samedi 1 décembre 2018

May B

« Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. » C'est ainsi que ça finit. Les applaudissements ne suffisent pas à défroisser les corps des comédiens, à dénouer leurs mouvements saccadés. Ils sont rompus à une stricte discipline inscrite en eux depuis trop longtemps. Une couche d'argile a recouvert et fossilisé leur peau, tant et si bien qu'ils n'osent encore la fendre sous les projecteurs. Malgré tout, ils se plient timidement en deux pour saluer le public. Que s'est-il passé ?

Au tout début, la nuit fait taire la salle. Puis quelques notes roulent dans le silence comme des gouttes d'une pluie sans fin sur le toit d'un abri de fortune. Le Voyage d'hiver(1) de Franz Schubert ouvre l'espace : d'abord sa petite musique puis la voix du baryton, grave et monacale. Elle annonce la rumeur, froide et terrifiante d'une époque passée qui a broyé un reste d'humanité. À moins qu'il ne s'agisse d'une époque à venir.
Puis lentement, des formes apparaissent dans la lumière naissante. Des êtres tout de blanc vêtus, figés dans leur marche, debout, attendent. Un coup de sifflet retentit dans le fond de la salle, strident et autoritaire. Il suffit à déclencher un imperceptible mouvement dans ce petit groupe éparpillé sur la scène, englué dans leur égarement respectif. Il y a un ordre à respecter, et cet ordre doit les conduire à se souder ; à agir, vivre, ressentir ensemble. Ils doivent devenir un seul et unique corps. Les voix sont déformées, presque mélangées à des cris étouffés, les mots mâchés à l'image des corps sous les brimades que l'on devine. Les premiers contacts physiques, les premiers chocs secouent la couche de craie qui les recouvre et font se lever de leur linge une fumée blanche qui s'évapore au-dessus de leur tête. Le feu follet de leur défunte liberté stagne un temps dans le ciel des personnages, avant de planer au-dessus de nos têtes comme une possible menace.

Les musiques martiales prennent le relais du sifflet pour guider leur éducation vers une vie future qui n'a d'humain que l'apparence. Il n'y a plus de place pour la solitude, cette porte ouverte sur l'infini que les esprits totalitaires redoutent, faute de pouvoir rivaliser. Il est impératif pour eux de fondre les individualités en une seule masse jusqu'à l'absurde. C'est de ça dont il est question. Toute émotion est contrôlée, dirigée, tendue vers un objectif d'éducation. Le jeu, l'amour, la sexualité marchent au pas de la musique militaire qui tambourine jusque dans le tréfonds de leur âme. Lorsque le rythme s'arrête, il n'en continue pas moins de secouer les corps en spasmes ridicules, dictant sa loi suprême.

Puis viendra le temps de la vie parmi les maîtres. Le temps de la mascarade, le temps où il faut se mettre au service des privilégiés. Ici entrent en scène les premiers bourreaux. Dans May B se joue « la question de la condition humaine et des relations entre les êtres humains, ce que Beckett a développé dans Fin de Partie notamment, où il y a toujours un bourreau et une victime. »(2) Quelques mois avant la naissance de sa pièce chorégraphique, Maguy Marin écrit aux Éditions de Minuit pour demander l'autorisation d'adapter les personnages de Samuel Beckett. L'auteur donne son accord et accepte même de la rencontrer : « Je me souviens, nous étions au printemps et j’ai vu arriver Beckett dans le café parisien où nous avions rendez-vous. Il avait lu le projet. J’avais inclus des extraits de textes pour que son écriture ait sa place dans la pièce. Il m’a dit de ne pas me soucier de cela, de m’intéresser aux corps. » Libérée de toutes contraintes, May B voit le jour quelques mois plus tard, en 1981. Son titre fait référence à une pièce écrite par Beckett adolescent, mais aussi au prénom de la mère de l'écrivain et à son nom réduit à une seule lettre. Et plus encore, c'est une compression de son propre prénom : Maguy en May.

La parenthèse ouverte sur cette petite société discriminante et décadente s'achève sur une fête d'anniversaire fantasque et désincarnée. Bourreaux et victimes se retirent. Des applaudissements retentissent, tout pourrait se terminer ainsi, sur ce constat amer et pessimiste, sans autre forme de salut que la mort. Mais une nouvelle nuit amorce une ellipse et une petite porte s'ouvre dans le mur noir qui barre l'horizon. Quelques rescapés entament une marche lente et minutieuse, secouée par un petit balancement mécanique. En fond sonore, la voix d'un vieil homme fredonne une prière. Je crois reconnaître ce chant, je fouille ma mémoire, mais rien ne vient. Ainsi débute le troisième temps, celui de la fuite.

Jesus’ blood never failed me yet
Never failed me yet
Jesus’ blood never failed me yet
There’s one thing I know
For he loves me so…

Une musique vient se calquer sur le chant du vieil homme qui se répète inlassablement. Cette voix tend une passerelle entre la souffrance et l'espoir, elle n'en finit pas de soulever notre compassion. Et plus je l'écoute, plus je cherche d'où je la connais. Mais rien, toujours rien. Est-ce que quelqu'un dans la salle se pose la même question que moi ? Plus tard, je découvrirai qu'il s'agit de la voix d'un sans-abri londonien(3) que le compositeur Gavin Bryars a orchestrée, sans avoir pu me souvenir d'une éventuelle première écoute. Ce tableau-là, la voix de cet homme qui monte et descend dans la mer des émotions, la fuite des rescapés et cette musique qui encourage et porte ces êtres fragiles et malhabiles, tout cela vous glisse dans les entrailles comme si cette lame bien aiguillée que vous acceptiez de recevoir pouvait, à elle seule, réparer toute l'injustice du monde.

Libérés du poids de la contrainte, ils ne savent plus marcher. Leurs petits pas ressemblent à des sanglots réguliers et hypnotiques sur lesquels ils chercheraient à calquer leur avancée. Il n'y a plus d'hymnes, de musiques martiales, de cadences militaires. Il n'y a que cette voix et la musique qui l'accompagne. Que cette petite musique intérieure qui vacille, petite flamme perdue dans la nuit d'un nouveau territoire à reconquérir. Elle se répète sans fin et devient le motif qui couvre et soutient leur fuite. La fragile naissance de leur individualité sera encore, pour quelques temps, dérangée par les vieux rouages de leur apprentissage grégaire. Mais la liberté darde ses premiers rayons, là-bas, de notre côté. Ils prennent la direction du bord de scène qui symbolise la frontière. C'est là qu'ils vont risquer leur vie dans un dernier geste à la fois altruiste et emprunt de maladresse.

Sur la scène, au sol, toute la craie qui pesait sur eux, poussière d'une vie terne et sans joie, cendre de leur mort prématurée, s'est répandue au gré de leurs pas et danses, en tracés et volutes anarchiques. Ils dessinent des chemins qui viennent de nulle part et ne mènent nulle part, mais écrivent une partition de la douleur humaine. Et comment ne pas reconnaître dans ces chemins-là, les mots d'Antonio Machado choisis par Maguy Marin elle-même :
 
« Marcheur, ce sont tes traces
ce chemin, et rien de plus ;
Marcheur, il n'y a pas de chemin
Le chemin se construit en marchant.
En marchant se construit le chemin, 
et en regardant en arrière
on voit le sente que jamais
on ne foulera à nouveau.
Marcheur, il n'y a pas de chemin,
seulement des sillages sur la mer. »(4)

(1) Franz Schubert. Winterreise, Op. 89, D. 911 : XXIV. Der Leiermann. Dietrich Fisher-Diskau & Gerald Moore.
(2) Maguy Marin. Propos recueillis par Léa Guichou, à lire sur Culture 31.
(3) En 1971, Gavin Bryars travaille comme preneur de son sur un film d’Alan Power ayant pour thème les sans-abris de Londres. En fouillant les rushs, il tombe sur la voix vacillante et pleine d'humilité d'un vieil homme qui fredonne A capella cet air religieux.
(4) Chant XXIX, Proverbios y cantarès. Maguy Marin commente son choix dans le Trimestriel édité par le ThéâtredelaCité.

Compagnie Maguy Marin ⓒ DR.



mardi 30 octobre 2018

Cold War

Cold war de Paweł Pawlikowski (2018)

Titre original : Zimna wojna


Voilà ce que j'ai vu. Le souffle chaud d'une vie amoureuse rythmée par les froids battements de paupières de l'Histoire. J'ai vu cette Guerre Froide qui tombe comme une nuit anonyme et sans limite, et qui tente d'avaler le souffle de deux amants. Il n'y a pas de couleur : juste du blanc et du noir. Juste l'Histoire aveugle et froide, bruyante et sans pitié, dans laquelle le souffle chaud de Zula et Wiktor lutte pour s'y frayer un chemin.

Tout commence par une quête aux confins de la Pologne d'après-guerre. Wiktor, orchestrateur, tente de former une chorale et l'aventure le mène à la jeune Zula. Elle me rappelle Lara du Docteur Jivago. Alors que je m'efforce d'oublier les couleurs du film de David Lean, seul demeure le soleil dans le chevelure de Lara, l'amour de Youri Jivago. Elle est sur l'écran, portée par sa petite chanson éponyme, de retour de son exil forcé en Mongolie. Elle m'est revenue là, par une douce réminiscence, dans cette salle, en la personne de Zula. Non pas comme sa sœur, sa fille, mais elle-même, plus jeune. Elle a troqué sa chanson, pour un air du folklore polonais. Son arrogance, son aplomb et son éclatante beauté achève de précipiter le cœur de Wiktor hors du temps. Celui de Zula ne tarde pas à le rejoindre.
 
De cette passion naissante naît le désir de fuir le régime stalinien, corset invisible d'une union qui ne demande qu'à vivre au grand jour. Il leur faut soumettre cet amour à l'épreuve d'un vent de liberté, celui qui souffle à l'Ouest. Alors que la Guerre Froide divise le monde en deux, la tentation d'un ailleurs vierge de toutes règles, préjugés ou tabous brûle en eux. Leurs regards pointent en direction de cet autre modèle de société, celui où tout est possible. Le Beau ne peut avoir de guide. Il doit s'ériger de lui-même, s'épanouir sans contrainte comme l'amour de Zula et Wiktor.
L'occasion de passer de l'autre côté, de se glisser sous le rideau de fer leur est offerte lorsque la chorale se rend à Berlin. Et ce qui est évident pour Wiktor à l'aune de ses privations et du carcan dans lequel s'asphyxie son talent et son désir de création, ne l'est pas autant pour Zula qui touche du doigt le succès. Pour elle, tout devient possible dès maintenant, même à l'Est, et son jeune âge, son frêle halo de conscience ne l'éclaire pas suffisamment pour la prémunir contre les tenailles souterraines du régime.

Plus tard, elle se rendra compte. Plus tard elle tentera de rattraper la chance qu'elle n'a pas saisie et le temps perdu. En allant plus vite, à l'image de cette danse éperdue, jusqu'à l'épuisement, dans ce cabaret parisien, sur la musique endiablée de Bill Haley & His Comets, Rock Around The Clock. Puis elle tentera de colmater les fissures du temps ; après la danse, le chant. Mais presser cet amour dans un vinyle n'a aucun sens, car il dépasse tout, il n'a pas de limite. Et même si le disque qui naît de cet amour touche au sublime, ce n'est pas encore suffisant. Il ne dit pas l'infini qui les transporte. Il reste froid, creux, atone et ne rend pas justice à l'indicible chaleur de cette passion qui ose narguer les abîmes de l'Histoire. Le souffle de Zula et Wiktor ne souffre aucune porte, leur lumière perce les ténèbres d'où qu'elles viennent.

Toutes ces scènes paraissent figées dans un bain photographique alors qu'elles s'écrivent devant moi. J'ai vu la grâce des instantanés, la lumière découper des émotions, des ambiances, des lieux. Le blanc taille dans le noir : les grandes salles de concert, les caves, les mansardes, les appartements cossus, les bagnes, les terres abandonnées. La lumière, associée à la musique, rythme tout : tournée, fuite, errance et prison ne faisaient qu'un. À tel point que la narration se passe du superflu pour offrir une densité à leur histoire. Quelques écrans noirs elliptiques font le vide pour chapitrer leur vie, tourner les pages, et conduire le couple jusqu'à un édifice religieux abandonné, en ruine, source d'un possible salut. 

J'ai vu Les Amants de Louis Malle, La Notte de Michelangelo Antonioni, Eva de Joseph Losey, Hiroshima, mon amour d'Alain Resnais, je les ai vus et reconnus hier soir, devant Cold war. Non comme un hommage mais en résonance, dans l'amour de l'art. J'étais à nouveau profane devant cette œuvre. Il me semblait ne rien connaitre de tous ces films et malgré tout, l'émotion de chacun d'eux me revenait en mémoire. J'avais vingt ans à nouveau et je découvrais qu'il était possible de tout dire par l'image. Et plus encore, de vivre un amour sans borne, à l'abri des aiguilles d'une horloge quelconque.
Pour finir, j'ai vu Zula et Wiktor sortir du cadre à la recherche d'un ultime point de vue comme si la quête du beau n'en finissait pas. J'ai vu tout cela et pourtant il me faut le revoir. Le revoir comme si je n'avais rien vu.

Zula (Joanna Kulig) et Wiktor (Tomasz Kot).




mercredi 12 septembre 2018

Oublier les règles

Lettre de Neal Cassady adressée à Jack Kerouac, le 07 janvier 1948, de San Francisco.

« Cher Jack,

Il est absolument impossible de saisir et d'exprimer les choses dans leur intégralité, contrairement à ce que la plupart des gens, en particulier les critiques, voudraient nous faire croire. Beaucoup d'événements sont inexprimables, ils ont lieu dans une région de l'âme où aucun mot ne peut pénétrer ; la compréhension passe par l'âme.
Cette entrée en matière pour dire que mon écriture n'a pas de style propre, c'est plutôt une exploration encore informulée de l'intime. Quelque chose veut sortir ; quelque chose de moi doit être dit. Peut-être que les mots ne sont pas ma voie.
Je me suis tourné vers les autres pour répondre aux interrogations de mon âme alors que je sais que c'est quelque chose qui s'acquiert lentement (et encore), uniquement en creusant en soi-même. Je ne suis pas sûr que les racines de l'impulsion d'écrire soient assez profondes en moi, assez importantes pour créer quelque chose sur le papier.
Si malgré tout je considère l'écriture comme indispensable (comme c'est apparemment ton cas), alors je sais que je dois construire ma vie autour de cette nécessité ; même mes heures les plus quelconques, les plus triviales, doivent devenir l'expression de cette impulsion et en témoigner.
J'ai toujours défendu le fait que quand on écrit on doit oublier toutes les règles et autres prétentions dans le genre, les grands mots, les affirmations condescendantes et autres phrases du même tonneau avec lesquelles on se gargarise comme avec un bon vin avant de les noter, qu'elles soient justes ou non, simplement parce qu'elles sonnent bien. Il faut, je crois, écrire quasiment comme si on était le premier au monde à dire humblement et sincèrement ce qu'on a vu et vécu, aimé et perdu ; nos pensées du moment et nos chagrins et nos désirs ; et tout ça en évitant soigneusement les lieux communs, l'utilisation vulgaire de mots rebattus et trucs du même acabit. Il faut être à la fois Wolfe et Flaubert — et Dickens.
L'art ne vaut que s'il procède d'une nécessité. Cette origine garantit sa valeur ; il n'y en a pas d'autre. Si j'en éprouve la nécessité mais n'en ai pas le talent, dois-je écrire pour compenser ? »

« Dear Jack,

It is not possible to grasp and express things at all as completely as most people, particularly critics, would have us believe. Most events are inexpressible, they happen in a region of the soul into which no word can penetrate ; understanding comes thru the soul.
With this introduction I want to say that my prose has no indivudual style as such, but is rather an unspoken and still unexpressed groping toward the personal. There is something there that wants to come out ; something of my own that must be said. Yet, perhaps, words are not the way for me.
I have found myself looking to others for the answer to my soul, whereas I know this is slowly gained (if at all) by delving into my own self only. I am not too sure that the roots of the impulse to write go deep enough, are necessary enough, for me to create on paper.
If, however, I find writing a must (as you've seemed to) then I know I must build my life around this necessity ; even my most indifferent and trivial hours must become an expression of this impulse and a testimony to it.
I have always held that when one writes one should forget all rules, literary styles, and other such pretensions as large words, lordly clauses and other phrases as such, i.e., rolling the words around in the mouth as one would wine and proper or not putting them down because they sound so good. Rather, I think, one should write, as nearly as possible, as if he were the first person on earth and was humbly and sincerely putting on paper that which he saw and experienced, loved and lost ; what his passing thoughts were and his sorrows and desires ; and these things should be said with careful avoidance of common phrases, trite usage of hackneyed words and the like. One must combine Wolfe and Flaubert and Dickens.
Art is good when it springs from necessity. This kind of origin is the guarantee of its value ; there is no other. It follows from this that if I feel the necessity and yet have no talent as much, must I write to compensate ? »
Neal Cassady.

samedi 1 septembre 2018

L'automobiliste romain


Nous passions devant presque tous les soirs, en revenant à notre chambre d’hôtel, sans connaître son histoire : plus tard, j’ai su que la basilique Saint-Jean-de-Latran était le premier édifice monumental chrétien construit en Occident, au IVe siècle. J’ignorais ce détail mais il me semblait pourtant qu’elle tentait de me délivrer un message chaque fois que je disparaissais dans son ombre.
Je m’imaginais être l’un de ces automobilistes romains qui regagnait son domicile dans le Prenestino, au nord-est de Rome, par la via San Giovanni in Laterno qui partait du Colisée et aboutissait à la piazza du même nom où la basilique m’attendait. Je guettais alors avec une régularité naturelle proche de la prière, le moment où je dépassais l’arête du Palais du Latran qui jouxte la basilique, pour apercevoir dans mon rétroviseur ses statues découper le ciel. À cet instant précis, je saluais ma journée achevée, Rome tout entière, les années perdues, les astres égarés dans l’infini, et la vie qui fleurit dans les petits gestes ou les regards obliques qui ne durent pas plus de quelques secondes.

La basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome. Holga, format 120, tirage en C41.



lundi 2 juillet 2018

Le premier mot d'un vers

Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, paru en 1910.

« On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

ⓒ Fay Godwin, Remains of Elmet 9.