mercredi 29 janvier 2014

Belin, la déconstruction en équilibre

Le matin, lorsque vous vous réveillez, et que les fils des rêves passés se distendent peu à peu, chargés de rosée qui s'évapore à mesure que le soleil vous ouvre les yeux, votre vie nocturne refait surface, et parfois sa juvénile folie vous désarçonne et vous fait sourire. À tel point que vous aimeriez ne pas l'avoir quittée.
Hier soir, je ne rêvais pas, j'étais au théâtre*, et pourtant je baignais dans cette grisante euphorie. Elle avait pour décor une estrade, sur laquelle j'ai vu un homme que je n'avais jamais vu. Son élégance contrastait avec sa posture en alerte : il avait un pied posé sur un continent, et le second sur un autre. Un genou se vrillait à mesure que son frère lui répondait. La discussion n'en finissait pas, les deux genoux se soûlaient à un comptoir invisible. Et, diffusant à partir du milieu des jambes leur logorrhée, se répandait là, du même coup, une vie anarchique sans jamais dépasser la ceinture. Parce qu'à l'étage supérieur, une autre fratrie se libérait, en léger décalé avec la première. Celle-ci ne jouait pas sur le même terrain. Elle portait un corps que cet homme élégant utilisait comme perche afin de garder son équilibre au-dessus des continents. À mesure que ses mains choquaient les cordes métalliques de cette perche, l'atmosphère s'étirait en décharges électriques. Pour résumer, cette vie nocturne voyait s'affronter verticalité et horizontalité, et j'avais envie d'en découdre avec mon propre corps. Qu'il se libère, lui aussi, en spasmes rythmés et décousus, mais je devais me tenir. C'était la petite contrainte du réel qui vient toujours vous narguer dans le rêve, vous voyez !
L'air s'emplissait délicatement de mots qui prenaient la forme et la place de l'espace, et inversement, des mouvements se faisaient littérature si bien que j'étais obligé de tomber moi-même dans le chant invertébré que l'homme susurrait gravement devant son microphone.
Et puis le temps filant, tout à repris sa place à mesure que les deux continents n'en firent qu'un seul. J'ai ouvert les yeux, il faisait nuit. Et j'ai senti quelques gouttes de pluie. Ce n'était pas la rosée mais elle luisait pareil sur le pavé, sur mon visage.

*Au Théâtre Sorano, où se produisait Bertrand Belin.

Bertrand Belin Ⓒ Ph. Lebruman.



mardi 28 janvier 2014

L'œuvre et l'artiste


Joseph Conrad, préface du « Nègre du Narcisse », paru en 1913.

« Toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à la qualité artistique, doit justifier son existence à chaque ligne et l’art lui-même peut se définir comme la tentative d’un esprit résolu pour rendre le mieux possible justice à l’univers visible en mettant en lumière la qualité diverse et une que recèle chacun de ses aspects. (…) L’artiste s’adresse à cette part de notre être qui ne dépend point de la sagesse, à ce qui en nous est un don et non pas une acquisition et qui est par conséquent plus constamment durable. Il parle à notre capacité de joie et d’admiration, il s’adresse au sentiment du mystère qui entoure nos vies, à notre sens de la pitié, de la beauté et de la souffrance, au sentiment latent de solidarité avec la création, et à la conviction subtile mais invincible de la fraternité qui unie la solitude d’innombrables cœurs. »

lundi 27 janvier 2014

Mirage de la vie

Mirage de la vie de Douglas Sirk (1959)

Titre original : Imitation of life

Le mirage, cet éclat qui brille au loin et aiguise nos ambitions. Il donne à Lora et Annie la force d'y croire, de se surpasser même et de survivre sans la présence du masculin. Il ne s'agit pas d'une fierté, d'une revanche. Nous n'en sommes pas là. Mais d'une victoire pour soi-même et pour le petit miroir qui les côtoie, leur fille, qui ne sont encore qu'à l'âge des caprices. Garder la tête haute et ne pas détourner son regard de ce mirage, y compris lorsqu'un nouvel homme vous propose de recommencer, de reprendre pied dans la belle et commune norme. Celle que déjà, Cary*, veuve elle aussi, avait voulu fuir en tombant amoureuse d'un homme de condition modeste.
Lora et Annie, deux femmes en apparence, au destin similaire. Mais que leur couleur de peau oppose, bien qu'elles n'en fassent guère cas. Elles ont dépassé cette différence, même si certaines traditions demeurent. Annie, femme de couleur, est la bonne de Lora. Mais parce qu'elles ont ensemble bataillé et vaincu les difficultés sans l'aide des hommes, rien ne les effraie ni ne les arrête. Ensemble, elles sont une force et taillent dans la roche leur propre destin, une noble réussite. Quoi de plus grisant que d'épuiser la source de ce mirage, par cette liberté et cette détermination !
Mais cette victoire et ce bonheur ne valent que pour les cœurs de Lora et Annie. Que peuvent espérer leur fille, d'un rêve qui ne l'est plus puisqu'il est devenu réalité ? Et leur fille ont une route à tracer et leur mirage à saisir. Une route qui pourrait bien les mener aux sources même des combats de leur mère : pour Susie, la fille de Lora, épouser un homme, s'aliéner à lui et pourquoi pas justement celui que sa mère refusa, jadis ; et pour la fille d'Annie, Sarah Jane, s'affranchir de l'autre, ne dépendre de personne. Sarah Jane, enfant métisse, n'a pas hérité de la couleur de peau de sa mère. Pourquoi devrait-elle avoir des rêves subordonnés à ceux des blancs ? N'est-elle pas blanche de peau, elle aussi ? Annie sait très bien que son enfant à raison. Son mirage va au-delà des espérances même de tout un peuple. Alors Annie laisse partir son enfant, dans la douleur et fait le terrible constat qu'elle ne peut plus concourir à son bonheur mais plus encore, qu'elle l'entrave.

Il y a des rêves que les enfants ne peuvent espérer gagner qu'en se séparant de l'amour protecteur. Il y a des rêves de petite fille, épouser le prince charmant ; et il y a des rêves de femme, conquérir sa liberté au prix d'un renoncement de ses racines. Ce rêve-là vous grandit, tôt ou tard, à vos dépens et son bonheur n'a d'égal que son amertume et le lourd tribut d'un sacrifice qu'une vie entière ne suffira pas à payer.

*Tout ce que le ciel permet, de Douglas Sirk (1955).
Juanita Moore « Annie », Lana Turner « Lora » et leur fille.



lundi 20 janvier 2014

À bout de souffle

À bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960)

Il n'y a qu'une certitude, et Michel Poiccard la connaît : la mort. Ou le néant, c'est-à-dire rien.
Justement, partir de rien, d'un fait divers. Et puisqu'il faut réinventer les codes du genre cinématographique, commençons par quelques grimaces. Le reste finira bien par suivre. Des grimaces et un pouce tendu qui glisse sur les lèvres, à la manière d'Hymphrey Bogard. Oui, les mimiques des classiques sont intemporelles. Elles traversent les âges jusqu'à faire de notre quotidien un pâle reflet de nos idoles. Mais elles vivent, nos idoles, elles ne sont plus figées sur la pellicule. Et le cinéma se déverse dans la vraie vie. Le passé nous hante mais en filant à toute blinde, le semer est un jeu d'enfant. Jusqu'à n'être personne, juste ce que nous sommes à l'instant où nous laissons échapper un souffle, le dernier témoin de notre course.

Faulkner écrit : « Between grief and nothing, I will take grief. » Patricia choisit le chagrin et Michel le néant. En choisissant le chagrin, Patricia défie la vie de lui ôter son sourire. En choisissant le néant, Michel défie la mort de lui ôter son sourire. Leur sourire qu'ils convoquent devant leur reflet ou encore dans le reflet des yeux de l'autre. Michel dit : « Dès que tu as peur ou que tu es étonnée, tu as un drôle de reflet dans les yeux. Je voudrais recoucher avec toi à cause de ce reflet. » Dans les yeux de Patricia, Michel se voit en vie, il aperçoit la fin de sa course. Il y croit. Mais qu'a-t-il à lui offrir ? Pas le temps de s'attarder sur les autres visages qui se font face dans la chambre, le temps le rappelle, lui. Il est tapi dans son ombre et sonne en cadence.

Dans cette course, le plus difficile n'est pas de trouver des moyens d'aller vite mais d'échapper à soi-même, à sa terrible lucidité. Courir, masquer son expression par des grimaces et ne plus penser. C'est tout ce qu'il reste pour échapper à la fin.

Jean-Paul Belmondo, « Michel » et Jean Seberg, « Patricia ».


vendredi 17 janvier 2014

Les mots

Nathalie Sarraute

« C'est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire. »

mercredi 15 janvier 2014

Dans les tissus

Il y a quelque chose qui est là, votre jambe gauche, par exemple. Votre cuisse gauche pour être plus précis. Elle est là depuis toujours avec son ressac de petits déboires et d'écorchures enfantines. Elle n'a jamais rien dit car elle n'a jamais eu rien à dire et comment aurait-elle pu vous le faire savoir de toute façon. Elle est à vous, elle vous a toujours obéi. Qu'aurait-elle pu faire d'autre ! 
Seulement, tout doucement, comme tentant de vous avertir, à sa façon de se soulever au-dedans de sa propre chair, elle remue, glisse sur elle-même, chuchote. Imaginez deux voiles de soie qui se frôlent dans un courant d'air ! Vous l'entendez à peine et vous ne sauriez dire d'où il vient. Ça ricane presque à l'intérieur, ça joue, ça désobéit même ! Et vous y prendriez bien du plaisir aussi si vous n'aviez autre chose à faire qu'à commander toute cette machine et ne jamais tenir compte de ces infimes mouvements secrets.
Mais voilà ! Ça ne s'arrête pas. Bien au contraire. Ça se tape dans les mains et menace le voisinage. Il faut faire appel à toutes les ruses possibles, recourir aux prières, inventer une liturgie ou même jouer aussi avec ce ricanement des tissus. Être plus malin en somme. Et le jeu devient sérieux. Il prend toute la place, il mène la danse et vous ne bougez déjà plus comme avant. Et s'il contaminait votre corps tout entier et qu'il se jouait de votre esprit. N'est-ce pas déjà ce qu'il fait ?
Mais vous restez le maître, même s'il vous faut devenir bourreau. Il y a toujours l'ultime recours de se séparer de ceux-là qui n'en font qu'à leur tête. Vous pourriez vivre sans une jambe, oui ! D'abord vous en avez une autre et puis de toute façon elle ne répond plus tout à fait à vos attentes et vos ordres. Alors… vous voyez bien ! Franz Biberkopf* a bien vécu sans un bras et même, il est devenu bon après avoir tâter de la tôle. Peut-être bien que le mal était dans son membre. Et peut-être bien qu'il s'immisce dans le vôtre.
Et au final, vous auriez le dernier mot, le dernier ricanement, quand bien même vous seriez au pied de la guillotine et que tomberait dans le panier votre jambe gauche.

*Personnage du roman d'Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz.

mardi 14 janvier 2014

Noce Blanche

Noce Blanche de Jean-Claude Brisseau (1989)

Nous y sommes. La cinquantaine, le petit bilan d'une vie. Tout est construit, installé. Tout fonctionne jusqu'à ce qu'une élève brise la routine. Elle se comporte comme une adulte, elle pense comme une adulte et claque la porte de la classe comme elle claquerait la porte de la chambre après une dispute conjugale. Le piège se referme sur François, professeur de philosophie.
François sait déjà tout sur tout. Y compris sur l'inconscient. L'homme est-il véritablement lui-même lorsqu'il agit inconsciemment ? S'il n'est pas lui-même et qu'il agit sous le coup d'élans qu'il ne maîtrise pas, alors est-il responsable ? 
Mais la pensée ne trouve aucun remède au vide de sa propre existence. Alors lorsque Mathilde crie à l'aide, François est là puisqu'il ne l'est plus pour lui-même. Il n'a plus de corps, il n'existe plus comme avant. Il est dans l'instant. Il est jaloux comme un adolescent et ses vêtements ne lui siéent plus. Son horizon fermé s'ouvre sur une petite cour de ciment certes, mais à l'abri du monde.
Le téléphone. Il ne fait que sonner. Il est insupportable. C'est un lien qu'il est impossible de rompre car il relie vers l'extérieur, y compris lorsque François est allongé dans son jardin, prisonnier de cette petite parcelle de nature. Couper ce lien c'est mourir plus vite. Alors François décroche. Et cède à son désir jusqu'à ce que la morale se rappelle à lui. Mais pas seulement la morale. Celle-ci ne tient à rien finalement. Nietzsche, déjà, ne lui accordait pas grande valeur. François voit plus loin : il sait qu'en cédant à son désir, il n'y a pas d'horizons meilleurs. Tout sera alors figé. Figé autrement, elle, jeune et lui, l'homme construit, mais figé quand même. Il faut donc tout interrompre. Le téléphone sonne, François ne débranche pas. Il décroche mais ne parle plus. Sauf que toute maturité est fragile devant les pulsions. Le langage interrompu, la violence refait surface. 
La punition ne tarde pas, il est muté à Dunkerque. Au tableau, l'inconscient fait place à un nouveau sujet de réflexion : « L'homme a le choix entre la raison et le désir. » Mais là aussi, le téléphone retentit. Cette fois, c'est la fin. Mathilde n'est plus, aussi bien aurait-elle pu ne pas exister. Il ne reste, de cette petite flamme, qu'une trace noire cendre sur un mur sans tableau, un message comme une issue adressé à lui : « Il y a l'océan. » L'eau, l'horizon, le mouvement. Tout est là.

Bruno Cremer, « François ».

Rien

Gustave Flaubert

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style comme la Terre sans être soutenue se tient en l’air. »

lundi 13 janvier 2014

The Immigrant

The Immigrant de James Gray (2013)

Première image, la liberté. La grande statue qui ouvre les portes de la liberté, les portes de New York. Il flotte un brouillard qui ne suffit pourtant pas à voiler un bateau de migrants qui glisse vers un avenir meilleur. Il transporte l'espoir. Des centaines, des milliers de déracinés vont tenter de repartir à zéro. Ils attendent une nouvelle vie, de nouvelles personnes qui leur ouvriront de nouveaux chemins. Leurs bagages sont peu de choses à côté de leur mémoire et leurs sentiments. Il faut se montrer digne de cette terre d'accueil et d'abord être en bonne santé pour ne pas risquer l'expulsion.
Ewa et sa soeur Magda sont là, à portée de cette liberté. Mais Magda est malade. Séparation. Ewa tentera tout pour retrouver sa soeur, seule petite lueur du passé. Seule identité. Il faut s'offrir aux hommes pour espérer gagner cette liberté qui n'est finalement pas gratuite. Le moindre billet doit se payer. À qui sourire ici-bas, dans cet enfer où tout est codifié selon des règles que l'on ignore, quand bien même on parlerait la même langue. Il faut alors se déguiser avant de montrer sa chair. Se déguiser en fille de joie, après avoir porté bien haut le même flambeau que la grande statue du port de New York. On singe la liberté à défaut de la toucher du bout des doigts.
Quelqu'un vous sauve, vous lui devez tout et pourtant. Pourtant, il est comme vous, il peine à survivre, quand bien même il parle la langue et connaît les codes. Il y a bel et bien des choses qui vous dépassent. Et ce sont ces choses qui vous grillent la chair au fer rouge. Difficile de les camoufler, d'en réchapper si ce n'est de partir encore. Retenter sa chance ailleurs, revivre à nouveau, renaître.
Tout autour de vous est plus fort. Alors il faut tenter de tenir sur le fil tendu, chercher l'équilibre jusqu'au déchirement des balles, des conflits, de l'ivresse. Il y a des événements inéluctables. Bruno, le sauveur, n'a rien d'autre à offrir que cette débauche protégée, à l'abri des rouages dévastateurs et sans pitié de la bonne société. Ewa l'attendra à la sortie de prison, comme « Casque d'or* » attend l'arrivée de « Jo » avant qu'elle ne l'aide à s'évader. Bruno et Ewa, deux êtres à la dérive. Mais Ewa est déjà déracinée, elle a donc la force de repartir avec sa petite parcelle d'identité sauvée du passé, Magda, sa soeur. En route pour une nouvelle vie. À l'abri de l'injustice, cette fois.

*Casque d'or, un film de Jacques Becker de 1962.

Image extraite du film.