dimanche 30 juillet 2017

Nuages épars

Nuages épars de Mikio Naruse (1967)

« NUAGES. Sens et usage de l'assombrissement d'humeur
qui saisit le sujet amoureux au gré des circonstances variées. »
(1)

Est-il possible d'aimer l'être qui est à la source de notre plus grande peine, quand bien même il n'en n'est nullement tenu pour responsable ? Est-il en notre pouvoir d’accueillir celui qui a introduit la mort, qui a brisé l'élan vital et la foi dans l'éternité de tout instant de bonheur ? De manière plus générale, Nuages épars pose aussi ces autres questions : comment continuer à vivre dès lors que nous prenons conscience que tout bonheur est éphémère ? Est-il possible d'oublier complètement la mort ?

Nul ne maîtrise le ciel comme nul ne maîtrise sa destinée. Personne ne peut commander le temps qu'il va faire, mais chacun peut apprendre à vivre sous l'orage comme sous un ciel immaculé. Aucun nuage ne vient prédire le terrible destin qui frappe la vie paisible et heureuse de Yumiko et son mari. Ce dernier trouve la mort dans un accident de voiture brisant cette vie idyllique et anéantissant un avenir radieux déjà tout tracé. L'homme responsable de la mort de son mari, Shiro Mishima, est vite disculpé par la justice et le remord qui le ronge le pousse à aider Yumiko alors que tout, de son côté, la pousse elle, à fuir cet homme. Néanmoins, Shiro réussit, par le versement d'une pension afin de l'aider à vivre, à instaurer un premier lien avec Yumiko. Ce signe d'un premier attachement, qui ressemble à une correspondance blanche, sans mot, lie la victime à celui qui est à la source de son drame : en effet, aux yeux de Yumiko, Shiro ne peut être autre chose que la personnification de la fatalité, du malheur, de la mort.

Yumiko freine toute marche en avant et choisit le retour en arrière, en revenant dans le village de son enfance. Le trajet en car est l'occasion pour elle de revivre ce passé heureux, et de revoir son mari en souvenir. Mikio Naruse utilise alors des images comme signifiant : la principale d'entre elles étant l'eau, et plus particulièrement à ce moment du film, une petite rivière, qu'elle aperçoit depuis la fenêtre du car, et qui est un moyen pour elle de convoquer le premier souvenir d'un bonheur paisible. Présent et passé sont mélangés sans qu'il n'y ait plus aucun avenir. Le retour à la ruralité signifie un retour aux sources, à la terre, à la simplicité. Les relations entre hommes et femmes y sont décomplexées comme ce couple que Yumiko surprend enlacé. Bien qu'elle tente d'oublier la vie dans la soumission au passé, les signes la poussent au contraire vers une pulsion de vie qu'elle cherche d'abord à étouffer.

Alors que Yumiko tente d'interrompre ce qui la rattache encore à celui qui a causé la mort de son mari, le versement de la pension, Shiro croise son chemin étant exilé, par son travail, dans le même village qu'elle. Il fait irruption dans le passé de Yumiko. Son refus de conserver un lien même infime avec Shiro va cristalliser chez lui un sentiment amoureux. Et c'est sous l'effet de l'alcool qu'il ose lui avouer son incompréhension devant cette dureté qu'elle lui réserve. Il va alors pousser Yumiko à verbaliser ce rejet jusqu'à provoquer chez elle un sentiment de culpabilité. Pour se faire pardonner, elle accepte une balade sur le lac à proximité du village mais Shiro est fiévreux. Le temps se dégrade, et la pluie vient perturber l'adieu. Paradoxalement, alors qu'il s'apprête à quitter le village sous l'insistance de Yumiko, celle-ci parvient à se laisser aller au ravissement de l'instant. Shiro, au contraire, comme s'il voulait recevoir une condamnation du ciel, refuse d'être abrité par le parapluie de Yumiko. La fièvre de Shiro empire et oblige Yumiko à prendre soin de lui. De la sorte, Yumiko s'approprie la pulsion de vie et tente de la transmettre à Shiro qui est alité.

Éros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort, dévorent Yumiko. La pulsion de vie se matérialise par le bonheur de construire une nouvelle vie avec cet homme exemplaire, tandis que la pulsion de mort lui rappelle que cet homme est aussi celui par qui tout peut s'arrêter brutalement. Mikio Naruse utilise alors un autre signifiant pour montrer ce combat intérieur : une tasse brisée. Alors qu'elle range la vaisselle, Yumiko laisse échapper une tasse et cette maladresse, cet acte inconscient, casse le cours tranquille de sa vie rangée et l'avertit que quelque chose se manifeste en elle au point de divertir son attention. Dans un second temps, un autre événement bouscule la vie paisible du village : un suicide dans le lac. Le remord, la culpabilité et la peur d'être elle aussi responsable de la mort d'autrui, la pousse à retrouver Shiro. 
Tous deux prennent alors la route, en taxi, et ce timide et silencieux premier départ est coupé par un passage à niveau qui successivement montre un feu rouge, le passage interminable et assourdissant du train, et le regard accusateur du chauffeur dans le rétroviseur, autant de signes que Yumiko interprètent comme des condamnations de son choix. Un autre hasard vient porter un coup fatal à cet élan vital : ils seront témoins d'un accident de la route, l'incarnation mimétique de leur drame, trop lourd à porter pour Yumiko, qui anéantit définitivement sa pulsion de vie.

Après un dernier repas, et comme s'il comprenait que rien ne pouvait plus défaire les liens et les émotions opposés qui tissent une vie, et plus particulièrement la sienne et celle de Yumiko, Shiro entonne un chant glorifiant la récolte des fruits de la terre, que nourrissent les dons du ciel, contrastant avec le poids émotionnel de ce moment d'adieu.

Yumiko retrouve les berges du lac et cette dernière image du film figure à la fois l'impossibilité de prendre la route par cette masse d'eau qu'il faut traverser, le souvenir de son mari, le sommeil de la mort, dans lequel se reflète le ciel capricieux. Comme dans le poème de Lamartine, le lac symbolise ici, à la fois ce qui ne bouge pas et ce qui se renouvelle sans cesse. C'est l'image d'une réconciliation impossible : celle d'Éros et de Thanatos. Ou encore celle des temps passés et des temps à venir, celle des saisons. Le regard perdu dans l'horizon de ce plan d'eau, j'imagine Yumiko, tout bas, souffler ces quelques vers au silence retrouvé :

« Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ? »
(2)

(1) Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux (1977). 
(2) Le Lac, poème tiré des Méditations poétiques (1820).

Yumiko (Yōko Tsukasa) et Shiro Mishima (Yūsō Kayama).

dimanche 23 juillet 2017

Les gens qui ne sont rien

« Ô éternité ! Puissé-je ne pas avoir d’âme ! Puissé-je n’être jamais né ! »* 

Il est des travaux nobles qui n'offrent aucun statut, aucune assise, aucune sécurité financière. Qui nous font nous tenir debout le jour comme la nuit, et jusque dans nos rêves. Qui n'alimentent aucune rivière, aucun fleuve d'aucune terre visible. Et qui ne s'adressent à personne d'autre qu'à soi-même. Je veux parler ici de ce travail qui consiste à n'être rien. Cette tâche, plus qu'un labeur, plus qu'une mission, est l'expiation toute entière d'être là, d'être né sans le vouloir, quand bien même nous n'en sommes pas responsable. N'être rien c'est retourner d'où l'on vient et communier avec le Tout, l'infini des possibles.
Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, à travers la bouche de Silène, nous convie à cette sagesse ancestrale et cible le bien suprême : « Misérable race d'éphémères, enfants du hasard et de la peine, pourquoi m'obliger à te dire ce que tu as le moins intérêt à entendre ? Le bien suprême, il t'est absolument inaccessible : c'est de ne pas être né, de ne pas être, de n'être rien. »
Quelques siècles avant le philosophe allemand, le poète persan Omar Khayyâm aussi avait loué cette même opportunité inatteignable :

« L'humaine récolte en cet univers tourmenté
N'étant que de souffrir jusqu'au moment de rendre l'âme,
Heureux celui qui part plus vite
Et fortuné celui qui n'est même pas né. »(1)(2)

Être né, c'est déjà sortir du Tout, de l'Un. Le seul travail qui vaille en ce monde, consiste à se dépouiller de tout ce qu'il est possible et inimaginable d'assigner à l'Être sans chercher pour autant, par ce cheminement, à se procurer un quelconque bien dans son essence propre. Si je décide que ce travail ressemble plus à « une pratique », alors je peux la rapprocher de la méditation. Lorsque je médite, je tente d'être tout ce que je ressens, je tente de n'être rien de particulier. À d'autres moments encore, je tente d'être ce que je ne serai jamais dans la vraie vie : une montagne, un lac ou un arbre centenaire. N'être rien c'est être nulle part et partout à la fois : le Cosmos, les autres, la pluie... Les mots de Lama Guendune disent à merveille combien cette intrication du Tout et du rien peut nous mener à la plénitude de l'Être :

« Le bonheur ne se trouve pas avec beaucoup d'effort et
de volonté mais réside là, tout près,
dans la détente et l'abandon.
Ne t'inquiète pas, il n'y a rien à faire.
Tout ce qui s'élève dans l'esprit n'a aucune importance
parce que n'a aucune réalité.
Ne t'y attache pas. Ne te juge pas.
Laisse le jeu se faire tout seul,
s'élever et retomber, sans rien changer,
et tout s'évanouit et recommence à nouveau, sans cesse.
Seule cette recherche du bonheur nous empêche de le voir.
C'est comme un arc-en-ciel qu'on poursuit,
sans jamais le rattraper parce qu'il n'existe pas,
qu'il a toujours été là et t'accompagne à chaque instant.
Ne crois pas à la réalité des expériences bonnes ou mauvaises,
elles sont comme des arcs-en-ciel.
À vouloir l'insaisissable, on s'épuise en vain.
Dès lors qu'on relâche cette saisie,
l'espace est là, ouvert, hospitalier et confortable.
Alors profites-en. Tout est à toi, déjà.
Ne cherche plus.
Ne va pas chercher dans la jungle inextricable
l'éléphant qui est tranquillement à la maison.
Rien à faire
Rien à forcer
Rien à vouloir
Et tout s'accomplit spontanément. »

Les gens qui ne sont rien hantent délicieusement mes jours comme les figurants de mes rêves. J'écarte même poliment ceux qui font résonner un peu trop fort les couloirs luxueux et capitonnés, pour tendre la main aux anonymes qui n'y rentreront jamais. Ils ne referont probablement jamais surface dans ma vie, pourtant ils ont donné corps une fois dans leur vie à la mienne, sans qu'ils ne se manifestent d'aucune manière excepté par le simple fait d'être là. Et c'est bien parce qu'ils sont si nombreux qu'il est impossible de les garder tous en mémoire, dans leur individualité. 
Si, par bonheur, je reconnais l'un d'entre eux, je salue l'espace qui s'ouvre et m'offre cette chance. Je ne vais pas lui serrer la main pour autant. Je le laisse retourner d'où il vient sans que nos vies interfèrent d'aucune sorte, sauf peut-être par un timide regard. Par cette communion qui ne durera qu'un instant, je reprends ma place parmi les gens qui ne sont rien si par malheur je m'étais égaré à être quelque chose. Ainsi, je laisse retentir les petites clochettes qui enserrent les chevilles des puissants et essaient vainement de me distraire de ma route, étant persuadé que mon silence finira par les ensevelir comme le silence de la nuit étanche toutes les soifs.

* Friedrich Nietzsche, Aurore, Livre Premier, 77-Des tortures de l'âme (1886).
(1) Omar Khayyâm, « Quatrains », in Anthologie de la poésie persane (XIe-XXe).
(2) Pour toutes ses références, lire l'article d'Aymen Hacen, paru dans la revue Le nouveau recueil, n°80, septembre-novembre 2006.

Pierrette Bloch, sans titre, 2001 (détail).



vendredi 21 juillet 2017

Du plexus solaire

Extrait de la lettre de Raymond Chandler, du 18 mars 1949, adressée à Alex Barris.

« Qu'est-ce que je fais de mon temps ? J'écris quand je le peux. Et quand je ne peux pas, je n'écris pas. Toujours le matin ou en début de journée. La nuit, on a des idées mirifiques mais ça ne dure pas. (...) 
Je lis tout le temps de petites choses par des écrivains qui prétendent ne pas avoir besoin d’attendre l’inspiration. Ils leur suffit de s'asseoir à leur petite table chaque matin à huit heures, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, avec la gueule de bois, un bras cassé et tout et tout, et ils tapent leur petite page d'écriture. Et ils peuvent avoir la tête vide, et l'esprit terne, ils ne veulent pas entendre parler d'inspiration. Qu'ils croient à mon admiration bien sincère mais j'éviterais leurs livres. Moi j’attends l’inspiration, que je n’appelle pas obligatoirement de ce nom. J’affirme que tout ce qu’on écrit de vivant vient du plexus solaire. C’est du boulot parce que ça vous laisse fatigué, voire épuisé. Mais en tant qu’effort conscient, ce n’est rien du tout. Ce qui compte, c'est d'avoir un moment, disons au moins quatre heures par jour, où l'écrivain professionnel ne fait rien d'autre que de se disposer à écrire. Il n'est pas obligé de rédiger quelque chose si ça ne lui dit rien. Il ne doit même pas essayer. Il peut regarder par la fenêtre, se tenir debout sur la tête ou se rouler parterre sur le plancher mais il ne doit rien faire de concret comme écrire des lettres, jeter un coup d'œil à des magazines ou faire des chèques. Écrire ou rien du tout. »

Raymond Chandler (1888-1959).