samedi 16 septembre 2017

Le souvenir de Travis

Il y a deux jours, j’ai dévisagé un homme dans le public de la Cinémathèque, persuadé que c’était toi. Il avait les cheveux en bataille, le visage émacié, et un regard égaré dans la mélancolie. Il était sur une rangée derrière moi, à une dizaine de sièges, et j’ai tourné ma tête plusieurs fois. Je me trouvais de bonnes raisons de penser que ça pouvait être toi, Harry, comme si le souvenir impérissable de Paris, Texas t’avait empêché de vieillir. 
Et tout le monde pensait te connaître tant ce Travis avait dépeint un peu des blessures d’âmes de chacun de nous. Des blessures que seul un visage comme le tien pouvait transfigurer en miracle, en gratitude, voire même en don de l’existence. Je garde cet espoir de toujours commuer la peine en lumière, en éclat, tandis que déjà, le désert du Texas fête le retour de son Travis.

Travis (Harry Dean Stanton) dans le film Paris, Texas de Wim Wenders en 1984.

samedi 12 août 2017

Dans la chaleur de la nuit

Dans la chaleur de la nuit de Norman Jewison (1967)

Titre original : In the heat of the night

Le lent processus d'éveil des consciences, qui se heurte inexorablement aux murs de l'ignorance et de la bêtise, se calque ici sur le développement d'une enquête criminelle. Le film illustre, en effet, ce lourd et difficile combat qu'il faut mener pour changer les mentalités figées des contrées ségrégationnistes du sud des États-Unis, qui peinent à suivre la timide ouverture des grandes villes, dans lesquelles les politiques légifèrent sous pression d'un peuple discriminé, avide de liberté. Comme si les lois, une fois votées, devaient prendre les routes avant de pouvoir être appliquées dans les faits, à la manière d'une rivière qui déborderait de son lit dans le but d'irriguer tout le pays.

Dans la chaleur de la nuit sort en 1967, soit 4 ans après la Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté, immortalisée par le célèbre I have a dream de Martin Luther King. Sidney Poitier, incarnant le protagoniste du film, acteur noir en vogue à Hollywood(1), avait également participé à cette marche, et le pasteur Martin Luther King avait dit de lui, quelques années plus tard, qu'il « était un homme d’une grande profondeur, un homme concerné par la société, un homme engagé pour les droits de l’homme et la liberté. » Cette Marche contribuera au renouvellement des lois avec l'adoption en 1964 du Civil Rights Act, et en 1965 du Voting Rights Act, destinées à lutter contre toute discrimination y compris raciale et jusque dans le vote. Mais ces changements ne suffiront pas à desserrer la mâchoire d'acier de cette société américaine sclérosée, puisque quelques mois après la sortie en salles du film de Norman Jewison, Martin Luther King était assassiné d'une balle dans la gorge.

La parenthèse s'ouvre avec la voix de Ray Charles qui couvre l'arrivée d'un train dans cette petite ville reculée de l'État du Mississippi. Faut-il qu'il fasse nuit pour que personne ne voit cet homme blanc, sur le quai de la gare de Sparta, déposer un tabouret au pied d'un homme noir, Virgil Tibbs, afin qu'il puisse sortir du train sans peine ? Personne, ici, ne lui ferait cet honneur, tant les esprits demeurent encore ancrés dans un passé baigné de racisme et même d'esclavagisme. Mais nous ne le savons pas encore à ce moment-là de l'histoire.
Alors que Virgil Tibbs est en transit à la gare, un entrepreneur blanc est assassiné au même moment dans les rues de la ville. La couleur de peau de Virgil, malgré une tenue et un port plus corrects que la plupart des habitants du coin, font de lui le suspect idéal, d'autant qu'il est étranger à cette ville et sur le point de repartir. Arrêté à la gare sans ménagement, il sera conduit au poste de police mais très vite disculpé : il est en effet lui-même officier de police.

Virgil Tibbs, en débarquant au hasard de sa route à Sparta, donne l'impression de faire un pas de côté et de le tremper dans la mélasse, une colle immorale ancestrale qui englue les esprit. Ce décalage, Virgil le ressent avec tous les habitants, y compris ses compatriotes, qui semblent comme piégés dans une légende(2) : lorsqu'il traverse ces champs de coton et aperçoit ces travailleurs noirs courbés sous le poids d'un travail inhumain, le décalage avec son ascension sociale à lui est flagrant.
Virgil Tibbs n'est pas à sa place ici. Tout ce qui semble naturel, pour lui, dans ses paroles et ses mouvements, sont comme des affronts dans cet environnement refermé sur lui-même. Il doit sans cesse agir pour qu'autour de lui les autres ouvrent les yeux sur les mutations de l'époque dans laquelle ils vivent, comme lorsqu'il rend à Eric Endicott, ce riche propriétaire de plantations, la gifle qu'il lui adresse. C'est ce qui donne cette impression d'étranglement, de lutte pour la survie que note James Baldwin(2). Virgil Tibbs doit se débattre seul, avec peu de moyens. Et même s'il est officier de police, il ne fait aucunement usage d'armes à feu en a-t-il seulement une ? malgré les agressions qu'il doit repousser, et se voit réduit à se défendre avec un vulgaire morceau de bois.
Une image du film illustre parfaitement l'anachronisme de cette parenthèse historique, ce moment charnière d'une époque au cours de laquelle le tissage d'une transition démocratique doit s’immiscer dans les mailles du passé. Lorsque le chef de la police locale, Bill Gillespie, perd son sang froid et décide d'empêcher Virgil Tibbs de quitter la ville, il l'emprisonne avec le principal suspect du meurtre. Virgil, sachant qu'il ne restera pas longtemps dans cette geôle, prend alors une pose décontractée, proche de celle du chef de la police. Mais l'ombre des barreaux de la prison se reflète sur sa personne et une chaîne pend à ses côtés comme la menace d'une époque révolue. Cette scène dit la fin d'un temps pas si éloigné, celui de l'esclavage. Il est à côté de la chaîne mais son bras gauche est hors cadre, et il pourrait tout à fait être cerclé de fer. C'est finalement toute l'idée du film : quelque chose l'enchaîne, le tire en arrière, l'empêche d'avancer mais il est impossible de la voir ni de la nommer autrement que par un mot : racisme.

L'élément climatique, la chaleur, tient également un rôle capital en ce qu'elle dénonce une situation qui n'est pas tempérée, une société déréglée dans laquelle les esprits peinent à réfléchir, et de manière plus extrême, elle symbolise l'enfer. Les corps ralentis, appesantis, engourdis, recherchent le moindre effort, et se laissent tenter par la facilité. Cette paresse est soulignée également par la manière dont Bill mâche son chewing-gum : à la façon d'un cow-boy qui prend les noirs pour des indiens. Pour Virgil aussi, coincé dans ce passé irrespirable, il lui est difficile d'affronter ses propres démons et de ne pas se laisser tenter par les préjugés de sa race, en accusant notamment l'esclavagiste Eric Endicott comme l'auteur du meurtre.

À l'issue du film, alors que Virgil Tibbs s'apprête à repartir, le contrôleur du train dépose à nouveau, mais cette fois en plein jour, le tabouret à ses pieds, prenant comme témoin le chef de la police locale venu l'accompagner. Comme si cette parenthèse avait permis de convertir au moins une âme de Sparta, et de faire franchir une toute petite marche à la reconnaissance des droits civiques des populations noires. Or, il est possible de se demander si quelque chose a véritablement changé. James Baldwin en doute. 
Même si Bill Gillespie a repris sa posture de chef, notamment en mâchant à nouveau son chewing-gum avec une désinvolture supérieure, il adresse un mot tendre et amical à Virgil Tibbs avant son départ : « Take care, you hear ? » Mais ce message signifie plutôt un « Faites attention à nous ! » Et Virgil, de lui adresser, pour donner le change, ce sourire de réconciliation teinté de fausse naïveté, sans être dupe du temps qu'il faut à une société pour entrer dans l'ère de la pacification et de l'acceptation de l'autre dans sa différence.

(1) Il sera le premier acteur noir à remporter l'Oscar du meilleur acteur en 1964 pour Le Lys des champs de Ralph Nelson.
(2) « The film helplessly conveys — without confronting — the anguish of people trapped in a legend. They cannot live within this legend ; neither can they step out of it. The film gave me the impression, according to my notes the day I saw it, of “something strangling, alive, struggling to get out.”» Extrait du livre The Devil Finds Work de James Baldwin, publié en 1976.


Virgil Tibbs (Sidney Poitier) et Bill Gillespie (Rod Steiger).

dimanche 30 juillet 2017

Nuages épars

Nuages épars de Mikio Naruse (1967)

« NUAGES. Sens et usage de l'assombrissement d'humeur
qui saisit le sujet amoureux au gré des circonstances variées. »
(1)

Est-il possible d'aimer l'être qui est à la source de notre plus grande peine, quand bien même il n'en n'est nullement tenu pour responsable ? Est-il en notre pouvoir d’accueillir celui qui a introduit la mort, qui a brisé l'élan vital et la foi dans l'éternité de tout instant de bonheur ? De manière plus générale, Nuages épars pose aussi ces autres questions : comment continuer à vivre dès lors que nous prenons conscience que tout bonheur est éphémère ? Est-il possible d'oublier complètement la mort ?

Nul ne maîtrise le ciel comme nul ne maîtrise sa destinée. Personne ne peut commander le temps qu'il va faire, mais chacun peut apprendre à vivre sous l'orage comme sous un ciel immaculé. Aucun nuage ne vient prédire le terrible destin qui frappe la vie paisible et heureuse de Yumiko et son mari. Ce dernier trouve la mort dans un accident de voiture brisant cette vie idyllique et anéantissant un avenir radieux déjà tout tracé. L'homme responsable de la mort de son mari, Shiro Mishima, est vite disculpé par la justice et le remord qui le ronge le pousse à aider Yumiko alors que tout, de son côté, la pousse elle, à fuir cet homme. Néanmoins, Shiro réussit, par le versement d'une pension afin de l'aider à vivre, à instaurer un premier lien avec Yumiko. Ce signe d'un premier attachement, qui ressemble à une correspondance blanche, sans mot, lie la victime à celui qui est à la source de son drame : en effet, aux yeux de Yumiko, Shiro ne peut être autre chose que la personnification de la fatalité, du malheur, de la mort.

Yumiko freine toute marche en avant et choisit le retour en arrière, en revenant dans le village de son enfance. Le trajet en car est l'occasion pour elle de revivre ce passé heureux, et de revoir son mari en souvenir. Mikio Naruse utilise alors des images comme signifiant : la principale d'entre elles étant l'eau, et plus particulièrement à ce moment du film, une petite rivière, qu'elle aperçoit depuis la fenêtre du car, et qui est un moyen pour elle de convoquer le premier souvenir d'un bonheur paisible. Présent et passé sont mélangés sans qu'il n'y ait plus aucun avenir. Le retour à la ruralité signifie un retour aux sources, à la terre, à la simplicité. Les relations entre hommes et femmes y sont décomplexées comme ce couple que Yumiko surprend enlacé. Bien qu'elle tente d'oublier la vie dans la soumission au passé, les signes la poussent au contraire vers une pulsion de vie qu'elle cherche d'abord à étouffer.

Alors que Yumiko tente d'interrompre ce qui la rattache encore à celui qui a causé la mort de son mari, le versement de la pension, Shiro croise son chemin étant exilé, par son travail, dans le même village qu'elle. Il fait irruption dans le passé de Yumiko. Son refus de conserver un lien même infime avec Shiro va cristalliser chez lui un sentiment amoureux. Et c'est sous l'effet de l'alcool qu'il ose lui avouer son incompréhension devant cette dureté qu'elle lui réserve. Il va alors pousser Yumiko à verbaliser ce rejet jusqu'à provoquer chez elle un sentiment de culpabilité. Pour se faire pardonner, elle accepte une balade sur le lac à proximité du village mais Shiro est fiévreux. Le temps se dégrade, et la pluie vient perturber l'adieu. Paradoxalement, alors qu'il s'apprête à quitter le village sous l'insistance de Yumiko, celle-ci parvient à se laisser aller au ravissement de l'instant. Shiro, au contraire, comme s'il voulait recevoir une condamnation du ciel, refuse d'être abrité par le parapluie de Yumiko. La fièvre de Shiro empire et oblige Yumiko à prendre soin de lui. De la sorte, Yumiko s'approprie la pulsion de vie et tente de la transmettre à Shiro qui est alité.

Éros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort, dévorent Yumiko. La pulsion de vie se matérialise par le bonheur de construire une nouvelle vie avec cet homme exemplaire, tandis que la pulsion de mort lui rappelle que cet homme est aussi celui par qui tout peut s'arrêter brutalement. Mikio Naruse utilise alors un autre signifiant pour montrer ce combat intérieur : une tasse brisée. Alors qu'elle range la vaisselle, Yumiko laisse échapper une tasse et cette maladresse, cet acte inconscient, casse le cours tranquille de sa vie rangée et l'avertit que quelque chose se manifeste en elle au point de divertir son attention. Dans un second temps, un autre événement bouscule la vie paisible du village : un suicide dans le lac. Le remord, la culpabilité et la peur d'être elle aussi responsable de la mort d'autrui, la pousse à retrouver Shiro. 
Tous deux prennent alors la route, en taxi, et ce timide et silencieux premier départ est coupé par un passage à niveau qui successivement montre un feu rouge, le passage interminable et assourdissant du train, et le regard accusateur du chauffeur dans le rétroviseur, autant de signes que Yumiko interprètent comme des condamnations de son choix. Un autre hasard vient porter un coup fatal à cet élan vital : ils seront témoins d'un accident de la route, l'incarnation mimétique de leur drame, trop lourd à porter pour Yumiko, qui anéantit définitivement sa pulsion de vie.

Après un dernier repas, et comme s'il comprenait que rien ne pouvait plus défaire les liens et les émotions opposés qui tissent une vie, et plus particulièrement la sienne et celle de Yumiko, Shiro entonne un chant glorifiant la récolte des fruits de la terre, que nourrissent les dons du ciel, contrastant avec le poids émotionnel de ce moment d'adieu.

Yumiko retrouve les berges du lac et cette dernière image du film figure à la fois l'impossibilité de prendre la route par cette masse d'eau qu'il faut traverser, le souvenir de son mari, le sommeil de la mort, dans lequel se reflète le ciel capricieux. Comme dans le poème de Lamartine, le lac symbolise ici, à la fois ce qui ne bouge pas et ce qui se renouvelle sans cesse. C'est l'image d'une réconciliation impossible : celle d'Éros et de Thanatos. Ou encore celle des temps passés et des temps à venir, celle des saisons. Le regard perdu dans l'horizon de ce plan d'eau, j'imagine Yumiko, tout bas, souffler ces quelques vers au silence retrouvé :

« Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ? »
(2)

(1) Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux (1977). 
(2) Le Lac, poème tiré des Méditations poétiques (1820).

Yumiko (Yōko Tsukasa) et Shiro Mishima (Yūsō Kayama).

dimanche 23 juillet 2017

Les gens qui ne sont rien

« Ô éternité ! Puissé-je ne pas avoir d’âme ! Puissé-je n’être jamais né ! »* 

Il est des travaux nobles qui n'offrent aucun statut, aucune assise, aucune sécurité financière. Qui nous font nous tenir debout le jour comme la nuit, et jusque dans nos rêves. Qui n'alimentent aucune rivière, aucun fleuve d'aucune terre visible. Et qui ne s'adressent à personne d'autre qu'à soi-même. Je veux parler ici de ce travail qui consiste à n'être rien. Cette tâche, plus qu'un labeur, plus qu'une mission, est l'expiation toute entière d'être là, d'être né sans le vouloir, quand bien même nous n'en sommes pas responsable. N'être rien c'est retourner d'où l'on vient et communier avec le Tout, l'infini des possibles.
Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, à travers la bouche de Silène, nous convie à cette sagesse ancestrale et cible le bien suprême : « Misérable race d'éphémères, enfants du hasard et de la peine, pourquoi m'obliger à te dire ce que tu as le moins intérêt à entendre ? Le bien suprême, il t'est absolument inaccessible : c'est de ne pas être né, de ne pas être, de n'être rien. »
Quelques siècles avant le philosophe allemand, le poète persan Omar Khayyâm aussi avait loué cette même opportunité inatteignable :

« L'humaine récolte en cet univers tourmenté
N'étant que de souffrir jusqu'au moment de rendre l'âme,
Heureux celui qui part plus vite
Et fortuné celui qui n'est même pas né. »(1)(2)

Être né, c'est déjà sortir du Tout, de l'Un. Le seul travail qui vaille en ce monde, consiste à se dépouiller de tout ce qu'il est possible et inimaginable d'assigner à l'Être sans chercher pour autant, par ce cheminement, à se procurer un quelconque bien dans son essence propre. Si je décide que ce travail ressemble plus à « une pratique », alors je peux la rapprocher de la méditation. Lorsque je médite, je tente d'être tout ce que je ressens, je tente de n'être rien de particulier. À d'autres moments encore, je tente d'être ce que je ne serai jamais dans la vraie vie : une montagne, un lac ou un arbre centenaire. N'être rien c'est être nulle part et partout à la fois : le Cosmos, les autres, la pluie... Les mots de Lama Guendune disent à merveille combien cette intrication du Tout et du rien peut nous mener à la plénitude de l'Être :

« Le bonheur ne se trouve pas avec beaucoup d'effort et
de volonté mais réside là, tout près,
dans la détente et l'abandon.
Ne t'inquiète pas, il n'y a rien à faire.
Tout ce qui s'élève dans l'esprit n'a aucune importance
parce que n'a aucune réalité.
Ne t'y attache pas. Ne te juge pas.
Laisse le jeu se faire tout seul,
s'élever et retomber, sans rien changer,
et tout s'évanouit et recommence à nouveau, sans cesse.
Seule cette recherche du bonheur nous empêche de le voir.
C'est comme un arc-en-ciel qu'on poursuit,
sans jamais le rattraper parce qu'il n'existe pas,
qu'il a toujours été là et t'accompagne à chaque instant.
Ne crois pas à la réalité des expériences bonnes ou mauvaises,
elles sont comme des arcs-en-ciel.
À vouloir l'insaisissable, on s'épuise en vain.
Dès lors qu'on relâche cette saisie,
l'espace est là, ouvert, hospitalier et confortable.
Alors profites-en. Tout est à toi, déjà.
Ne cherche plus.
Ne va pas chercher dans la jungle inextricable
l'éléphant qui est tranquillement à la maison.
Rien à faire
Rien à forcer
Rien à vouloir
Et tout s'accomplit spontanément. »

Les gens qui ne sont rien hantent délicieusement mes jours comme les figurants de mes rêves. J'écarte même poliment ceux qui font résonner un peu trop fort les couloirs luxueux et capitonnés, pour tendre la main aux anonymes qui n'y rentreront jamais. Ils ne referont probablement jamais surface dans ma vie, pourtant ils ont donné corps une fois dans leur vie à la mienne, sans qu'ils ne se manifestent d'aucune manière excepté par le simple fait d'être là. Et c'est bien parce qu'ils sont si nombreux qu'il est impossible de les garder tous en mémoire, dans leur individualité. 
Si, par bonheur, je reconnais l'un d'entre eux, je salue l'espace qui s'ouvre et m'offre cette chance. Je ne vais pas lui serrer la main pour autant. Je le laisse retourner d'où il vient sans que nos vies interfèrent d'aucune sorte, sauf peut-être par un timide regard. Par cette communion qui ne durera qu'un instant, je reprends ma place parmi les gens qui ne sont rien si par malheur je m'étais égaré à être quelque chose. Ainsi, je laisse retentir les petites clochettes qui enserrent les chevilles des puissants et essaient vainement de me distraire de ma route, étant persuadé que mon silence finira par les ensevelir comme le silence de la nuit étanche toutes les soifs.

* Friedrich Nietzsche, Aurore, Livre Premier, 77-Des tortures de l'âme (1886).
(1) Omar Khayyâm, « Quatrains », in Anthologie de la poésie persane (XIe-XXe).
(2) Pour toutes ses références, lire l'article d'Aymen Hacen, paru dans la revue Le nouveau recueil, n°80, septembre-novembre 2006.

Pierrette Bloch, sans titre, 2001 (détail).



vendredi 21 juillet 2017

Du plexus solaire

Extrait de la lettre de Raymond Chandler, du 18 mars 1949, adressée à Alex Barris.

« Qu'est-ce que je fais de mon temps ? J'écris quand je le peux. Et quand je ne peux pas, je n'écris pas. Toujours le matin ou en début de journée. La nuit, on a des idées mirifiques mais ça ne dure pas. (...) 
Je lis tout le temps de petites choses par des écrivains qui prétendent ne pas avoir besoin d’attendre l’inspiration. Ils leur suffit de s'asseoir à leur petite table chaque matin à huit heures, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, avec la gueule de bois, un bras cassé et tout et tout, et ils tapent leur petite page d'écriture. Et ils peuvent avoir la tête vide, et l'esprit terne, ils ne veulent pas entendre parler d'inspiration. Qu'ils croient à mon admiration bien sincère mais j'éviterais leurs livres. Moi j’attends l’inspiration, que je n’appelle pas obligatoirement de ce nom. J’affirme que tout ce qu’on écrit de vivant vient du plexus solaire. C’est du boulot parce que ça vous laisse fatigué, voire épuisé. Mais en tant qu’effort conscient, ce n’est rien du tout. Ce qui compte, c'est d'avoir un moment, disons au moins quatre heures par jour, où l'écrivain professionnel ne fait rien d'autre que de se disposer à écrire. Il n'est pas obligé de rédiger quelque chose si ça ne lui dit rien. Il ne doit même pas essayer. Il peut regarder par la fenêtre, se tenir debout sur la tête ou se rouler parterre sur le plancher mais il ne doit rien faire de concret comme écrire des lettres, jeter un coup d'œil à des magazines ou faire des chèques. Écrire ou rien du tout. »

Raymond Chandler (1888-1959).
 

dimanche 19 mars 2017

Derrière le masque d'argile

Dehors, personne ne flâne. Il est encore tôt. Les livreurs se répandent au beau milieu des places et des angles de rues avec une aisance inhabituelle, tant que le flot ininterrompu du trafic tarde à noyer la ville. Difficile de dire si le pavé brille de la rosée, du nettoyage matinal ou d'une pluie nocturne. Mais il reflète la promesse d'un jour calme et mimétique, d'un quotidien rempli d'une mansuétude bleue, de celle qui ouvre le ciel à l'infini.
Je traverse le centre en direction de la rue Mirepoix pour écouter Solange Oswald(1), une comédienne, au Café des Langues de la librairie Ombres Blanches. Je passe dans la petite rue des Gestes et là, à ma grande surprise, je vois que le Réveil Créatif(2) auquel je devais assister a changé de lieu. Une erreur de calendrier contraint l'équipe et le public à se resserrer au Café Côté cour de la même librairie, plus petit que le premier. Il ne pouvait y avoir d'autres hommages mieux appropriés, d'autres manifestations du hasard plus convaincantes que la rue des Gestes, pour recevoir une comédienne. 

Cette rue, en forme de long entonnoir brisé en son centre, offre comme des coulisses à ce grand théâtre de livres, tant et si bien que son petit café pourrait en être une loge, nous accueillant, nous, modestes comédiens de nos propres lectures. Antre parmi l'antre, les habitués de ce petit espace y convoquent un silence sacré propice à l'écriture, à tel point que même une page qui se tourne confine à l'orage.
C'est ici, dans cette anti-chambre de l'imaginaire, que Solange Oswald, calée dans un fauteuil positionné à un angle, attend que le public s'installe et nous regarde, ravie d'être la spectatrice du jeu que nous déployons, à notre insu, à tenter de trouver une place. Elle tient un petit miroir rond sur lequel j'aperçois Audrey Hepburn avec son long fume-cigarette. La grâce et la prestance de Solange me divertissent de ce que je devrais voir d'emblée et que je ne vois pas : son geste et sa tenue. Elle ne se maquille pas, ni ne s'exécute à aucune coquetterie, mais s'enduit le visage d'argile verte. Quant à sa tenue, elle me fait penser à la blouse immaculée d'un peintre ou d'un sculpteur du siècle dernier, alors qu'elle tient plus de la chemise de nuit. Mais l'argile et la chemise de nuit, non, je ne les vois pas.
Le public entre timidement, fouillant le lieu à la recherche de petits espaces vierges pour s'y asseoir ou même s'y tenir debout. L'improvisation, due au changement de lieu, disperse et éclate la concentration qui précède l'écoute. L'atmosphère prend alors des allures de cours ou de masterclass. Solange invite le public à se loger partout où il y a de la place, même à ses côtés si besoin. Elle est prête à nous envelopper d'une chaleur toute familière et nous dispenser mille conseils, comme une tante que nous n'aurions connue qu'enfant et qui chercherait, par une expression confiante et détendue, à recréer une époque pleine d'insouciance.

Puis, Benoît, le coordinateur du Réveil, entame une présentation que Solange interrompt au bout de quelques phrases, avertissant qu'elle n'est pas prête, qu'elle a été prévenue tard. Tout s'éclaire alors. Elle nous confie, un peu décontenancée, qu'elle n'a pas eu le temps d'ôter son masque d'argile, ni de s'habiller : « Je suis encore en chemise de nuit. » Le jeu commence. Solange a fait naître, sans que l'on puisse le prévoir et bien qu'elle ait préparé son personnage au vu et au su de tout un chacun, dans ce petit coin de café, un acte théâtral. Elle a brisé un code, et déplacé les lignes. Nous ne savons pas encore qui est Solange Oswald mais elle vient de nous dire ce qu'elle n'est pas. Son visage est encore vert mélèze mais petit à petit, l'humidité s'évaporant, son masque d'argile se ternira jusqu'au vert lichen, presque céladon. 

Derrière ses premiers mots, Solange ne se cache plus vraiment. Elle dit les incertitudes d'un pareil exercice, celui de se raconter en peu de temps, et les fragiles liens à dénouer. Elle sait que son intervention est limitée à vingt minutes. Le décompte digital est posé à terre, entre deux spectateurs accroupis. Le personnage de cire s'anime, malgré une pudeur naissante, avec un charisme et une présence qui font de l'enfance dont elle témoigne un conte, où les nourritures du souvenir se commuent en trésors. La question de savoir d'où vient l'intérêt du théâtre, quand est-il né, paraît émerger dans son esprit comme si elle ne se l'était jamais vraiment posée. À demi-mots, elle parle d'une enfance douloureuse que le théâtre aide à appréhender, à dépasser. Une résilience en somme. « L'art, c'est mettre en forme sa douleur. » Avec le théâtre, il est possible d'être un autre. « De mourir pour renaître. » Avec le théâtre, « je peux être tout ce que je veux. » C'est avec amusement qu'elle se remémore un souvenir lors d'une messe protestante, qui lui paraît être central dans son chemin de vie. Faisant face aux paroissiens, conviée à participer à la liturgie, elle portait alors un habit sur lequel figurait une grande étoile. Et là, devant les croyants, elle est devenue cette étoile. Et cet astre l'a transportée. Derrière cette étoile, elle était comme protégée. Et de poursuivre par l'idée du masque : le masque permet de se révéler. « Parce que je suis cachée je peux me montrer. »

Solange aborde ensuite son travail actuel, ce qu'elle cherche à faire émerger à travers son groupe, et les notions importantes, nécessaires dans ce processus. Notamment celle d'inconfort. Et plus particulièrement, l'inconfort du spectateur, faisant référence à Bertold Brecht(4). Et là, dans ce petit café étroit, la comédienne ne manque pas de donner une résonance, avec une pointe d'humour, à cet inconfort que le hasard a concocté, ce matin, avec ironie. Et tandis que l'argile verte, sur son visage, sèche lentement et se ternit, la comédienne propose à notre réflexion cette autre dimension de son art : « Le théâtre permet de se poser aussi cette question : Qu'est-ce que c'est de devenir humain ? »

Là, sous ses yeux, la glaise ne tarde pas à révéler et figer l'humain : le vif du vert rétrécit et lui fait comme un camouflage qui s'estompe peu à peu et finit par devenir une seconde peau. Son masque se mêle à ses traits. Elle est ce qu'elle joue et elle joue ce qu'elle est. Étrangement, le temps de séchage de son masque correspond à peu près à son temps de parole, tant et si bien que son fard devient un minuteur. Je me demande si tout cela est calculé. Son intervention approchant de la fin, elle souhaite nous lire une poésie en guise de conclusion. Une poésie(3) de Stéphane Mallarmé, doucement rattrapée, comme pour lui donner un rythme, par un son venu de la rue piétonne, que la porte, laissée ouverte pour les quelques auditeurs retardataires, ne filtre pas. 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. 
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres 
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! 
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, 
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, 
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe 
Sur le vide papier que la blancheur défend, 
Et ni la jeune femme allaitant son enfant. 
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, 
Lève l’ancre pour une exotique nature ! 

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, 
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! 
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, 
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages 
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… 
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! 

Des mots, des rimes, emportés dans le frappement des mains qui remercient. En se tournant pour chercher Benoît, elle prend conscience que le public était là aussi, derrière elle, et s'excuse de n'avoir pas eu la présence d'esprit de s'adresser à eux, de se mettre à dos le mur, comme au théâtre. Alors que les questions émergent doucement, elle trempe un gant de toilette dans l'une des deux théières sans couvercle installées à sa petite table, et commence à tomber le masque. Ce geste et cet outrage au cérémonial sacré que j'accorde au thé, m'amuse. Elle a débuté sa petite conférence en rompant un code et voilà qu'elle finit par en rompre un nouveau.
Il faut libérer le lieu, une classe va remplir le café. La comédienne reprend son petit miroir pour scruter les dernières parcelles de peau encore recouverte de son masque. L'auditoire déconstruit, avec plus de rapidité qu'il ne lui en fallu pour la bâtir, sa masse provisoire tissée de chaises et de corps, sous le regard bienveillant de Solange. Je prends plaisir à voir se défaire ce qui s'est difficilement intriqué ici, à ne pas bouger et par ma non-action à faire contre-courant. Mais surtout, je tarde à quitter l'aura de cette tante qui rayonne dans sa blouse de nuit, blanche comme le jour qui succède à la nuit, blanche comme la page qu'il reste à écrire. 

(1) En 1996, avec Joël Fesel, plasticien scénographe, elle fonde le Groupe Merci, un « théâtre politique de l'intranquilité. »
(2) Le dernier Réveil Créatif n°49, en date du 15 mars 2017.
(3) Vers et Prose, 1893.
(4) « Voilà le regard, aussi inconfortable que productif, que doit provoquer le théâtre par les représentations qu'il donne de la vie en société. Il doit forcer son public à s'étonner, et ce sera le cas grâce à une technique qui distancie et rend étrange ce qui est familier. » (Petit organon pour le théâtre, Bertold Brecht, 1948)

Solange Oswald, au café Côté cour de la librairie Ombres Blanches.





jeudi 2 février 2017

Piers Faccini et son rêve d'une île

Je ne connais pas mes lointaines origines. Mais un homme, un poète, un songwriter, les connaît pour moi. Il ne me les nomme pas, il les chante. Cet artiste ne se trompe pas. Tapi au cœur des pâturages de nos souvenirs ancestraux, il nous y conduit, en éclaireur, et défriche les chemins qui mènent tantôt sur les rivages, tantôt dans le creux des montagnes qui donnent de l'écho. À travers sa musique, il fait glisser les plaques tectoniques au grondement des drums de son batteur. Seul les murs qui divisent s'effondrent dans ce séisme. La lumière se répand alors, sans frein, partout de la même manière, comme un éternel coucher de soleil qui aurait trouvé la faille du temps. Il n'y a plus qu'une seule ombre, celle de l'homme, et de son arbre, toutes deux mêlées.

J'ai traversé la Méditerranée, un soir où Piers Faccini se produisait(1). En fermant les yeux, sans bouger, sans embarcations, ni voyage. Et même si les continents ne faisaient qu'un, même si cette mer se rétrécissait au point de n'être plus qu'un fleuve, elle demeurait majestueuse et porteuse de rêves. Le sien d'abord. Le rêve du poète. Celui d'une île baignée de bleu, du ciel aux plages de galets, et brassée d'horizons. Sur cette île, un mélange de ses racines et ses inspirations, un ferment d'Angleterre et de Sicile — et comme si les Cévennes, son lieu de vie, étaient eux aussi une île —, un enfant se tient debout, le regard dans l'écume, et l'écume prête à recouvrir ses pieds. C'est le fils du chanteur et il illustre son dernier album, I Dreamed An Island. Le fils, l'héritage, la continuité, la promesse. Le rêve fait homme. Il est bien jeune pour prendre le large mais il partira lui aussi, et s'imprégnera d'autres cultures. Cette île, c'est à la fois le point de départ et le point d'arrivée ; une terre d'ancrage et une terre pleine de promesses, comme une autre île, non loin de la Sicile, Lampedusa.

De timides lampes tombent du ciel, ce soir-là, recouvertes d'une dentelle forgée, imitant le maillage du Moucharabieh. Et les ampoules cherchent moins à éclairer qu'à souffler leur lumière. Sur la scène, Piers entre en premier, seul. Le berger, passeur de culture, annonce, par son premier titre, le rassemblement de ceux qui rêvent comme lui. Son premier chant soulève nos premiers frissons. En maître de l'épure, il se lance en guitare-voix seul, frôlant la complainte d'un Matteo Salvatore (Il Lamento Dei Mendicati). Puis entrent à leur tour, un italien et un algérien : Simone Prattico le batteur et Malik Ziad, le joueur de gumbri et mandole. Délicatement, l'air s'épaissit d'effluves de peaux tannées, se réchauffe, tandis que le blues palabre avec la musique populaire arabo-andalouse. Les premiers rythmes s'accélèrent et je reconnais la grimace du batteur, aperçue lors d'un précédent concert(2). Il fait mine de se mordre la lèvre inférieure. Dans sa mimique mafieuse, à peine visible — il faut être tout prêt pour la voir —, sa lèvre inférieure disparaît comme s'il y puisait une plus grande concentration ou qu'il se retenait de tomber d'un équilibre précaire. Cette grimace signe l'arrivée d'une tempête harmonieuse, une cascade de battements désynchronisés.

A Storm Is Going To Come. À sa demande, nous brisons le mur de notre pudeur et mêlons notre voix à celle de Piers. A Storm Is Going To Come. Nous devenons l'instrument même du métissage qu'il érige en valeur et dresse en flambeau dans la nuit noire des exilés, des déracinés, à la recherche d'une nouvelle terre promise. Home Away From Home. Nos voix n'en font qu'une, à l'image de cette ombre unique. Ce brassage s'accorde avec la diversité des instruments dont Piers s'inspire. Tout se mêle y compris dans la pratique même de chaque instrument : comme lorsque Simone tape avec l'une de ses baguettes sur les cordes de la guitare de chanteur ; une envolée déjà jouée sur Cloak Of Blue, lors d'un concert à Nashville.

Puis vient le temps de l'hymne, Bring Down The Wall, chanté en réponse aux idéologies qui divisent les peuples et construisent des barrières de ciment et de préjugés. Un hymne dont la couleur se teinte de musique touareg, l'occasion pour Piers de brandir son bendir, tambour sur cadre du Maghreb, en étendard de cette nation multi-culturelle sans frontières : est-ce si utopique d'élire le cœur comme seule et unique nation ? Une nouvelle tempête de rythmes s'annonce. Et Piers lance à la volée un appel : parmi nous, dans la salle, un autre instrument du Maghreb, des karkabous, attendent des mains chaudes pour produire une nouvelle couleur à ce concert. Les karkabous, sortes de castagnettes plates, émettent un son proche de celui que font les sabots d'un cheval sur le bitume. Un homme, Djamel, le détenteur des karkabous, s'extrait du public et monte sur scène pour une démonstration, lorsqu'il en aura le signal, au milieu d'une autre chanson. Il exécutera une danse dont la chaleur n'aura d'égal que la joie du partage illuminant son regard et son sourire, tandis que nous prenons part à cette fête, témoins privilégiés d'une improvisation entre amis, à l'arrière d'une boutique, perdue dans le dédale d'un marché d'Afrique du nord.

La confession succède à la frénésie. L'accent et les modulations de voix de Piers, contant sa poésie sous cet unique arbre générationnel, convoquent en moi l'image de Nick Drake. Aux mailles de Nick se croise le scintillement, l'incandescence, le lyrisme sur le fil, propre à Jeff Buckley. Partant des sonorités de ce maillage intemporel, je me surprends à déterrer le souvenir d'un voyage sur les rives du Bosphore, lorsque mes matinées éclosaient aux chants du muezzin, ignorant de quoi serait fait la journée. Ils me recouvraient d'une volupté familière, comme la musique à ce concert, et me faisait miroiter un chez-moi de l'Orient. Une maison loin de ma maison. Une île au milieu de la terre. Home Away From Home.

(1) Le vendredi 27 janvier 2017, au Rex, à Toulouse.
(2) Soirée au cours de laquelle Piers Faccini a présenté trois artistes signés et produits sur son label Beating Drum. Concert donné au Metronum, à Toulouse, le 05 mai 2015.

À lire également, l'article (et d'autres sur le même artiste) sur le blog La Maison Jaune.

Piers Faccini ⓒ Christelle Camus.