dimanche 19 mars 2017

Derrière le masque d'argile

Dehors, personne ne flâne. Il est encore tôt. Les livreurs se répandent au beau milieu des places et des angles de rues avec une aisance inhabituelle, tant que le flot ininterrompu du trafic tarde à noyer la ville. Difficile de dire si le pavé brille de la rosée, du nettoyage matinal ou d'une pluie nocturne. Mais il reflète la promesse d'un jour calme et mimétique, d'un quotidien rempli d'une mansuétude bleue, de celle qui ouvre le ciel à l'infini.
Je traverse le centre en direction de la rue Mirepoix pour écouter Solange Oswald(1), une comédienne, au Café des Langues de la librairie Ombres Blanches. Je passe dans la petite rue des Gestes et là, à ma grande surprise, je vois que le Réveil Créatif(2) auquel je devais assister a changé de lieu. Une erreur de calendrier contraint l'équipe et le public à se resserrer au Café Côté cour de la même librairie, plus petit que le premier. Il ne pouvait y avoir d'autres hommages mieux appropriés, d'autres manifestations du hasard plus convaincantes que la rue des Gestes, pour recevoir une comédienne. 

Cette rue, en forme de long entonnoir brisé en son centre, offre comme des coulisses à ce grand théâtre de livres, tant et si bien que son petit café pourrait en être une loge, nous accueillant, nous, modestes comédiens de nos propres lectures. Antre parmi l'antre, les habitués de ce petit espace y convoquent un silence sacré propice à l'écriture, à tel point que même une page qui se tourne confine à l'orage.
C'est ici, dans cette anti-chambre de l'imaginaire, que Solange Oswald, calée dans un fauteuil positionné à un angle, attend que le public s'installe et nous regarde, ravie d'être la spectatrice du jeu que nous déployons, à notre insu, à tenter de trouver une place. Elle tient un petit miroir rond sur lequel j'aperçois Audrey Hepburn avec son long fume-cigarette. La grâce et la prestance de Solange me divertissent de ce que je devrais voir d'emblée et que je ne vois pas : son geste et sa tenue. Elle ne se maquille pas, ni ne s'exécute à aucune coquetterie, mais s'enduit le visage d'argile verte. Quant à sa tenue, elle me fait penser à la blouse immaculée d'un peintre ou d'un sculpteur du siècle dernier, alors qu'elle tient plus de la chemise de nuit. Mais l'argile et la chemise de nuit, non, je ne les vois pas.
Le public entre timidement, fouillant le lieu à la recherche de petits espaces vierges pour s'y asseoir ou même s'y tenir debout. L'improvisation, due au changement de lieu, disperse et éclate la concentration qui précède l'écoute. L'atmosphère prend alors des allures de cours ou de masterclass. Solange invite le public à se loger partout où il y a de la place, même à ses côtés si besoin. Elle est prête à nous envelopper d'une chaleur toute familière et nous dispenser mille conseils, comme une tante que nous n'aurions connue qu'enfant et qui chercherait, par une expression confiante et détendue, à recréer une époque pleine d'insouciance.

Puis, Benoît, le coordinateur du Réveil, entame une présentation que Solange interrompt au bout de quelques phrases, avertissant qu'elle n'est pas prête, qu'elle a été prévenue tard. Tout s'éclaire alors. Elle nous confie, un peu décontenancée, qu'elle n'a pas eu le temps d'ôter son masque d'argile, ni de s'habiller : « Je suis encore en chemise de nuit. » Le jeu commence. Solange a fait naître, sans que l'on puisse le prévoir et bien qu'elle ait préparé son personnage au vu et au su de tout un chacun, dans ce petit coin de café, un acte théâtral. Elle a brisé un code, et déplacé les lignes. Nous ne savons pas encore qui est Solange Oswald mais elle vient de nous dire ce qu'elle n'est pas. Son visage est encore vert mélèze mais petit à petit, l'humidité s'évaporant, son masque d'argile se ternira jusqu'au vert lichen, presque céladon. 

Derrière ses premiers mots, Solange ne se cache plus vraiment. Elle dit les incertitudes d'un pareil exercice, celui de se raconter en peu de temps, et les fragiles liens à dénouer. Elle sait que son intervention est limitée à vingt minutes. Le décompte digital est posé à terre, entre deux spectateurs accroupis. Le personnage de cire s'anime, malgré une pudeur naissante, avec un charisme et une présence qui font de l'enfance dont elle témoigne un conte, où les nourritures du souvenir se commuent en trésors. La question de savoir d'où vient l'intérêt du théâtre, quand est-il né, paraît émerger dans son esprit comme si elle ne se l'était jamais vraiment posée. À demi-mots, elle parle d'une enfance douloureuse que le théâtre aide à appréhender, à dépasser. Une résilience en somme. « L'art, c'est mettre en forme sa douleur. » Avec le théâtre, il est possible d'être un autre. « De mourir pour renaître. » Avec le théâtre, « je peux être tout ce que je veux. » C'est avec amusement qu'elle se remémore un souvenir lors d'une messe protestante, qui lui paraît être central dans son chemin de vie. Faisant face aux paroissiens, conviée à participer à la liturgie, elle portait alors un habit sur lequel figurait une grande étoile. Et là, devant les croyants, elle est devenue cette étoile. Et cet astre l'a transportée. Derrière cette étoile, elle était comme protégée. Et de poursuivre par l'idée du masque : le masque permet de se révéler. « Parce que je suis cachée je peux me montrer. »

Solange aborde ensuite son travail actuel, ce qu'elle cherche à faire émerger à travers son groupe, et les notions importantes, nécessaires dans ce processus. Notamment celle d'inconfort. Et plus particulièrement, l'inconfort du spectateur, faisant référence à Bertold Brecht(4). Et là, dans ce petit café étroit, la comédienne ne manque pas de donner une résonance, avec une pointe d'humour, à cet inconfort que le hasard a concocté, ce matin, avec ironie. Et tandis que l'argile verte, sur son visage, sèche lentement et se ternit, la comédienne propose à notre réflexion cette autre dimension de son art : « Le théâtre permet de se poser aussi cette question : Qu'est-ce que c'est de devenir humain ? »

Là, sous ses yeux, la glaise ne tarde pas à révéler et figer l'humain : le vif du vert rétrécit et lui fait comme un camouflage qui s'estompe peu à peu et finit par devenir une seconde peau. Son masque se mêle à ses traits. Elle est ce qu'elle joue et elle joue ce qu'elle est. Étrangement, le temps de séchage de son masque correspond à peu près à son temps de parole, tant et si bien que son fard devient un minuteur. Je me demande si tout cela est calculé. Son intervention approchant de la fin, elle souhaite nous lire une poésie en guise de conclusion. Une poésie(3) de Stéphane Mallarmé, doucement rattrapée, comme pour lui donner un rythme, par un son venu de la rue piétonne, que la porte, laissée ouverte pour les quelques auditeurs retardataires, ne filtre pas. 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. 
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres 
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! 
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, 
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, 
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe 
Sur le vide papier que la blancheur défend, 
Et ni la jeune femme allaitant son enfant. 
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, 
Lève l’ancre pour une exotique nature ! 

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, 
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! 
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, 
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages 
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… 
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! 

Des mots, des rimes, emportés dans le frappement des mains qui remercient. En se tournant pour chercher Benoît, elle prend conscience que le public était là aussi, derrière elle, et s'excuse de n'avoir pas eu la présence d'esprit de s'adresser à eux, de se mettre à dos le mur, comme au théâtre. Alors que les questions émergent doucement, elle trempe un gant de toilette dans l'une des deux théières sans couvercle installées à sa petite table, et commence à tomber le masque. Ce geste et cet outrage au cérémonial sacré que j'accorde au thé, m'amuse. Elle a débuté sa petite conférence en rompant un code et voilà qu'elle finit par en rompre un nouveau.
Il faut libérer le lieu, une classe va remplir le café. La comédienne reprend son petit miroir pour scruter les dernières parcelles de peau encore recouverte de son masque. L'auditoire déconstruit, avec plus de rapidité qu'il ne lui en fallu pour la bâtir, sa masse provisoire tissée de chaises et de corps, sous le regard bienveillant de Solange. Je prends plaisir à voir se défaire ce qui s'est difficilement intriqué ici, à ne pas bouger et par ma non-action à faire contre-courant. Mais surtout, je tarde à quitter l'aura de cette tante qui rayonne dans sa blouse de nuit, blanche comme le jour qui succède à la nuit, blanche comme la page qu'il reste à écrire. 

(1) En 1996, avec Joël Fesel, plasticien scénographe, elle fonde le Groupe Merci, un « théâtre politique de l'intranquilité. »
(2) Le dernier Réveil Créatif n°49, en date du 15 mars 2017.
(3) Vers et Prose, 1893.
(4) « Voilà le regard, aussi inconfortable que productif, que doit provoquer le théâtre par les représentations qu'il donne de la vie en société. Il doit forcer son public à s'étonner, et ce sera le cas grâce à une technique qui distancie et rend étrange ce qui est familier. » (Petit organon pour le théâtre, Bertold Brecht, 1948)

Solange Oswald, au café Côté cour de la librairie Ombres Blanches.





jeudi 2 février 2017

Piers Faccini et son rêve d'une île

Je ne connais pas mes lointaines origines. Mais un homme, un poète, un songwriter, les connaît pour moi. Il ne me les nomme pas, il les chante. Cet artiste ne se trompe pas. Tapi au cœur des pâturages de nos souvenirs ancestraux, il nous y conduit, en éclaireur, et défriche les chemins qui mènent tantôt sur les rivages, tantôt dans le creux des montagnes qui donnent de l'écho. À travers sa musique, il fait glisser les plaques tectoniques au grondement des drums de son batteur. Seul les murs qui divisent s'effondrent dans ce séisme. La lumière se répand alors, sans frein, partout de la même manière, comme un éternel coucher de soleil qui aurait trouvé la faille du temps. Il n'y a plus qu'une seule ombre, celle de l'homme, et de son arbre, toutes deux mêlées.

J'ai traversé la Méditerranée, un soir où Piers Faccini se produisait(1). En fermant les yeux, sans bouger, sans embarcations, ni voyage. Et même si les continents ne faisaient qu'un, même si cette mer se rétrécissait au point de n'être plus qu'un fleuve, elle demeurait majestueuse et porteuse de rêves. Le sien d'abord. Le rêve du poète. Celui d'une île baignée de bleu, du ciel aux plages de galets, et brassée d'horizons. Sur cette île, un mélange de ses racines et ses inspirations, un ferment d'Angleterre et de Sicile — et comme si les Cévennes, son lieu de vie, étaient eux aussi une île —, un enfant se tient debout, le regard dans l'écume, et l'écume prête à recouvrir ses pieds. C'est le fils du chanteur et il illustre son dernier album, I Dreamed An Island. Le fils, l'héritage, la continuité, la promesse. Le rêve fait homme. Il est bien jeune pour prendre le large mais il partira lui aussi, et s'imprégnera d'autres cultures. Cette île, c'est à la fois le point de départ et le point d'arrivée ; une terre d'ancrage et une terre pleine de promesses, comme une autre île, non loin de la Sicile, Lampedusa.

De timides lampes tombent du ciel, ce soir-là, recouvertes d'une dentelle forgée, imitant le maillage du Moucharabieh. Et les ampoules cherchent moins à éclairer qu'à souffler leur lumière. Sur la scène, Piers entre en premier, seul. Le berger, passeur de culture, annonce, par son premier titre, le rassemblement de ceux qui rêvent comme lui. Son premier chant soulève nos premiers frissons. En maître de l'épure, il se lance en guitare-voix seul, frôlant la complainte d'un Matteo Salvatore (Il Lamento Dei Mendicati). Puis entrent à leur tour, un italien et un algérien : Simone Prattico le batteur et Malik Ziad, le joueur de gumbri et mandole. Délicatement, l'air s'épaissit d'effluves de peaux tannées, se réchauffe, tandis que le blues palabre avec la musique populaire arabo-andalouse. Les premiers rythmes s'accélèrent et je reconnais la grimace du batteur, aperçue lors d'un précédent concert(2). Il fait mine de se mordre la lèvre inférieure. Dans sa mimique mafieuse, à peine visible — il faut être tout prêt pour la voir —, sa lèvre inférieure disparaît comme s'il y puisait une plus grande concentration ou qu'il se retenait de tomber d'un équilibre précaire. Cette grimace signe l'arrivée d'une tempête harmonieuse, une cascade de battements désynchronisés.

A Storm Is Going To Come. À sa demande, nous brisons le mur de notre pudeur et mêlons notre voix à celle de Piers. A Storm Is Going To Come. Nous devenons l'instrument même du métissage qu'il érige en valeur et dresse en flambeau dans la nuit noire des exilés, des déracinés, à la recherche d'une nouvelle terre promise. Home Away From Home. Nos voix n'en font qu'une, à l'image de cette ombre unique. Ce brassage s'accorde avec la diversité des instruments dont Piers s'inspire. Tout se mêle y compris dans la pratique même de chaque instrument : comme lorsque Simone tape avec l'une de ses baguettes sur les cordes de la guitare de chanteur ; une envolée déjà jouée sur Cloak Of Blue, lors d'un concert à Nashville.

Puis vient le temps de l'hymne, Bring Down The Wall, chanté en réponse aux idéologies qui divisent les peuples et construisent des barrières de ciment et de préjugés. Un hymne dont la couleur se teinte de musique touareg, l'occasion pour Piers de brandir son bendir, tambour sur cadre du Maghreb, en étendard de cette nation multi-culturelle sans frontières : est-ce si utopique d'élire le cœur comme seule et unique nation ? Une nouvelle tempête de rythmes s'annonce. Et Piers lance à la volée un appel : parmi nous, dans la salle, un autre instrument du Maghreb, des karkabous, attendent des mains chaudes pour produire une nouvelle couleur à ce concert. Les karkabous, sortes de castagnettes plates, émettent un son proche de celui que font les sabots d'un cheval sur le bitume. Un homme, Djamel, le détenteur des karkabous, s'extrait du public et monte sur scène pour une démonstration, lorsqu'il en aura le signal, au milieu d'une autre chanson. Il exécutera une danse dont la chaleur n'aura d'égal que la joie du partage illuminant son regard et son sourire, tandis que nous prenons part à cette fête, témoins privilégiés d'une improvisation entre amis, à l'arrière d'une boutique, perdue dans le dédale d'un marché d'Afrique du nord.

La confession succède à la frénésie. L'accent et les modulations de voix de Piers, contant sa poésie sous cet unique arbre générationnel, convoquent en moi l'image de Nick Drake. Aux mailles de Nick se croise le scintillement, l'incandescence, le lyrisme sur le fil, propre à Jeff Buckley. Partant des sonorités de ce maillage intemporel, je me surprends à déterrer le souvenir d'un voyage sur les rives du Bosphore, lorsque mes matinées éclosaient aux chants du muezzin, ignorant de quoi serait fait la journée. Ils me recouvraient d'une volupté familière, comme la musique à ce concert, et me faisait miroiter un chez-moi de l'Orient. Une maison loin de ma maison. Une île au milieu de la terre. Home Away From Home.

(1) Le vendredi 27 janvier 2017, au Rex, à Toulouse.
(2) Soirée au cours de laquelle Piers Faccini a présenté trois artistes signés et produits sur son label Beating Drum. Concert donné au Metronum, à Toulouse, le 05 mai 2015.

À lire également, l'article (et d'autres sur le même artiste) sur le blog La Maison Jaune.

Piers Faccini ⓒ Christelle Camus.


vendredi 16 décembre 2016

Il faut trop de temps pour écrire

Extrait de La Vagabonde de Colette, paru en 1910.

« Écrire ! pouvoir écrire ! cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d'une tache d'encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de fléchettes, l'orne d'antennes, de pattes, jusqu'à ce qu'il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée...
Écrire... C'est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l'encrier d'argent, — la fièvre divine qui monte aux joues, au front, tandis qu'une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit... Cela veut dire aussi l'oubli de l'heure, la paresse au creux du divan, la débauche d'invention d'où l'on sort courbaturé, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu'on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s'abrite sous la lampe...
Écrire ! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide... et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d'or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée...
Écrire ! plaisir et souffrance d'oisifs ! Écrire !... J'éprouve bien, de loin en loin, le besoin, — vif comme la soif en été, — de noter, de peindre... Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif... Ce n'est qu'une courte crise, — la démangeaison d'une cicatrice... 
Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi... Le conte fragile que j'édifie s'émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l'avoué téléphone, et l'avocat, quand l'agent théâtral me mande à son bureau pour “un cachet en ville chez des gens tout ce qu'il y a de bien, mais qui n'ont pas pour habitude de payer les prix forts”...
Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d'abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre... Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables... Et pour arriver où ? N'y a-t-il point pour moi d'autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d'autre halte qu'à ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front ?...
Demain, c'est dimanche : matinée et soirée à l'Empyrée-Clichy. Deux heures, déjà !... C'est l'heure de dormir, pour une “femme de lettres qui a mal tourné”... »

Colette (1873-1954).

lundi 5 décembre 2016

Le ragtime de Mozart

C'est une pluie d'étoiles incandescentes qui traverse le ciel allemand et le toit de la Philharmonie de Berlin pour venir s'abattre là, sur le podium, devant l'orchestre. Des étoiles rebondissant comme des cascades de braises sur les touches d'un piano. Des étoiles convoquées par la prouesse d'une femme.
Nous sommes le samedi 16 mai 2015, et la jeune pianiste chinoise Yuja Wang, silhouette gainée dans une robe couleur améthyste que j'imagine cousue de quartz, revient à son instrument, soutenue par la clameur du public, à l'issue d'un concert de musique classique. Elle se plie en deux en guise de remerciement puis reprend place avant d'entamer une interprétation endiablée et fulgurante de la Marche Turque de Mozart.

Ses mains battent alors dans l'air avec grâce et précision comme s'il s'agissait pour elle de s'envoler ou de nager avec ses bras seuls. Ses doigts repliés, prêts à enserrer une proie, frappent les touches encore brûlantes du concert achevé. Leur chorégraphie convulsive les fait ressembler à des mandibules d'un insecte égaré et frétillant à la vue, non pas du public, mais de l'instrument, qu'il chercherait à séduire pour le dévorer. Ainsi, les doigts de la pianiste virevoltent au rythme des sons qui s'entrechoquent et s'entremêlent comme des reflets de pierres précieuses. Ce déploiement de lumière rappelle le scintillement incessant d'une mer pénétrée par les rayons obliques d'un soleil de l'Orient, tout juste éclôt de son cocon nocturne.
Les traits du visage de Yuja Wang, doucement tendus et absorbés dans l'exécution de son art presque martial, trahissent une satisfaction tournée en elle d'où le monde est absent. Dans cette Marche Turque se mêlent d'autres marches qui répondent à la première et donnent l'illusion d'une course en se superposant : une course non pas contre le temps, mais avec le temps, d'où l'éclat exclut l'urgence. Et dans ces autres marches, des influences d'époques éloignées les unes des autres dialoguent entre elles. La pianiste nous conte notamment l'histoire d'un Mozart né dans l'Illinois, au temps des prémices du jazz et jouant frénétiquement du ragtime. Conteur lui aussi de cette même mythologie, il faut se souvenir de l'interprète turc Fazil Say, et de sa Fantaisie jazz sur le thème de la marche turque de Mozart.

Quelques années avant ce concert donné à la Philharmonie de Berlin, le photographe Bert Spangemacher avait révélé, avec son art, la part sombre et audacieuse de la pianiste. Ses photographies, prises dans un hôtel de Berlin, lieu de passage, d'exubérance et de perdition, lieu de tous les possibles et de toutes les provocations sans qu'ils aient la marque d'une quelconque identité ou d'un vice quelconque, trempent le classique dans le bain de la modernité et la lumière d'hôpital écartent crûment l'ombre qui peut encore planer au-dessus des œuvres du passé.
Sa robe de pourpre au soleil des néons, son rouge à lèvres prêt à déborder, ses cheveux en bataille ainsi que ses poses immortalisées en instantanés de making of, métamorphosent la pianiste en héroïne des films du hongkongais Wong Kar-wei. Le photographe préfigure, à sa manière, l'enlèvement de Mozart par Yuja Wang, et fait d'elle un ange déchu. Comment ne pas l'imaginer elle, enlaçant le tueur à gages au guidon de sa frêle moto, dans cette ultime échappée, scène finale du film Fallen angel(1), au cours de laquelle le montage fait se succéder un accéléré de la moto puis un ralenti, sur fond d'Only you des Flying Pickets. Dans ce dernier élan, les deux protagonistes cherchent à échapper à leur terrible destinée en même temps qu'ils tentent de déchirer la nuit qui n'a jamais quitté le film. Comment ne pas imaginer aussi Yuja Wang se lancer dans cette Marche Turque comme pour déchirer cette masse d'obscurité(2) qui la côtoie, noyant le flow de la partition par le ruissellement du feu, et imprimant dans l'air les mêmes traînées de lumière que celles figurant sur la pellicule de Wong Kar-wei.
De cette envolée et de cette folle jeunesse, je ne veux cesser de m'inspirer et de la commenter, ici, maintenant et plus tard, lorsque je la croiserai à nouveau, de sa fougue et de sa vitesse, ne négligeant pourtant ni le savoir ni l'émotion, mais les transcendant au contraire dans un vertige et une démesure sous contrôle.

(1) Fallen Angel réalisé par Wong Kar-wei en 1995. 
(2) À la question « How would you characterize the audience at your concerts ? », Yuja Wang répond : « For me, its a mass of blackness when I'm on stage. I try not to think of their presence, only music. » (Interview pour le magazine berlinois Proud, mai 2011)

Yuja Wang by Bert Spangemacher.

dimanche 20 novembre 2016

Un déchirement

Claude Régy, Au-delà des larmes.

« Ce n'est pas indifférent d'écrire. Ça déchire de la vie et de la raison. »