dimanche 6 septembre 2015

Le dormeur du rivage

C'est un lit de sable où crépite une mer,
Une langue de grains que les vagues exhument,
Scrutant les paillettes d'or, tout près d'Homère.
C'est un long rivage qui filtre l'écume.

Un jeune migrant, yeux clos, paumes ouvertes,
L'oreille droite rivée au pouls de la terre,
Dort ; sur son petit corps ancré et inerte,
Se répand une bruine volant dans les airs.

Creusant son empreinte, il rêve de l'ouest.
Il a ses bras nus égarés dans sa sieste :
Méditerranée, apaise-le, il a peur.

Le sel marin ne fait point grimacer ses traits.
Il dort, paisible, dans le sablonneux minerai,
Et les plis de son lit s'ouvrent à nos pleurs.

mercredi 24 juin 2015

Aller en soi

Rainer Maria Rilke, extrait de Lettres à un jeune poète, paru en 1903.

« Paris, le 17 février 1903. Cher Monsieur,

Votre lettre m'est parvenue il y a quelques jours seulement. Je tiens à vous remercier pour la grande et l'aimable confiance dont elle témoigne. Je puis à peine faire davantage. Je ne peux examiner la manière de vos vers, car toute intention critique m'est bien trop étrangère. Rien n'est plus superficiel, pour aborder une œuvre d'art, que des propos critiques : il en résulte toujours quelques malentendus plus ou moins heureux. Jamais les choses ne sont saisissables et concevables autant qu'on voudrait, le plus souvent, nous le faire croire ; la plupart des événements sont indicibles, se produisent au sein d'un espace où n'a jamais pénétré le moindre mot ; et plus inexprimables que tout sont les œuvres d'art, existences fort secrètes dont la vie, comparée à la nôtre qui passe, dure. (...)
Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n'existe qu'un seul moyen : plongez en vous-même, recherchez la raison qui vous enjoint d'écrire ; examinez si cette raison étend ses racines jusqu'aux plus extrêmes profondeurs de votre cœur ; répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire. Avant toute chose, demandez-vous, à l'heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j'écrive ? Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde. Et si elle devait être positive, si vous étiez fondé à répondre à cette question grave par un puissant et simple « je ne peux pas faire autrement », construisez alors votre existence en fonction de cette nécessité ; jusque dans ses moindres instants les plus insignifiants,  votre vie doit être le signe et le témoin de cette impulsion. Rapprochez-vous alors de la nature. Cherchez à dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous éprouvez, ce qui est pour vous objet d'amour ou de perte. N'écrivez pas d'histoire d'amour, évitez dans un premier temps ces formes trop courantes et trop banales : elles sont ce qu'il y a de plus difficile, car donner quelque chose d'original, tandis que se presse en masse toute la tradition des œuvres réussies et dont une part est brillante, requiert une grande force déjà mûrie. Fuyez donc les thèmes généraux pour ceux que vous offre votre propre vie quotidienne ; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous traversent l'esprit et la croyance à une beauté quelle qu'elle soit — décrivez tout cela en obéissant à une honnêteté profonde, humble et silencieuse, et, pour vous exprimer, ayez recours aux choses qui vous entourent, aux images de vos rêves et aux objets de vos souvenirs. Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n'y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. Et quand bien même vous seriez dans une prison dont les murs ne laisseraient rien percevoir à vos sens des bruits du monde, n'auriez-vous pas alors toujours à votre disposition votre enfance, sa richesse royale et précieuse, ce trésor des souvenirs ? Portez là votre attention. Cherchez à éveiller les sensations englouties de ce lointain passé ; votre personnalité en sera confortée, votre solitude en sera élargie pour devenir cette demeure à peine visible loin de laquelle passera le vacarme des autres.
Et lorsque de ce retour à son intériorité, lorsque de cette immersion dans son propre monde surgissent des vers, vous ne songerez pas à interroger quelqu'un pour savoir si ce sont de bons vers. Vous ne tenterez pas non plus d'intéresser des revues à ces travaux, car vous verrez en eux ce qui vous appartient naturellement et vous est cher : une part comme une expression de votre vie. Une œuvre d'art est bonne qui surgit de la nécessité. C'est dans la modalité de son origine que réside le verdict qui la sanctionne: il n'y en a pas d'autre.
Voilà pourquoi, cher Monsieur, je ne saurais vous donner d'autre conseil que celui-ci : aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d'où surgit votre vie ; c'est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité. Acceptez cette réponse comme elle s'exprimera, sans chercher à démêler davantage. Peut-être apparaîtra-t-il que vous avez vocation à être artiste. Assumez alors ce destin, et supportez-en la charge et la grandeur sans vous demander chaque fois quel bénéfice pourrait vous échoir de l'extérieur. Car celui qui crée doit être son propre univers, et trouver tout ce qu'il cherche en lui et dans la nature à laquelle il s'est lié. »

Rainer Maria Rilke.

vendredi 19 juin 2015

Jozef van Wissem

Prophète de l'ombre, des ténèbres, et des rais de lumières volés aux défunts crépuscules, il porte le noir, des clous de ses chaussures jusqu'aux cernes tracés droit au crayon, qui lui dessinent un regard trempé dans l'éternité. Jozef hante la sortie de secours latérale de l'abside et jette de timides coups d'œil dans la nef. Une fenêtre de dessous la coupole découpe quelques rayons obliques qui manquent leur cible, la chaise de l'artiste. Puis il entre en scène. Jozef van Wissem, l'émissaire du baroque psychédélique arrache son luth à son tombeau, noirs tous les deux.
Désormais assis, son bras gauche replié sur le manche de son instrument, la chemise dévoile un bracelet clouté. Le pied gauche se cale sur le petit marche-pied repliable. Concentré sur la justesse de l'appel qu'il s'apprête à lancer, ses cheveux longs et fins tissent un rideau clairsemé qui masque à peine son visage figé et une expression austère. Les bruits de l'auditoire, les chuchotis et cliquetis saillants se découpent bientôt en une pluie agonisante, et le silence ouvre la voix aux cordes vocales des âmes égarées. Elles vibrent et sonnent comme un clavecin desséché sous le soleil ardent de l'enfer. Chaque corde touchée du doigt produit un son qui manque de disparaître dans un précipice tandis que l'écho, trop prompt à répercuter sa chute, laisse à la dérive la note reproduite, ignorant sa propre écoute.
Quelque chose entre l'Orient et l'Occident se noue, qui noie les frontières, et redonne vie aux naufragés engagés dans la route de l'Absolu. Adam et Ève* nous honorent de leur présence, bien que personne ne les ait vus. Tapis derrière une colonne, leur ombre effleure le pied gauche de Jozef qui, tantôt quitte le marche-pied, tantôt le reprend. Sa musique respire comme un condamné qui se réveille au lendemain de son exécution capitale, sous l'aurore froide et ensoleillée qui nappe le centre désert de la place publique. Le fantôme Jozef l'accueille dans le monde de l'au-delà. Il donne l'absolution aux marginaux, et traite en douce, ruse et complote avec les croyants.
Des catacombes éclairées au néon, sa ballade nous mène subitement aux salons de pierres transpercés de ronds lumineux dessinés à la bougie. Le pouls des tableaux de Vermeer, ses racines, bat et vibre à la cadence des artères de sa ville d'adoption, New York. Nous sommes tous de jeunes européens fraichement débarqués qui pénétrons dans une petite salle délabrée de Brooklyn et entendons la bande son de l'Allégorie de la foi, ce tableau qui convertit le message divin en foudre. Tandis que Sofia Coppola déterre le soleil baroque sous le feux des sonorités métalliques de New Order, Jozef, lui, l'enterre à nouveau et irradie nos sous-sols juste là, sous nos pieds. Une onde de choc qui ne cesse de siffler, de susurrer sa venue. La frayeur d'une fin contenue, d'une marche qui ploie lentement sous la rosée.
Dans la décadence mortifère, se glisse un morceau langoureux, festif et rebondissant, « He Is Hanging By His Shiny Arms His Heart An Open Wound With Love » avec une joie se mêlant aux souvenirs, associant l'aigu aux élans et aux chutes de l'effronterie. Puis, la gravité des images du passé, scarifiées dans la mémoire, brûlent à nouveau, pas tout à fait estompées par les sonorités claires et envolées. Le regard cherche vers la terre des ancêtres et s'incline sous le poids de l'émotion que Jozef vampirise. La composition ignore les pauses du temps, et glorifie les interstices. L'arrachement du pas sur le pas. Comme tenir un livre et sentir que tout peut devenir mais que rien ne peut advenir sans parcourir les mots que nos doigts masquent dans l'écartement du papier. La même chose est en jeu ici. Le jeune européen apprend à déplier son pas dans l'écoute tant que se libère la musique. Ne pas disjoindre patience et élévation.

Deux jours se sont couchés, deux nuits se sont levées et Jozef a quitté le sacré pour le profane, excentré, en quête de vagabonds déchirés par l'époque assassine. Aux Pavillons sauvages, le cercueil capitonné de son luth forme une ombre dans un coin de la scène surélevée, dans la grande salle du squat. Plus aucune trace de sainteté, à part lui, le grand Jozef. Les limites du religieux, ici absentes, font place à un vide et son appel résonnera plus fort, son voyage étirera plus loin les horizons.
Pour son rappel, Jozef reste debout, dégoulinant de sueur, et tient son luth, les bras tendus, comme une guitare électrique engoudronnée. Des saluts, des appels s'enchevêtrent et couvrent les dernières notes qui peinent à trouver la sortie. Le moderne s'éteint doucement, il n'existe plus vraiment. Il y aura un effort à faire pour retrouver son chapitre. Jozef a quitté la scène, le public se cherche. Peine à fixer un point d'ancrage. Il faut guetter sa musique intérieure, son souffle tandis que le feu distillé consume notre âge.

*Les deux personnages principaux du film de Jim Jarmusch, « Only Lovers Left Alive », dont Jozef van Wissem a composé la musique.

///Écoutez ici une partie du concert donné dans le cadre de Passe ton Bach d'abord, le 07 juin 2015, à la Chapelle du collège de Foix, à Toulouse.

Jozef van Wissem by William Lacalmontie.


mardi 31 mars 2015

En attendant Ernest

Ernest ou comment l'oublier*

Une mise en scène de la Compagnie du Rêvoir. Un texte de Ahmed Madani.

Là-haut, il y a Dieu. Sous Dieu, les étoiles. Et sous les étoiles, les artistes de cirque qui les décrochent et font le lien avec les hommes. En bas, il y a le plancher des vaches, celles que Marie-Louise trayait dans son enfance. Et sous le plancher des vaches, les morts. Marie-Louise et Yvonne, deux anciennes acrobates du cirque Ernesto, errent là, dans cet espace vibrant d'inanité, entre la terre ferme et la voûte céleste. Et dans un geste tendu par l'effort qu'elles arrachent à leur âge, elles tentent de combattre la pesanteur en grimpant sur leur armoire, les chaises, la table, pour ne pas sentir à leurs pieds, la froideur de cette terre et ses tubercules prêts à emprisonner leurs rêves.

Et tandis qu'elles montent, les étoiles devenues poussière d'or, se dérobent, tombent, et narguent leur souplesse défraîchie. Sitôt que Marie-Louise et Yvonne croient atteindre de nouveau le firmament, celui-ci se désagrège et recouvre leur logis, les contraignant au ménage, la plus ingrate des tâches quotidiennes. Poussière d'étoiles devient poussière de logis. Le firmament, plafonnier. Le cercle de la piste, encerclement. Les costumes, oripeaux, peaux de chagrin, grains de poussière...

« Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s'en va, c'est terrible. »** C'est terrible et en même temps, le fait d'attendre maintient la possibilité qu'il arrive, Ernest, et qu'il les invite à entrer de nouveau en piste. Dans l'attente, elles ouvrent péniblement un petit espace au destin. Seulement la destinée est bien trop grande pour se glisser dans le chas d'une aiguille. L'éventualité de reprendre, de recommencer le passé glorieux s'étiole. Alors, elles balayent la poussière. Et comme l'artiste ne meurt jamais, par la féérie de son art, le balai convoque le ballet. Un instant de distraction suffit à rallumer la flamme, aidé en cela par l'autre, qui porte aussi le même rêve, le même espoir.

Le passé est à la fois joie et terreur. Joie de leur éclat immortalisé sur le journal et terreur de leur jeunesse maussade. La difficulté ? Oublier le mauvais passé de peur qu'il ne revienne si Ernest ne revient pas. Chose impossible pour Marie-Louise qui doit composer avec une mémoire se noyant dans le puits insondable des souvenirs. Yvonne, alors seule gardienne du passé, s'en remet à Dieu et allume un cierge à défaut du cercle de lumière au centre de la piste.

La vie de Marie-Louise et Yvonne, figée dans la verticalité spatiale, l'est également dans l'horizontalité du temps qui passe. Le rituel devient alors une planche de salut en même temps qu'un piège. Il annihile le temps si bien qu'elles ne savent plus si le temps passe ou si ce sont elles qui passent sans lui. Elles ne sont jamais en accord avec lui, elles ne sont jamais dans le temps. Elles lui échappent en vivant dans leur armoire, à demi loge, à demi geôle, dans laquelle chacune des fenêtres est une lucarne ronde comme la lune, composant un regard ébahi de clown perpétuellement ouvert sur la prochaine venue d'Ernest.

Simone Veil écrit : « La monotonie est ce qu’il y a de plus beau ou de plus affreux. De plus beau si c’est un reflet de l’éternité, de plus affreux si c’est l’indice d’une perpétuité sans changement. Temps dépassé ou temps stérilisé. » La monotonie devient reflet de l'éternité lorsque le passé se fond dans le moment présent et que le coup de balai devient un numéro de cirque ; et indice de perpétuité sans changement lorsque la poussière revient et qu'il faut la nettoyer. Comme si l'éternité gagnée en étant vedette un jour, devait se payer pour l'éternité à souffler toutes les lumières allumées dans les yeux des spectateurs. Il ne reste plus qu'à se saouler pour tuer l'instant, ne plus avoir conscience et assouplir les corps sclérosés.

Lorsque le désespoir et la vanité de l'attente finissent par creuser une rage en elles, c'est qu'il est l'heure de se coucher, que le jour décline. Demain se répand déjà au sol, monte comme une vapeur, un faible brouillard au-dessus d'une froide rivière, et frôle l'armoire endormie. Il hante le logis et pourrait bien inviter l'écho. Pas question d'entendre le vide pour Marie-Louise et Yvonne. Éteignez les lumières. Le spectacle est terminé.

*Au Théâtre du Pont Neuf, du 31 avril 2015 au 04 mai 2015.

**Samuel Beckett, En attendant Godot.
Marlène Gagnol (à gauche) et Rachel Da Silva (à droite) ⓒ Marie-Yasmine Chemsseddoha.

samedi 21 mars 2015

Le passé retrouvé

Murmures des murs de Victoria Thierrée-Chaplin, avec Aurélia Thierrée

Il faut partir, quitter les lieux, fermer les yeux. Mais quelque chose résiste, s'accroche aux murs, se loge sous l'épiderme fait de couches de papiers peints : les souvenirs. Des cieux tombe déjà le plâtre, les murs s'effritent, tout va disparaître. C'est le moment que choisissent les fantômes du passé pour se réveiller. Un passé qui s'est imprimé là, sur ces murs comme des toiles de cinéma. Il ne sera bientôt plus possible de revoir les films ici. Mais seulement de les convoquer dans son esprit, avec le risque de les voir déformés par les caprices de ces fantômes.

Les souvenirs, jamais ne disparaissent. Et pourtant ils sont constitués d'images elles-mêmes formées et figées grâce aux choses matérielles qui nous entourent. Seulement, ces choses-là meurent un jour, se craquèlent, se brisent, deviennent poussière et recouvrent de cette fine couche les visions du passé qu'un revers de main tente vainement d'épousseter. L'alchimie du songe a plongé les souvenirs dans le bain révélateur, et les images, qui jamais ne seront matière, voyageront dans l'âme de celui qui rêve.
Un voyage sens dessus dessous, au sein duquel sont enracinées sur le bas-côté de nos actions, comme des bornes kilométriques. La peinture est écaillée et le kilomètre censé nous renseigner sur notre position est un peu effacé. Faire marche arrière, c'est briser le cours du temps : c'est-à-dire retrouver des images déconnectées d'un instant, des images qui flottent dans la coupe d'un sorcier que notre inconscient abrite généreusement, alors que lui s'amuse à nous trahir en tissant des liens absurdes entre des époques révolues. Et il nous contraint même à garder en mémoire des petits objets, comme les chaussures par exemple. Comme si ces chaussures, qu'il faut ranger, était une partie de nous immortelle, qui jamais ne pourrait se loger dans un carton car elles ne prennent sens qu'à nos pieds. Ici, les chaussures à talons renvoient au ballet du film de Michael Powell et Emeric Pressburger, Les Chaussons rouges, séquence relatant le conte d'Andersen, Les Souliers rouges. Un conte dans lequel l'héroïne ne peut s'empêcher de danser dès qu'elle porte ces souliers-là.

Et le passé retrouvé se met à danser, lui aussi, comme le reflet d'un quartier tout entier dans l'eau qui remplace les routes – nous sommes à Venise , si bien qu'on marche là où il faut nager, et on se noie. Le passé fond sur nous comme une vague, un mirage. Puis les fantômes deviennent des monstres car le souvenir grossit toujours, amplifie. Or, les fantômes ne sont rien d'autre qu'un jeu de mémoire et ils ne bougent que parce que nous les appelons et les invitons à nous murmurer le passé. Pour cette raison, ils ne nous effraient pas complètement, ils nous fascinent aussi un peu.

Le temps presse. Vite, emballer les objets dans du papier à bulles, pour les protéger. Ce qui protège, c'est l'air, ce qui ne se voit pas. L'air contenu dans les bulles du papier. Pourquoi aime-t-on tant éclater les bulles de ce papier ? Parce qu'on fait alors entendre ce qui ne se voit pas. Et puis finalement, s'il faut tant prendre soin du vase, pourquoi ne pas prendre autant soin de soi et se laisser soi-même envelopper par le papier à bulles pour voyager en toute sécurité ! Se laisser porter. Par le vent. Il siffle en parcourant le quartier, grand courant d'air de la mémoire, comme dans les rêves de Guido, le personnage de Huit et demi de Federico Fellini. Le vent ne se voit pas non plus mais il est aussi un personnage qui murmure, à sa façon.

La fin approche, tout va redevenir poussière. La poussière c'est le murmure des choses matérielles, des choses qui ont un corps : elle danse avant de se poser quelque part. Ce qu'il nous dit, ce murmure, c'est qu'il ne pourra jamais parler à haute voix pour tout raconter sinon il va nous réveiller et faire éclater la bulle. Ce qu'elle nous dit, la poussière, c'est qu'elle dépose un léger voile pour ne pas que la lumière éclatante nous réveille. Et lorsque nous serons nous-mêmes poussière, nous murmurerons aux vivants, à notre tour, narguant la mort comme le suggère Marcel Proust.

« Mais qu’un bruit, une odeur, déjà entendu ou respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi, qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de “mort” n’ait pas de sons pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? »*

*À la recherche du temps perdu, (tome VII, Le Temps retrouvé).
>À lire également l'article de Pierre David sur le blog La Maison jaune.
Aurélia Thierrée.

mercredi 4 février 2015

Le vagin de la mort

L'Apollonide de Bertrand Bonello (2011)

La maison close ou le vagin de la mort. Là, paradis et enfer se disputent la nuit : la nuit des temps, dans laquelle les fantômes féminins y exercent le plus vieux métier du monde. Derrière les épais rideaux, les ténèbres à peine ouvertes aux lueurs de bougies, ralentissent les mouvements, desserrent les corsets, convoquent le jeu. Sous les dorures, le leurre a du charme, de la galanterie et de l'esprit. Les clients donnent de beaux attraits à leur luxure, autant que les putains se parent de bijoux et tissus raffinés. Mais jamais une émeraude offerte ne brillera autrement qu'en rêves. « Viennent-ils pour un songe, effroi des longues nuits ? »* Il est difficile pour un homme d'aimer une putain autrement que comme une putain, bien qu'il s'en défende. Il n'aime jamais que l'idée d'une femme, toute offerte et parée du lustre de ses propres rêveries débridées. Et combien il est difficile alors pour lui d'apercevoir par mégarde, à la dérobée, un regard qui trahit le simulacre ! « Pourquoi ce morne ennui sur son visage auguste ? »* Que lui faut-il de plus, dans ce cas, à cet homme, pour découper un sourire dans la chair de sa putain et lui fait croire qu'il lui offre ce sourire pour la vie, alors qu'il n'exécute qu'un fantasme, une nuit, en passant ! Il transforme alors le fard en cicatrices, dans les cris et le sang. Marquée de la sorte, elle lui appartiendra à vie.
L'homme de l'Apollonide a l'impertinence, doublée de sa vulgaire obnubilation, de croire que sa venue les honore le jour comme la nuit. Or, au petit jour, dès sa disparition, les aurores froides et blanchâtres éclairent brutalement les plis des corps de ces femmes qu'elles cherchent à laver méticuleusement de l'injure avant de les enduire à nouveau des vapeurs de parfum et qu'ils ne transpirent des vapeurs d'alcool. À la question comment y échapper, Clotilde y répond en reprenant les mots d'Henri Michaux : « Si nous ne brûlons pas, comment éclairer la nuit ? »

L'irréconciliable nature à l'œuvre ici comme ailleurs, se résume à merveille par ce trait d'esprit de Maurice, l'un des clients : « Les hommes ont des secrets mais n'ont pas de mystères. » Précisément ce que cherche Michaud, cet autre client, qui se désespérent de les aimer toutes, ces putains : il croit le trouver, ce mystère, en osant plonger ses yeux dans l'œil de leur vagin. Elles, savent bien qu'il n'y a rien d'autre que l'abandon et la déchéance, sans compter le risque de maladie que le docteur guette attentivement. Elles le redoutent bien plus que ces hommes aux désirs fantasques. Ses outils font résonner la fin, son ombre traîne dans l'anti-chambre de la cruelle vérité : celle de la fragilité du corps et des lendemains aux plaies rougeoyantes. L'une d'elle y laissera son mystère.
Quand vient le temps de la consolation, dans les tendres baisers qu'elles se donnent à la volée, point d'acte charnel qui parle – elles sont à jamais exsangues de cette volupté-là –, mais plutôt un acte militant autant que poétique. C'est la conscience du tragique tapie dans la frénésie de l'instant aux ailes frêles de papillon diurne égaré, prisonnier de la nuit. Il n'y a personne d'autre qu'elles pour se réconforter. Le satin blanc ne tarde pas à devenir un linceul de dentelles. Quand la mort est là, que le cristal s'efface pour le verre faute d'argent, ce sont leur propre voix qu'elles font chanter.

Paris inaugure son métro. Le prolongement de la nuit n'est plus l'apanage de la clientèle du lupanar dès lors qu'il devient une routine. Il est déjà trop tard pour user de subterfuges. Les feux même sont de vains artifices. Loin de retarder la fin et relancer le désir de fête, masques et loups ne sont plus là que pour cacher les sourires qui tombent comme des pétales de rose blanche. La nostalgie du siècle achevé est aussi la nostalgie de la nuit précédente qui jamais ne s'éternisa. Les visages se dévoilent et les corps se dénudent une dernière fois, avant de tirer définitivement le rideau, d'éteindre la lanterne et de descendre sur le trottoir. La nuit est morte, il faut s'approprier le jour.

*L'Apollonide, Derniers poèmes, Leconte de Lisle, 1895 (publication posthume).

L'Apollonide de Bertrand Bonello.




dimanche 1 février 2015

Un jeu mortel

Imre Kertész

« L’écriture est un jeu mortel. Lorsqu’on s’engage dans l’écriture d’un roman, il faut trouver un langage. Ce souci de faire naître un langage singulier revêt aux yeux de l’écrivain une gravité mortelle, devient pour lui une question vitale. (...) L’art du roman consiste à trouver une unité entre trois dimensions clés, le langage, le temps et l’action. »*

*Philosophie Magazine n°71, daté du 04 juillet 2013.

mercredi 21 janvier 2015

Un halo lumineux

Virginia Woolf, « L’Art du Roman »

« Examinez pour un instant un esprit ordinaire en un jour ordinaire. L'esprit reçoit des myriades d'impressions, banales, fantasques, évanescentes ou gravées avec la netteté de l'acier. Elles arrivent de tous côtés, incessante pluie d'innombrables atomes. Et à mesure qu’elles tombent, à mesure qu’elles se réunissent pour former la vie de lundi, la vie de mardi, l’accent se place différemment ; le moment important n’est plus ici, mais là. De sorte que si l’écrivain était un homme libre et non un esclave, s’il pouvait écrire ce qui lui plaît, non ce qu’il doit, il n’y aurait pas d’intrigue, pas de comédie, pas de tragédie, pas d’histoire d’amour, pas de catastrophe conventionnelle, et peut-être pas un seul bouton cousu comme dans les romans réalistes. 
La vie n’est pas une série de lampes arrangées systématiquement ; la vie est un halo lumineux, une enveloppe à demi transparente qui nous enveloppe depuis la naissance de notre conscience. Est-ce que la tâche du romancier n’est pas de saisir cet esprit changeant, inconnu, mal délimité, les aberrations ou les complexités qu’il peut présenter, avec aussi peu de mélange de faits extérieurs qu’il sera possible. Nous ne plaidons pas seulement pour le courage et la sincérité, nous essayons de faire comprendre que la vraie matière du roman est un peu différente de celle que la convention nous a habitués à considérer. »

Virginia Woolf.

lundi 19 janvier 2015

Pas de scandale

Pas de scandale de Benoît Jacquot (1999)

Opposer à la dictature de la morale, l'anarchie bienveillante des ressentis, jusqu'à son propre étonnement, lui-même composant de la libération de ses émotions. Et vivre dans l'ouverture extatique permanente. Voilà un beau programme ! C'est celui de Grégoire, dirigeant d'entreprise accusé de malversations financières.
De la prison à son luxueux appartement du seizième arrondissement de Paris, il y a certainement autant d'écart qu'entre l'enfer et le paradis. Grégoire s'apprête à faire le saut et sa rédemption est proche. Sauf qu'elle ne correspond pas tout à fait à ce que son entourage en attend. Il voudrait qu'il reprenne sa place, avec dignité et fermeté. Grégoire reconnaît sa culpabilité mais pas sa responsabilité. Pas question d'endosser ce que tout le monde doit porter et voir en face. Trop de choses à dire mais comment les dire sans qu'elles ne soient pas prises de travers. Le mieux est de prendre son temps. De garder le silence. De ne pas se couper de la véracité de son être par l'obligation, la contrainte des attentes médiatiques.
Le scandale a eu lieu, c'est fait ! Il y a moyen de l'étouffer, de le rendre plus lisse. Mais au prix du mensonge, c'est-à-dire au prix même de ce qui a rendu Grégoire coupable. Pourquoi recommencer ? Et surtout, pourquoi ne pas être soi-même, pour de bon, et briser la spirale. Le vrai scandale est là. Grégoire le choisit cette fois délibérément parce que ce scandale-là est juste.
Le temps de son enfermement, Grégoire quitte un monde qu'il retrouve à l'identique : ne pas faire de vagues, dire ce que les autres attendent que vous disiez parce que le jugement de l'autre nous effraie, nous paralyse. Se taire, conserver les verrous de la bienséance qui envenime les rapports humains. Ne pas renverser les codes, les protocoles pour y dénicher les petites poussières qui font rire. Plus les sphères dans lesquelles nous naviguons sont hautes et pressurisées, plus l'enjeu est lourd, plus la parole est verrouillée, éloignée de l'être.
De retour de prison, il y a en apparence deux alternatives, deux excès possibles : plus de fautes jusqu'à la violence, la folie ou la droite conduite jusqu'à l'hypocrisie, aux petites duperies. Grégoire ouvre une troisième alternative : celle qui mène à la vérité de l'être, la seule vérité qu'il a lui-même éprouvée en prison. Et elle ne prend son essor que dans l'instant, débarrassée du passé et de l'avenir, car tout ce qui s'accroche sans cette légitime véracité ne dure qu'un temps.
Plus tard, il retrouve un compagnon de cellules, plus jeune que lui. Deux personnes qui reviennent de prison peuvent se comprendre sauf que Grégoire, lui, revient de plus loin encore. Dans son luxueux appartement, il recherche désormais la simplicité de sa geôle, pour ne pas s'éloigner de lui-même.
Débarrassé du soi empoisonné par le carcan de la société, il est désormais possible de se libérer de ses anciennes peurs, puisqu'elles ne sont pas les siennes si notre être n'est pas le nôtre. Grégoire s'essaie à reprendre l'ascenseur, ignorant sa claustrophobie passée, alors qu'il raccompagne la coiffeuse de sa femme, Stéphanie, et s'ouvre à cette peur nouvelle qui n'a plus de sens, plus de justifications. Et puis Stéphanie, elle aussi, est bien plus qu'une coiffeuse, car Grégoire sait que tout le monde a en lui cette petite clarté étouffée, que chacun tente d'allumer en plein jour. C'est bien ridicule d'allumer cette petite clarté en plein jour, pourtant il n'y a rien d'autre qu'elle, nous sommes cette petite clarté et si personne ne la voit, personne ne peut nous comprendre.

« Si vous commencez à regarder les gens, vous êtes cuit, vous êtes fichu. Parce que vous allez être bouleversé pratiquement à chaque fois. Et vous allez perdre tout jugement, vous allez quitter même les rivages fleuris et bien ordonnés, les jardins à la française de la morale. Vous allez quitter tout ça et vous allez entrer dans un abîme de perplexité. »* Grégoire veut se noyer dans cet abîme-là. Il ne regarde pas seulement les gens. Il regarde tout de la même manière. Tout est nouveau dès lors qu'il se dépouille de toute la fastueuse et goudronnée apparence de son rang. Il ne signifie plus rien, ce rang, du fait qu'il a côtoyé l'ordinaire des gens coupables. Et tout le monde peut l'être un jour ou l'autre. Et puis il est absurde de considérer et conserver un rang qui ne le protège pas, le rend coupable à double titre : par une faute et l'ignorance de cette faute. Alors, autant devenir tout le monde, un anonyme, et tout est possible.

Lorsque quelqu'un brise les codes, qu'il a trouvé la voie de son salut, il tente les autres qui cherchent encore l'issue de leur impasse. Le charme que lui trouve Stéphanie est là. Devenir soi nous libère de notre âge, tout est neuf dans notre regard et nous perdons notre ancrage fantomatique et sclérosé. Sortir de la prison pour rentrer dans une autre, que tout le monde admet sans reconnaître son mal ? Pure folie ! Et puis ça n'a aucun sens.
Il en va de même dans la famille : elle nous ligote par ses convenances et puis elle aussi contient des rangs. Lorsque son frère, Louis, lui demande ce qu'il fait de sa famille, des proches, Grégoire lui oppose les lointains, source d'éclat. Christian Bobin écrit dans La grande vie : « Je vais chercher là-bas de quoi éclairer ici. C'est ce qu'on appelle "poésie", n'est-ce pas ? »

*Propos de Christian Bobin dans « Les Racines du ciel », émission du 07 septembre 2014.


« Grégoire », Fabrice Luchini et « Stéphanie », Vahina Giocante.

jeudi 8 janvier 2015

Charlie

Ce matin, à mon réveil, mon dessin n'est plus sous ma lampe, sur mon chevet. Où est mon dessin ? Qui a pris mon dessin ? Il était là, sous ma lampe avec tous mes crayons, avant que j'aille dans les rêves. Ils sont tous rangés dans ma trousse maintenant. J'avais fait le plus beau des dessins. Je veux savoir où il est. Si Maman l'a jeté, je vais pleurer, c'est sûr. Je me lève. Je vais à la cuisine en frottant mes yeux, et j'entends qu'elle prépare le petit-déjeuner.
– Bonjour mon grand !
Ça tremble un peu dans ma voix. J'essaie de lui poser quand même ma question :
 Où est mon...
Maman a un sourire aux lèvres. Elle regarde, comme moi, mon dessin qui est accroché au mur de la cuisine.
 Pourquoi tu l'as accroché au mur celui-là ?
 Parce que c'est le plus beau !
Elle a raison, bien sûr. C'est le plus beau que j'ai fait et je sais pourquoi. C'est parce que j'ai choisi une couleur pour chaque lettre : C-H-A-R-L-I-E. Mais je sais bien qu'elle ne dit pas tout. Hier, je crois que je suis devenu un grand mais j'ai rien dit à mes parents. J'ai rien dit, pour ne pas leur faire de la peine. Ils étaient assez tristes comme ça, mes parents ! Et si elle l'a accroché, c'est pour que je reste encore un enfant. Les grands aiment pas que les enfants grandissent trop vite. Mamie dit tout le temps : "Si seulement il pouvait rester toujours comme ça !"
Hier, j'ai compris plein de choses, pourtant mes parents, eux, avaient l'impression de ne pas comprendre grand chose. Ils avaient l'air perdu. J'aurais bien aimé les aider. J'ai essayé de le faire d'ailleurs. Quand j'ai commencé à entendre partout, à la radio, à la télévision, dans les conversations de Maman au téléphone, partout Charlie, Charlie, Charlie ! j'ai creusé dans ma tête comme quand je dois choisir une couleur pour un dessin. J'ai creusé dans ma tête mais rien ne venait. Alors, j'ai posé la question à Maman :
 C'est qui Charlie ?
 Charlie ?
Elle a pas répondu tout de suite, je crois bien qu'elle attendait ma question, les adultes savent toujours les questions qu'on va poser mais ils font croire qu'ils ne savent pas pour avoir du temps pour réfléchir. C'est malin ! Et ils finissent par faire des réponses d'adultes :
 Charlie, c'est un héros !
Et moi, j'avais bien compris qu'on avait essayé de faire du mal à Charlie. Et même, j'ai entendu des mots qui font mal aux adultes, alors j'ai demandé :
 Maman ? Il est mort Charlie ?
 Non, mon grand ! Il n'est pas mort !
J'ai voulu poser encore une question et c'est là que j'ai tout compris. Quand j'ouvre mes magazines, des fois y a un jeu où il pose la même question que je voulais lui poser : "Où est Charlie ?" S'il faut chercher Charlie, c'est parce que c'est un héros et que les héros ils savent super bien se cacher. Ils savent tellement bien se cacher qu'ils ressemblent à tout le monde. Mais je voulais entendre la réponse de Maman, alors j'ai quand même posé ma question :
 Mais, il est où Charlie ?
 Charlie, il est dans le cœur de tous les êtres humains !
Encore et toujours des réponses d'adultes, mais c'est pas grave, je savais.
Et quand Papa est arrivé, plus tard, je voulais aussi lui poser la question. Parce que des fois, quand ils font des réponses d'adultes, ils disent des choses bizarres et ils répondent pas les mêmes choses.
 C'est qui Charlie, Papa ?
 Charlie ? C'est toi, c'est moi, c'est tout le monde !
 Mais tout le monde ne s'appelle pas Charlie ? Maman elle dit que c'est un héros !
Papa s'est tourné vers Maman et il l'a regardée comme quand il veut lui dire qu'il l'aime, et puis il m'a regardé encore et il a dit :
 Maman a raison, c'est un héros !
 Et c'est quoi ses pouvoirs ? Il a une cape ?
 Il a juste un crayon ! C'est pour ça que c'est un héros ! Il dessine, c'est tout !
Le soir, après le repas, Papa est parti embrasser Maman dans le salon, je crois qu'elle avait les yeux qui brillaient comme quand les pleurs vont faire la cascade. À ce moment-là, le téléphone de Maman a dansé sur la table de la cuisine et comme mes parents me voyaient pas, j'ai regardé ce qu'il y avait dessus et j'ai vu encore les lettres de Charlie en blanc avec du noir tout autour. Je ne sais pas lire, mais ces lettres-là je sais les reconnaître, c'est facile ! Quand j'ai vu juste du noir et du blanc, ça m'a donné l'idée de mettre des couleurs. J'ai couru dans ma chambre et j'ai commencé le plus beau de mes dessins. Je voulais faire une surprise à mes parents, je crois que je voulais aussi qu'ils soient moins tristes. Alors j'ai craqué, j'ai fait demi-tour et je leur ai dit, avec une voix d'enfant exprès, pour pas qu'ils pensent que je suis déjà un grand qui sait tout du monde des grands :
– Je vais faire le plus beau des dessins avec mon prénom !
Maman est venue m'embrasser pour me dire bonne nuit. Ses yeux ne brillaient plus. Et Papa est venu à son tour m'embrasser :
– Oui, le plus beau des dessins et après au lit !
Et je voulais pas qu'ils soient tristes, je voulais pas qu'ils pensent que je n'étais plus un enfant mais j'avais aussi envie de leur dire que je savais tout. Que je savais pourquoi j'étais un garçon et pourquoi il m'avait choisi ce prénom. Alors je leur ai dit un secret :
 Plus tard, je serai un dessinateur !
Papa a dit :
 Tu veux plus être policier ?
 Si ! Je serai policier et dessinateur !
Et il a chuchoté, lui aussi, comme un secret :
– Charlie, mon grand garçon !