellent et voilent mon soleil libérateur. Je fais même un pas en arrière, encouragé par cette phrase entendue dans le feuilleton radiophonique Rien ne s'oppose à la nuit, adapté du livre de Delphine de Vigan(1) :
« Un matin je me suis levée et j'ai pensé qu'il fallait que j'écrive, dussé-je m'attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponses. Le livre, peut-être, ne serait rien d'autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même le récit de sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. »
Si je ne m'attends à aucune réponse claire sur les événements qui ont conduit à cette séparation, je peux tout de même prendre le temps d'observer ces nuages, leurs formes, leur épaisseur, comment ils s’effilochent, se mêlent les uns aux autres, se disloquent, se dispersent. Je peux décrire ce qu'ils m'inspirent. Peut-être que cette observation et cette narration feront naître un insoupçonnable apaisement à défaut d'une explication logique et rationnelle.

Amsterdam © Anouk - Oukie

J'ai le sentiment que tout me parle autour de moi, qu'une puissance surnaturelle me souffle des pistes de compréhension. Comme cette phrase, au tout début du film L'Histoire de ma femme de Ildikó Enyedi : « Je lui parlerais de cet état d'alerte constant face au moindre changement des vagues, qui peuvent si aisément prendre une vie, sans mauvaise intention. Je lui parlerais de notre vie passée à essayer de contrôler l’incontrôlable. » Elle fait écho à mon nouveau mantra. Ou plutôt celui-ci est comme une réponse à cette problématique de la souveraineté de ma destinée : je ne suis pas maître de tout ce qui m'arrive. Je lâche ce que je ne peux maîtriser. Je ne peux attraper ces nuages haut perchés et vaporeux. Alors je les observe, les commente et les laisse filer. Je finis par baisser mon regard et examiner la petite lande stérile qui m'encercle. J'ai échoué là, et sur cette île qui m'a recueilli je ne peux poursuivre mon chemin. Il n'y a personne, pas d'avenir, rien de quoi bâtir une vie. Et je ne peux non plus attendre qu'on vienne me secourir. Je dois construire mon radeau, une rame et reprendre la mer. Au risque de me noyer encore et encore.

« Lorsque l'amour vous fait signe suivez-le,
Bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui,
En dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et dès lors qu'il vous adresse la parole, croyez en lui,
Même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins.
Car comme l'amour vous coiffe d'une couronne,
il peut aussi vous clouer sur une croix. »
Khalil Gibran, Le Prophète


* Citation tirée de son poème intitulé Le jeu est fini.
(1) Rien ne s'oppose à la nuit, Jean-Claude Lattès, 2011, p. 48. À écouter sur France Culture.


 

dimanche 16 juin 2024

Le jour du point de bascule

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et
que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne
on observe les phénomènes morbides les plus variés.
»
Antonio Gramsci*

Ça ressemble à quelque chose que je ne voudrais pas vivre. À quelque chose que je ne croyais appréhender que dans les livres d'histoire. Ou plutôt à un événement qui précède de peu un fait historique qui, lui, restera gravé dans la mémoire d'une nation. Une sorte de point de bascule vers lequel nous marchons et qui longe la crête d'une falaise. Ceux qui n'ont pas le vertige s'approchent inconsidérément du vide, ils ne craignent rien. Ils ne voient pas le danger. Ils ne soupçonnent pas que le bord peut se fissurer à tout instant et les projeter dans le gouffre. À l'inverse, ceux qui ont conscience du danger n'ont pas besoin de s'approcher pour le sentir. Ils restent à distance.
J'ai le sentiment que nos jours d'insouciance sont comptés. Que j'entre dans la jeunesse de mes grands-parents qui ont vécu l'impensable. Que c'est le moment où tout peut se rejouer encore une fois. Dans un autre décor, à une autre époque avec d'autres protagonistes mais avec la même force destructrice. Certes rien n'est encore décisif. Mais la nuit a déjà repoussé le jour. Elle a gagné de la place. Des sièges en plus. Dans un parlement que d'aucuns pensent fictif ou illusoire et qui pourtant siège en France.
Nous sommes encore le jour mais je tremble comme si la nuit était complète. Un frisson permanent me gagne. Un frisson que je crains de ne voir disparaître de sitôt. Je tremble pour mes proches, mes amis. Je tremble pour les gens qui se croient à l'abri de la haine, qui minimisent le pouvoir de l'ignorance, qui ont une foi démesurée en l'homme. Je ne sais par quel détour — certainement celui de la discrimination — mon esprit me mène au discours de Martin Luther King prononcé le 28 août 1963, moins de 5 ans avant son assassinat. Il s'intitulait “I have a dream”. Et je m'imagine en train d'écrire un discours, moi aussi, qui débuterait par ces mots :
“I had a nightmare — J'ai fait un cauchemar”.
Dans ce cauchemar, il faisait gris au petit matin. Je me suis levé tôt. Je m'arrachais à la douceur du lit, à la pesanteur de l'amour et la chaleur de l'être aimé pour faire mon devoir civique. La salle de vote avait changé. Je devais me rendre non pas à l'école Fourtanier mais à la salle Osète, rue du Lieutenant Colonel Pélissier. Pour la première fois en vingt ans, je quittais la rue d'un ancien avocat devenu député, puis maire, pour la rue d'un officier de l'armée française fusillé par les allemands. Devais-je y voir un présage ou le signe d'un combat à venir ? La grande salle Osète paraissait petite au vu de son encombrement. Je devais zigzaguer entre les tables et les votants. Dans mon isoloir, je m'agaçais à tirer d'un côté puis de l'autre le rideau bien trop court qui ne garantissait pas totalement le secret de mon vote. En sortant, quelques gouttes de pluie cherchaient à parfaire une mauvaise humeur que je me destinais à lâcher avant mon départ pour Montauban. J'étais invité chez une amie à déjeuner en compagnie d'autres convives. Après cette virée champêtre, des échanges sur nos vies, nos projets et un repas copieux garni de trois desserts, je revenais à mon domicile avec quelques branches de verveine citronnée et une rose cueillie par mon amie devant sa maison, à offrir à ma compagne.
Je ne soupçonnais pas encore que le matin même, j'avais mis le pied dans une marée noire, qu'elle collait à tous mes déplacements et ne me quittait plus. Qu'elle avait même contaminé la campagne, le jardin de mon hôte, les routes nationales jusqu'à Muret, là où j'avais déposé une amie pour qu'elle puisse elle aussi faire son devoir civique à temps. Et enfin ma rue et mon appartement. Qu'elle s'était répandue si vite, en quelques heures, et pas seulement sous mes semelles, mais sous les pieds de tous les votants. Et que cette marée allait tout naturellement souiller les non-votants eux-mêmes qui emprunteraient leur route habituelle et qui pensaient être hors de danger.

Comme un antidote à mon cauchemar, je cherche à ne pas oublier la parenthèse bucolique de ce dimanche 09 juin. Je la tiens captive dans ma mémoire afin d'y revenir à souhait, et de pouvoir convoquer ces instants de liberté en guise de consolation. À la manière de Jancsi, dans Un film d'amour d'István Szabó : avant de prendre son train pour revenir dans son pays natal, la Hongrie, il prend conscience qu'en quittant la France, le pays où vit Kata, son amour d'enfance, il laisse derrière lui tout un passé, une époque révolue. Il photographie, par son seul regard, tous les détails d'une scène de rue totalement banale. Je capte moi aussi ces derniers moments en les figeant par ces mots. Je sens l'air s'appesantir en même temps que se profilent à l'horizon les gros nuages. Les premières bourrasques font claquer les fenêtres et les portes comme si les éléments avaient le pouvoir de se mettre en colère. Les cumulonimbus noircissent le ciel et font croire que le jour s'achève. À moins qu'il ne soit réellement trop tard et que derrière eux se profile déjà la vraie nuit.

* Cahiers de Prison (1948-1951, cahier 3).

© Toby Coulson.

 

jeudi 7 mars 2024

Fin de partie

Un texte de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski.

Quel plaisir de voir s'effondrer ce monde-là ! Ou, pour le dire avec les mots de Beckett : « Rien n’est plus drôle que le malheur… C’est la chose la plus comique du monde. » Mais ce monde va-t-il s'effondrer un jour ou ne cesse-t-il pas de menacer de le faire depuis la nuit des temps. Car quand la fin approche, c'est le début de quelque chose d'autre. Donc ça recommence. Peut-être même qu'il y a déjà des morts. N'est-ce pas une forme humaine, là, sur la chaise roulante, au milieu de la scène, sous le drap ? Et Clov, juste à côté, qui observe, attendant de voir bouger le drap, dans un questionnement suspendu, pareil à notre interrogation. Clov finit par regarder alentour, cherchant un soutien, une réponse. Rien. Silence.
Il faut mettre de la lumière. Il ouvre les rideaux de ces fenêtres si hautes qu'il faut un escabeau pour les atteindre. Faut-il en déduire qu'ils vivent dans une cave ? Ou bien que leur corps, de nature ramassée et flétrie, ont rapetissé avec le temps ? Ou encore que le monde n'est décidément pas à leur dimension ?

Quoi qu'il en soit, tout va de travers ici, même la démarche « raide et titubante » de Clov, l'unique personnage capable de mettre un pied devant l'autre, ou plus exactement un pied à côté de l'autre. Clov a une façon péremptoire de s'exprimer tout autant qu'indécise, comme si une graine, dans son esprit, n'avait pas tout à fait germé. Derrière Clov, se tient la figure d'un autre personnage de Beckett mais que l'écrivain n'a jamais inventé : Denis Lavant. Il faut l'avoir écouté et vu une seule fois pour avoir la ferme conviction que Clov est à sa mesure. Mieux. Que les écarts de Clov, que sa marginalité, que son ombre se calqueront à l'ombre de Denis Lavant.
Clov est le fils adoptif et l'homme à tout faire de Hamm, ce paralytique aveugle
autant pétri de frustrations que de préciosité babillarde. Il prend son temps pour choisir les mots justes et les décocher nerveusement, spasmodiquement, comme si son corps retrouvait dans ce flot de paroles un ultime espoir de guérison. Frédéric Leidgens tire les ficelles de Hamm, et je crois sentir le souffle de Jean-Louis Trintignant mêlé au timbre de Laurent Terzieff. La fluidité de sa diction et de sa gestuelle, la grâce de son jeu font oublier que Hamm ne marche pas puisqu'il vole.
Avec Nagg et Nell, les vieux parents de Hamm, le tableau est complet. Nagg et Nell non plus ne peuvent se mouvoir normalement : ils ont perdu leurs jambes lors d'un accident de tandem et vivent dans deux poubelles, rebuts d'une famille qui n'en a plus l'apparence, devenus dépendants d'un infirme, lui-même esclave de son serviteur qui perd petit à petit sa mobilité. Chacun est affreusement seul et égaré et pourtant tous sont boulonnés au même manège qui n'en finit pas de tourner. Ces personnages burlesques, ces marionnettes accidentées vivent dans un temps cyclique où le passé figé, auréolé de félicité, donne l'impression de n'avoir jamais été. Il y a une faille en eux, mais ils gardent une candeur hybride et enfantine (1) comme les personnages des films d'Aki Kaurismäki. Désaccordés, ils
cherchent du sens malgré tout. Ils s'obstinent. Et comme il ne se passe rien, comme ça n'avance pas, leur quotidien prend toute la place et submerge l'horizon baigné de gris. Le seul espoir vient des histoires qu'ils se racontent, mirages d'issues possibles, qui donnent l'illusion de pouvoir se réinventer. Mais personne n'écoute jamais vraiment et elles retournent au passé, identiques au va-et-vient muet d'une mer de solitude.

Cet espace clos bruisse des mots qui se crochètent les uns les autres pour finir par éviter la chute de justesse. On ne veut pas que ça cesse, accroché et fasciné comme devant le numéro d'un équilibriste. Et pourtant ça prend fin. Les lumières s'éteignent mais la pièce résonne encore de cette langue
vertigineuse et sans équivalent d'un monde au bord de l'abîme, à la lisière de l'absurde.

(1) « Beckett a le souci de mettre en avant l'extra-sensibilité dans des corps qui ont oublié la tendresse, mais pas l'enfance. » Propos de Denis Lavant recueillis par Oriane Jeancourt-Galignani pour Transfuge, janv. 2023.

Clov (Denis Lavant) et Hamm (Frédéric Leidgens) ⓒ Pierre Grosbois.

samedi 10 février 2024

La montre ou l’émergence de la vérité

Le Témoin de Pietro Germi (1946)

Parmi cette foule d'individus qui grouillent et se frôlent dans toutes les grandes villes, quelques-uns ont commis des fautes et finiront devant des jurés. Mais, comme le dit le narrateur, “c'est si difficile de juger”. Et pourtant, il le faut. L'affaire concerne cette fois Pietro, accusé d'homicide. Là, dans le box des accusés, Pietro ne laisse rien transparaître de son éventuelle culpabilité. “Et voici l'homme dont la vie est en jeu. Regardons-le bien. Si nous pouvions lire quelque chose sur ce visage, descendre au plus profond de cette conscience et savoir... Coupable ou innocent ?” Le narrateur nous convie à la place des jurés. Que peut-on lire dans ce regard ?
L'issue du procès approche et un dernier témoin est convié : Giuseppe, employé municipal, homme âgé, chétif, au pas fragile et au regard dévié par un strabisme, fait pâle figure. Tout repose sur lui et sur l'heure à laquelle il affirme avoir vu le prévenu. Sa conviction se fonde sur sa fidèle montre à gousset, une Roskopf, que l'avocat de la défense, c
e noir corbeau, en un geste escamoté et furtif, dérègle, tout en plaidant haut et fort la faillibilité de l'objet en le comparant à la faillibilité humaine. Mais la sentence tombe et l'accusé est reconnu coupable.

Cependant, les jours passent et le témoin finit par se rendre compte de l'inexactitude de son inséparable Roskopf. Pris de remords, il se rétracte auprès de la justice et l'accusé est libéré. L'incertitude demeure quant à la culpabilité de Pietro. Et dans les faits, son comportement témoigne en faveur de son innocence. En effet, il s'éprend de la jeune et frêle Linda et la tire des griffes d'un patron tyrannique. Malgré ce tableau idyllique, Pietro cache son histoire et son passage en prison. Un innocent ne porte-t-il pas à jamais le sceau indélébile de la faute lorsqu'il a, une seule fois, tenu les barreaux d'une prison ?
Sans tarder, il cherche à officialiser cette candide union et à quitter le pays. Aux prises avec l'administration afin de régulariser ses papiers, le hasard conduit Pietro face à son ancien accusateur. De son côté, Giuseppe cherche à se faire pardonner pour ce faux témoignage qui a bien failli coûter la vie de Pietro. Mais ce dernier fuit et se méfie de cet homme pourtant humble et honnête dont la gentillesse et le dévouement ravissent Linda, elle qui sait de quoi les hommes sont capables.

Pietro Scotti (Roldano Lupi).

La tension atteint son apogée lorsque le petit employé bienveillant décide de déposer lui-même et en mains propres les papiers autorisant le mariage, dont il a accéléré la procédure. Il n'a de cesse de vouloir se racheter et ce faisant, il exerce une pression chez Pietro qui se sent persécuté. Giuseppe rend visite au couple au moment où tout est calme et serein : Linda étend le linge tandis que Pietro fait un somme sur la terrasse. La paix du ménage, éternelle et immuable, suspend le temps. Au comble de sa gentillesse, Giuseppe prend même la peine de protéger le visage de Pietro d'un rayon de soleil afin que cette ardente lumière ne le réveille. Comme s'il fallait le protéger d'un réveil trop brutal. Comme s'il savourait, une dernière fois, la quiétude du sommeil du juste. Tout dans ce moment s'approche du bonheur : le soleil, les enfants qui jouent, la jeunesse de Linda, le vent qui sèche le linge. En un tel moment, tout semble presque naturel et douxconfesse Giuseppe qui offre un petit cadeau à Linda : deux pommes. Mais elles sont vereuses et le vers se nomme vérité.

Une sirène retentit au loin, un incendie éclate mais où ? Pietro sort de son sommeil et voit l'ombre de Linda et de l'homme au chapeau, le témoin. Face à la défiance de Pietro, Giuseppe quitte les lieux précipitamment et oublie sa montre dans les mains de l'innocente Linda. Cet acte manqué ne cessera d'alimenter l'inquiétude et la suspicion de Pietro. La montre symbolise à la fois ces rouages de la justice, enrayés par l'avocat de l'accusé, mais aussi le temps qu'il faut pour que la vérité remonte à la surface, éclate au grand jour, qu'elle triomphe malgré tous les efforts que Pietro déploie pour l'étouffer. La montre passera de main en main, tout au long de l'histoire, s'imprégnant à chaque fois de la vérité de chacun pour établir son verdict. Comme si le temps était seul juge.
Et même si elle finit brisée sur une table par la colère de Pietro, elle a déjà fait son œuvre et rendu son verdict. Son tic-tac ne retentira plus. Ni, par une étrange coïncidence, les battements du cœur de son propriétaire. Mais Pietro l'ignore encore quand il décide de se rendre à son domicile, armé d'un pistolet. Il ne supporte plus cette menace constante qui pèse sur sa vie, plus lourde encore que le poids de sa faute. Le silence accueille Pietro alors qu'il pénètre dans le logement. Pas un bruit jusqu'au retour de la propriétaire qui lui annonce le décès de Giuseppe, tout en lui dressant le portrait élogieux de cet homme humble à l'existence modeste. Son portrait au mur, éclairé par une petite bougie, qu'une vie saine a sanctifié achève Pietro.
C'est comme s'il avait tué deux fois.
Doit-il expier sa faute une bonne fois pour toute afin de se libérer de cet acharnement du destin ? La spirale du Mal étourdit Pietro qui décide d'avouer son crime à Linda et de la quitter :
Il y aurait toujours une ombre entre nousdit-il. L'ombre du doute, du soupçon. Alors qu'il s'enfuit, Linda l'appelle, crie son nom dans les rues désertes. C'est avec bonté et mansuétude qu'elle a pénétré le cœur de Pietro. Se souvient-elle qu'il l'avait sauvée du joug d'un homme ingrat ? Est-elle prête à pardonner ? Son corps gracile court et dévale les escaliers avec une telle agilité qu'elle semble voler, tel un ange. L'ange de Pietro.

Linda (Marina Berti) devant Giuseppe.