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jeudi 3 décembre 2020

Nostos

D'où vient le mot nostalgie ?
 
Extrait du livre d'Andrea Marcolongo, La Langue géniale, le grec, page 116, Les Belles Lettres, 2018.

« Le mot qui exprime l'un des désirs humains les plus poignants, la nostalgie, semble d'origine grecque, mais il n'en est rien. La nostalgie est certes composée des mots grecs νόστος, “le retour”, et ἄλγος “la douleur”, “la tristesse”, et exprime le désir mélancolique de retourner chez soi, dans les lieux où l'on a passé son enfance et où se trouvent les personnes et les objets les plus chers, mais elle est tout à fait étrangère au monde grec. Le mot ne fut forgé qu'en 1688 par un étudiant en médecine alsacien, Johannes Hofer, qui soutient à l'université de Bâle une thèse intitulée Dissertation médicale sur la nostalgie. Le jeune homme s'était consacré pendant des années à l'étude médicale du désarroi émotionnel éprouvé par les mercenaires suisses au service du roi de France Louis XIV, contraints à rester des années loin des vallées et des montagnes de leur patrie, et souvent affectés d'un mal indéfini qui les poussait à la mort s'ils n'étaient pas reconduits chez eux.
Depuis lors, le néologisme issu du grec, nostalgie, se diffusa dans les autres langues européennes pour exprimer le sentiment de tristesse et d'éloignement de la terre aimée, une mélancolie qui se dit “mal du pays” en français et Heimweh en allemand. Pour finir, l'allemand possède un mot magnifique que n'ont ni l'italien ni le français ; magnifique pour qui sait comprendre cette étrange souffrance. C'est Fernweh, composé de “douleur” et de “loin”, qui désigne la nostalgie des lieux que l'on a jamais visité, mais où l'on aimerait tant aller. »
 

dimanche 10 mai 2020

Un silence froid

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquilité, 74, page 109, Christian Bourgois Éditeur, 1999. Texte écrit entre 1913 et 1935.

« Un silence froid. Les bruits de la rue semblent avoir été coupés au couteau. On a senti, interminablement, le malaise de toute chose, comme un arrêt cosmique de la respiration. L’univers entier s’était figé. Un instant, puis un autre — un instant encore. Ténèbres noircies d’un silence de charbon. »

jeudi 26 mars 2020

Des mots comme des fenêtres

Lundi 16 mars 2020 - jour 1 
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« (...) des mots comme des fenêtres pour fendre la brutalité de cet horizon qui nous enterre. Écrire, c'est aussi cela. Pétrir la pâte du temps. Prendre les secondes, les minutes, les plier et les replier pour feuilleter le temps. En faire d'autres secondes, d'autres minutes qui, lues ou entendues, feront lever des champs de l'imaginaire. À la fois chez celui qui écrit comme chez celui qui écoute. Défaire le confinement par ce qui nous rend humain : la parole partagée. »

Jeudi 19 mars 2020 - jour 4
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« (...) de l'écriture, du geste de l'écriture, à cause du geste même de l'écriture, des images surgissent, qui ne surgiraient pas autrement. Et ces images, ces idées, ces associations entre une chose et une autre donnent de la perspective, de la profondeur, me permet de voir plus loin que le bout de mon nez. Il suffit souvent d'un rien. L'essentiel est de trouver le sentier, de trouver l'angle qui offre un point de fuite, pour fuir, s'échapper. Trouver une image inattendue, une image sans logique apparente, venue de nulle part, échappant à la causalité, si je pense à cela c'est parce que je pensais à cela, et prenant au piège ma pensée. » 

Extrait du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à écouter ici.


ⓒ Aude Espagno. White Shadows.

jeudi 23 janvier 2020

L'âme comme une araignée

« L’âme est dans notre corps comme une araignée dans sa toile. Celle-ci ne peut se remuer sans ébranler quelqu’un des fils qui sont étendus au loin, et, de même, on ne peut remuer un de ces fils sans la mouvoir. On ne peut toucher un de ces fils qu’il n’en remue quelque autre, qui lui répond. Plus ces fils sont tendus, mieux l’araignée est avertie. S’il y en a quelques uns de lâches, la communication sera moindre de ce fil à l’araignée, ou de ce fil à un autre fil, et la providence de l’araignée sera presque suspendue dans sa toile même.
Comme ceux qui jouent de quelques instruments de musique ont soin d’y mettre des cordes qui n’aient aucun nœud, qui n’aient pas un endroit plus ou moins épais, plus ou moins serré que les autres, afin qu’il ne se fasse pas d’interruption, il faut de même, dans notre machine, pour la communication facile des mouvements, que toutes les parties nerveuses soient unies, lisses, qu’il n’y ait point d’endroit plus serré, plus sec, moins propre à recevoir le suc nourricier, que chaque partie réponde au tout, que ce tout soit un, et qu’il n’y ait aucune interruption dans la contexture ».*
 
*Montesquieu, Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, éd. Roger Caillois, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 2, 1951, p. 49. Texte écrit entre 1736 et 1742.
 
28 décembre 2019 ⓒ Richard Schroeder.

samedi 28 décembre 2019

La perfection

Primo Levi, Le Système périodique, 1975.

« La perfection n'est pas dans les histoires qu'on vit,
elle est dans celles qu'on raconte. »

ⓒ Ola Śmigielska.

lundi 29 avril 2019

Dévotion

Voilà, le petit écrin blanc, missel d'une lithurgie de l'art, est refermé. J'ai suivi Patti Smith quelques jours à travers ses mots et son questionnement sur l'écriture. Ou plutôt, elle m'a accueilli, moi le lecteur anonyme, dans l'espace de ses interrogations, dans la bulle de sa création, au pied de la source à laquelle elle s'abreuve. Son ombre s'est comme imprimée, en négatif, dans des lieux qui font l'histoire de la littérature ­­– le café de Flore, la tombe de Simone Weil, la maison de Camus –, et leur succession a fini par composer un univers tarkovskien. Des haltes programmées qui renferment des souvenirs précèdent celles improvisées qui en créent de nouveaux, au cœur d'un présent qui mêle les deux dans une mer tantôt calme, tantôt agitée.
Le livre
(1) s'ouvre sur l'avant-création, sur ce que le divin profane donne à l'auteur afin qu'il noircisse les pages : la matière brute, en fusion ; la lave des nuits insomniaques ; la lame qui tranche le fil continu de nos sages existences. Une sorte d'appel sans voix.

Patti Smith by Robert Mapplethorpe, 1973.
« L’inspiration est la quantité imprévue, la muse qui vous assaille au cœur de la nuit. La flèche vole et on n’est pas conscient d’avoir été touché, on ignore qu’une multitude de catalyseurs, étrangers les uns aux autres, nous ont clandestinement rejoint pour former un système à part, nous inoculant les vibrations d’un mal incurable – une imagination brûlante – à la fois impie et divin. »

Passé un premier préambule qui ouvre des perspectives et des voies d'accès à ce qui va suivre, elle revient au naturel, à sa vie factuelle et raconte l'un de ses voyages, départ de New York pour la France, les petits détails d'un quotidien qui fourniront des prétextes pour la grande histoire à venir, quelques pages plus loin. Il y a quelque chose de spontané et poétique qui se déplie là, quelque chose qui m'attire et semble me délivrer un message : écris avec cette liberté de ton et émancipe-toi de la forme. Comme si elle avait fait sienne les pensées sous forme de recommandations que Neal Cassady s'adressait autant à lui-même qu'à Jack Kerouac
(2). Une manière de composer qui n'a pas peur de mêler l'empirique à l'abscons, le conscient à l'inconscient.
Puis lorsque tout est en place, lorsqu'il y a suffisamment de matière, s'ouvre un nouveau chapitre, celui de l'imagination en acte : l'histoire d'Eugenia, une patineuse estonienne qui a grandi séparée de ses parents. Me revient alors à l'esprit la biographie romancée de Jean Echenoz(3) retraçant la vie de l’athlète Emil Zátopek. Mais là où il y avait une grâce dans l'effort, ici, elle prend racine dans la communion d'un être avec son geste.
L'injonction que se donne Eugenia est identique à celle que Patti Smith se donne à elle-même : capter les rêves avant que le jour ne les exorcise. Le patinage devient alors une parabole du geste même d'écrire ; le patin, un stylo et l'étang, du papier. Et lorsque le soleil darde trop puissamment ses rayons, lorsque la lumière et la chaleur baignent avec trop de générosité la nature, l'étang fond et devient impraticable. Au même titre qu'une page blanche si lumineuse qu'elle fait barrage à l'imaginaire. L'acte de patiner absorbe entièrement Eugenia, et malgré son désir de pratiquer seule et en secret, loin des compétitions, elle est stimulée par la présence d'un homme, témoin privilégié de ses prouesses. Ce témoin-là est comme l'unique lecteur tapi dans l'ombre, qui justifie à lui seul, pour l'écrivain, l'acte d'écrire, sans pervertir pour autant le dessein de l'auteur, son élan vital : il n'écrit pas pour l'autre mais pour un autre. 
La parabole achevée, Patti Smith reprend le récit de son existence comme s'il n'avait été interrompu que par une digression onirique. À la suite de ce songe, se mêlent des propositions de réponses à son questionnement sur l'écriture. Et si Patti Smith était partie de ce seul son entendu dans le silence d'une des chambres d'hôtel qu'elle aime tant fréquenter ! Et si elle avait entendu au plus près l'infime déchirure du papier qui se creuse et se remplit d'encre par la plume du stylo ! Et que donnait ce son ? Le même qu'une lame du patin glissant sur la glace. Et écrire dans tout ça ? Se dévouer corps et âme à ce crépitement irisé.

« Pourquoi est-on poussé à écrire ? Pour se mettre à part, à l’abri, se plonger dans la solitude, en dépit des demandes d’autrui. (…) Il nous faut écrire, nous engager dans une myriade de combats, comme pour dompter un poulain têtu. Il nous faut écrire, non sans un effort soutenu et une bonne dose de sacrifice, pour capter l’avenir, revisiter l’enfance et serrer la bride aux folies et aux horreurs de l’imagination pour une communauté de lecteurs. »

« Quelle est la tâche ? Composer une œuvre qui opère à différents niveaux, comme une parabole, dénuée de la souillure de l’ingéniosité. 
Quel est le rêve ? Écrire quelque chose de bien qui serait mieux que je ne le suis, et qui justifierait mes épreuves et mes errances. Fournir la preuve, par le truchement d’un fouillis de mots, que Dieu existe. 
Pourquoi est-ce que j’écris ? Mon doigt, tel un stylet, trace la question dans le vide. Une énigme familière posée depuis la jeunesse, se retirer du jeu, des camarades et de la vallée de l’amour, ceinte de mots, un battement extérieur. 
Pourquoi écrivons-nous ? Irruption du chœur. 
Parce que nous ne pouvons pas simplement vivre. »

(1) Dévotion, Patti Smith, Gallimard. 2017. 
(2) À lire ici. 
(3) Courir, Jean Echenoz, Éditions de Minuit. 2008.

Autoportrait au bureau, vers 1917. Fonds photographique Gustave Roud, BCU/Lausanne.


mercredi 12 septembre 2018

Oublier les règles

Lettre de Neal Cassady adressée à Jack Kerouac, le 07 janvier 1948, de San Francisco.

« Cher Jack,

Il est absolument impossible de saisir et d'exprimer les choses dans leur intégralité, contrairement à ce que la plupart des gens, en particulier les critiques, voudraient nous faire croire. Beaucoup d'événements sont inexprimables, ils ont lieu dans une région de l'âme où aucun mot ne peut pénétrer ; la compréhension passe par l'âme.
Cette entrée en matière pour dire que mon écriture n'a pas de style propre, c'est plutôt une exploration encore informulée de l'intime. Quelque chose veut sortir ; quelque chose de moi doit être dit. Peut-être que les mots ne sont pas ma voie.
Je me suis tourné vers les autres pour répondre aux interrogations de mon âme alors que je sais que c'est quelque chose qui s'acquiert lentement (et encore), uniquement en creusant en soi-même. Je ne suis pas sûr que les racines de l'impulsion d'écrire soient assez profondes en moi, assez importantes pour créer quelque chose sur le papier.
Si malgré tout je considère l'écriture comme indispensable (comme c'est apparemment ton cas), alors je sais que je dois construire ma vie autour de cette nécessité ; même mes heures les plus quelconques, les plus triviales, doivent devenir l'expression de cette impulsion et en témoigner.
J'ai toujours défendu le fait que quand on écrit on doit oublier toutes les règles et autres prétentions dans le genre, les grands mots, les affirmations condescendantes et autres phrases du même tonneau avec lesquelles on se gargarise comme avec un bon vin avant de les noter, qu'elles soient justes ou non, simplement parce qu'elles sonnent bien. Il faut, je crois, écrire quasiment comme si on était le premier au monde à dire humblement et sincèrement ce qu'on a vu et vécu, aimé et perdu ; nos pensées du moment et nos chagrins et nos désirs ; et tout ça en évitant soigneusement les lieux communs, l'utilisation vulgaire de mots rebattus et trucs du même acabit. Il faut être à la fois Wolfe et Flaubert — et Dickens.
L'art ne vaut que s'il procède d'une nécessité. Cette origine garantit sa valeur ; il n'y en a pas d'autre. Si j'en éprouve la nécessité mais n'en ai pas le talent, dois-je écrire pour compenser ? »

« Dear Jack,

It is not possible to grasp and express things at all as completely as most people, particularly critics, would have us believe. Most events are inexpressible, they happen in a region of the soul into which no word can penetrate ; understanding comes thru the soul.
With this introduction I want to say that my prose has no indivudual style as such, but is rather an unspoken and still unexpressed groping toward the personal. There is something there that wants to come out ; something of my own that must be said. Yet, perhaps, words are not the way for me.
I have found myself looking to others for the answer to my soul, whereas I know this is slowly gained (if at all) by delving into my own self only. I am not too sure that the roots of the impulse to write go deep enough, are necessary enough, for me to create on paper.
If, however, I find writing a must (as you've seemed to) then I know I must build my life around this necessity ; even my most indifferent and trivial hours must become an expression of this impulse and a testimony to it.
I have always held that when one writes one should forget all rules, literary styles, and other such pretensions as large words, lordly clauses and other phrases as such, i.e., rolling the words around in the mouth as one would wine and proper or not putting them down because they sound so good. Rather, I think, one should write, as nearly as possible, as if he were the first person on earth and was humbly and sincerely putting on paper that which he saw and experienced, loved and lost ; what his passing thoughts were and his sorrows and desires ; and these things should be said with careful avoidance of common phrases, trite usage of hackneyed words and the like. One must combine Wolfe and Flaubert — and Dickens.
Art is good when it springs from necessity. This kind of origin is the guarantee of its value ; there is no other. It follows from this that if I feel the necessity and yet have no talent as much, must I write to compensate ? »
Neal Cassady.

lundi 2 juillet 2018

Le premier mot d'un vers

Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, paru en 1910.

« On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

ⓒ Fay Godwin, Remains of Elmet 9.

vendredi 11 mai 2018

Les muscles de Sisyphe

Marcel Bénabou, Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres, 1986. 

« Ainsi, écrire qu'on voudrait écrire, c'est déjà écrire. Écrire qu'on ne peut écrire, c'est encore écrire. Une façon comme une autre d'opérer le renversement qui est à l'origine de tant d'audacieuses entreprises : faire du périphérique le centre, de l'accessoire l'essentiel et de la pierre de rebut la clé de voûte. Je savais donc ce qui me restait à faire : une sorte de coup de force par lequel il fallait arriver à faire exister fictivement des livres qui n'existent pas vraiment et, par là, donner une existence réelle au livre qui traite de ces livres fictifs. Une démarche en somme qui ressemble fort à celle qui mène au cogito cartésien : c'est dans le moment même où je donnerais acte de mon inaptitude à l'écriture que je me découvrirais écrivain, et c'est de l'absence de mes ouvrages inaboutis que se nourrirait celui-ci. Bel exemple de cette stratégie du qui-perd-gagne, de cette prouesse dialectique qui fait d'une accumulation d'échecs un chemin vers le succès. Nous a-t-on assez répété que Sisyphe se faisait des muscles ! »


vendredi 21 juillet 2017

Du plexus solaire

Extrait de la lettre de Raymond Chandler, du 18 mars 1949, adressée à Alex Barris.

« Qu'est-ce que je fais de mon temps ? J'écris quand je le peux. Et quand je ne peux pas, je n'écris pas. Toujours le matin ou en début de journée. La nuit, on a des idées mirifiques mais ça ne dure pas. (...) 
Je lis tout le temps de petites choses par des écrivains qui prétendent ne pas avoir besoin d’attendre l’inspiration. Ils leur suffit de s'asseoir à leur petite table chaque matin à huit heures, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, avec la gueule de bois, un bras cassé et tout et tout, et ils tapent leur petite page d'écriture. Et ils peuvent avoir la tête vide, et l'esprit terne, ils ne veulent pas entendre parler d'inspiration. Qu'ils croient à mon admiration bien sincère mais j'éviterais leurs livres. Moi j’attends l’inspiration, que je n’appelle pas obligatoirement de ce nom. J’affirme que tout ce qu’on écrit de vivant vient du plexus solaire. C’est du boulot parce que ça vous laisse fatigué, voire épuisé. Mais en tant qu’effort conscient, ce n’est rien du tout. Ce qui compte, c'est d'avoir un moment, disons au moins quatre heures par jour, où l'écrivain professionnel ne fait rien d'autre que de se disposer à écrire. Il n'est pas obligé de rédiger quelque chose si ça ne lui dit rien. Il ne doit même pas essayer. Il peut regarder par la fenêtre, se tenir debout sur la tête ou se rouler parterre sur le plancher mais il ne doit rien faire de concret comme écrire des lettres, jeter un coup d'œil à des magazines ou faire des chèques. Écrire ou rien du tout. »

Raymond Chandler (1888-1959).
 

vendredi 16 décembre 2016

Il faut trop de temps pour écrire

Extrait de La Vagabonde de Colette, paru en 1910.

« Écrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d'une tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée...
Écrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l'encrier d'argent, — la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit... Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention d'où l'on sort courbaturé, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe...
Écrire ! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée...
Écrire ! plaisir et souffrance d'oisifs ! Écrire !... J'éprouve bien, de loin en loin, le besoin, — vif comme la soif en été, — de noter, de peindre... Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif... Ce n'est qu'une courte crise, — la démangeaison d'une cicatrice... 
Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi... Le conte fragile que j'édifie s'émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l'avoué téléphone, et l'avocat, quand l'agent théâtral me mande à son bureau pour “un cachet en ville chez des gens tout ce qu'il y a de bien, mais qui n'ont pas pour habitude de payer les prix forts”...
Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d'abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre... Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables... Et pour arriver où ? N'y a-t-il point pour moi d'autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d'autre halte qu'à ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front ?...
Demain, c'est dimanche : matinée et soirée à l'Empyrée-Clichy. Deux heures, déjà !... C'est l'heure de dormir, pour une “femme de lettres qui a mal tourné”... »

Colette (1873-1954).

dimanche 20 novembre 2016

Un déchirement

Claude Régy, Au-delà des larmes.

« Ce n'est pas indifférent d'écrire. Ça déchire de la vie et de la raison. »

mercredi 24 juin 2015

Aller en soi

Rainer Maria Rilke, extrait de Lettres à un jeune poète, paru en 1903.

« Paris, le 17 février 1903. Cher Monsieur,

Votre lettre m'est parvenue il y a quelques jours seulement. Je tiens à vous remercier pour la grande et l'aimable confiance dont elle témoigne. Je puis à peine faire davantage. Je ne peux examiner la manière de vos vers, car toute intention critique m'est bien trop étrangère. Rien n'est plus superficiel, pour aborder une œuvre d'art, que des propos critiques : il en résulte toujours quelques malentendus plus ou moins heureux. Jamais les choses ne sont saisissables et concevables autant qu'on voudrait, le plus souvent, nous le faire croire ; la plupart des événements sont indicibles, se produisent au sein d'un espace où n'a jamais pénétré le moindre mot ; et plus inexprimables que tout sont les œuvres d'art, existences fort secrètes dont la vie, comparée à la nôtre qui passe, dure. (...)
Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'existe qu'un seul moyen : plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d'écrire ; examinez si cette raison étend ses racines jusqu'aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur ; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire. Avant toute chose, demandez-vous, à l'heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j'écrive ? Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité ; jusque dans ses moindres instants les plus insignifiants,  votre vie doit être le signe et le témoin de cette impulsion. Rapprochez-vous alors de la nature. Cherchez à dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous éprouvez, ce qui est pour vous objet d'amour ou de perte. N'écrivez pas d'histoire d'amour, évitez dans un premier temps ces formes trop courantes et trop banales : elles sont ce qu'il y a de plus difficile, car donner quelque chose d'original, tandis que se presse en masse toute la tradition des œuvres réussies et dont une part est brillante, requiert une grande force déjà mûrie. Fuyez donc les thèmes généraux pour ceux que vous offre votre propre vie quotidienne ; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l'esprit et la croyance à une beauté quelle qu'elle soit — décrivez tout cela en obéissant à une honnêteté profonde, humble et silencieuse, et, pour vous exprimer, ayez recours aux choses qui vous entourent, aux images de vos rêves et aux objets de vos souvenirs. Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. Et quand bien même vous seriez dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à vos sens des bruits du monde, n'auriez-vous pas alors toujours à votre disposition votre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs ? Portez là votre attention. Cherchez à éveiller les sensations englouties de ce lointain passé ; votre personnalité en sera confortée, votre solitude en sera élargie pour devenir cette demeure à peine visible loin de laquelle passera le vacarme des autres.
Et lorsque de ce retour à son intériorité, lorsque de cette immersion dans son propre monde surgissent des vers, vous ne songerez pas à interroger quelqu'un pour savoir si ce sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d'intéresser des revues à ces travaux, car vous verrez en eux ce qui vous appartient naturellement et vous est cher : une part comme une expression de votre vie. Une œuvre d'art est bonne qui surgit de la nécessité. C'est dans la modalité de son origine que réside le verdict qui la sanctionne: il n'y en a pas d'autre.
Voilà pourquoi, cher Monsieur, je ne saurais vous donner d'autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d'où surgit votre vie ; c'est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. Acceptez cette réponse comme elle s'exprimera, sans chercher à démêler davantage. Peut-être apparaîtra-t-il que vous avez vocation à être artiste. Assumez alors ce destin, et supportez-en la charge et la grandeur sans vous demander chaque fois quel bénéfice pourrait vous échoir de l'extérieur. Car celui qui crée doit être son propre univers, et trouver tout ce qu'il cherche en lui et dans la nature à laquelle il s'est lié. »

Rainer Maria Rilke.

dimanche 1 février 2015

Un jeu mortel

Imre Kertész

« L’écriture est un jeu mortel. Lorsqu’on s’engage dans l’écriture d’un roman, il faut trouver un langage. Ce souci de faire naître un langage singulier revêt aux yeux de l’écrivain une gravité mortelle, devient pour lui une question vitale. (...) L’art du roman consiste à trouver une unité entre trois dimensions clés, le langage, le temps et l’action. »*

*Philosophie Magazine n°71, daté du 04 juillet 2013.

mercredi 21 janvier 2015

Un halo lumineux

Virginia Woolf, « L’Art du Roman »

« Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire. L'esprit reçoit des myriades d'impressions, banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l'acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d'innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment ; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. 
La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »

Virginia Woolf.

mercredi 31 décembre 2014

Vis ton jour

Marina Tsvetaïeva, « Boris Pasternak-Marina Tsvetaïeva, correspondance »

« Vis ton jour, écris, ne compte pas les jours, compte les lignes écrites. »

samedi 4 octobre 2014

Folie et raison

André Gide, « Journal 1889-1939 », Septembre 1894 

« Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit. »

dimanche 13 juillet 2014

Creuser un tunnel

Rafael Chirbes, « La Stratégie du boomerang »

« Je crois qu'il n'y a pas de différence entre écrire et creuser dans le plus noir des tunnels. »

jeudi 3 juillet 2014

Le style

Marcel Proust, « Le temps retrouvé »

« Le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. »

mercredi 21 mai 2014

La sublimation de l'acte d'amour

Gabriel García Márquez, « Cent Ans de solitude », paru en 1967.

Pages 373-374, Éditions du Seuil.

« Aureliano sourit, la prit à deux mains par la taille, la souleva comme un pot de bégonias et la fit tomber à la renverse sur le lit. D'une secousse brutale, il la dépouilla de son peignoir de bain avant qu'elle n'eût eu le temps de l'en empêcher, et se pencha sur l'abîme d'une nudité fraîchement lavée dont il n'était pas une nuance de peau, pas une moirure de duvets, pas un grain de beauté dissimulé qu'il n'eût imaginés dans les ténèbres d'autres chambres. Amaranta Ursula se défendait avec sincérité, usant de ruses de femelle experte, embelettant davantage son fuyant et flexible et parfumé corps de belette, tout en essayant de lui couper les reins avec les genoux et de lui scorpionner la figure avec les ongles, mais ni lui ni elle ne laissaient échapper un soupir qu'on ne pût confondre avec la respiration de quelqu'un qui eût contemplé le frugal crépuscule d'avril par la fenêtre ouverte. C'était un combat féroce, une lutte à mort qui paraissait pourtant dénuée de toute violence, parce qu'elle était faite d'attaques contorsionnées et de dérobades décomposées, ralenties, cauteleuses, solennelles, de sorte qu'entre les unes et les autres les pétunias avaient le temps de refleurir et Gaston celui d'oublier ses rêves d'aéronautique dans la chambre voisine, comme s'il se fût agi de deux amants ennemis essayant de se réconcilier au fond d'un aquarium diaphane. Dans le grondement de ce corps à corps acharné et plein de cérémonie, Amaranta Ursula comprit que tout le soin qu'elle mettait à garder le silence était tellement absurde qu'il aurait pu éveiller les soupçons de son mari, à côté, bien plus que le vacarme guerrier qu'ils essayaient d'éviter. Alors elle se mit à rire les lèvres serrées, sans renoncer à la lutte, mais se défendant par de feintes morsures et en débelettant peu à peu son corps, jusqu'à ce qu'ensemble ils eussent conscience d'être tout à la fois adversaires et complices, et cette mêlée dégénéra en ébats conventionnels, et les attaques se firent caresses. Brusquement, presque en jouant, comme une espièglerie de plus, Amaranta Ursula négligea de se défendre et, lorsqu'elle voulut réagir, effrayée par ce qu'elle-même avait rendu possible, il était déjà trop tard. Un choc énorme l'immobilisa en son centre de gravité, l'ensemença sur place, et sa volonté défensive fut réduite à rien par l'irrésistible appétit de connaître quels étaient ces sifflements orangés et ces sphères invisibles qui l'attendaient de l'autre côté de la mort. À peine eut-elle le temps de tendre la main, de chercher à tâtons la serviette de toilette et de se la mettre entre les dents comme un bâillon, pour empêcher que ne sortissent les petits miaulements de chatte qui étaient déjà en train de lui déchirer les entrailles. »