samedi 1 décembre 2018

May B

« Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. » C'est ainsi que ça finit. Les applaudissements ne suffisent pas à défroisser les corps des comédiens, à dénouer leurs mouvements saccadés. Ils sont rompus à une stricte discipline inscrite en eux depuis trop longtemps. Une couche d'argile a recouvert et fossilisé leur peau, tant et si bien qu'ils n'osent encore la fendre sous les projecteurs. Malgré tout, ils se plient timidement en deux pour saluer le public. Que s'est-il passé ?

Au tout début, la nuit fait taire la salle. Puis quelques notes roulent dans le silence comme des gouttes d'une pluie sans fin sur le toit d'un abri de fortune. Le Voyage d'hiver(1) de Franz Schubert ouvre l'espace : d'abord sa petite musique puis la voix du baryton, grave et monacale. Elle annonce la rumeur, froide et terrifiante d'une époque passée qui a broyé un reste d'humanité. À moins qu'il ne s'agisse d'une époque à venir.
Puis lentement, des formes apparaissent dans la lumière naissante. Des êtres tout de blanc vêtus, figés dans leur marche, debout, attendent. Un coup de sifflet retentit dans le fond de la salle, strident et autoritaire. Il suffit à déclencher un imperceptible mouvement dans ce petit groupe éparpillé sur la scène, englué dans leur égarement respectif. Il y a un ordre à respecter, et cet ordre doit les conduire à se souder ; à agir, vivre, ressentir ensemble. Ils doivent devenir un seul et unique corps. Les voix sont déformées, presque mélangées à des cris étouffés, les mots mâchés à l'image des corps sous les brimades que l'on devine. Les premiers contacts physiques, les premiers chocs secouent la couche de craie qui les recouvre et font se lever de leur linge une fumée blanche qui s'évapore au-dessus de leur tête. Le feu follet de leur défunte liberté stagne un temps dans le ciel des personnages, avant de planer au-dessus de nos têtes comme une possible menace.

Les musiques martiales prennent le relais du sifflet pour guider leur éducation vers une vie future qui n'a d'humain que l'apparence. Il n'y a plus de place pour la solitude, cette porte ouverte sur l'infini que les esprits totalitaires redoutent, faute de pouvoir rivaliser. Il est impératif pour eux de fondre les individualités en une seule masse jusqu'à l'absurde. C'est de ça dont il est question. Toute émotion est contrôlée, dirigée, tendue vers un objectif d'éducation. Le jeu, l'amour, la sexualité marchent au pas de la musique militaire qui tambourine jusque dans le tréfonds de leur âme. Lorsque le rythme s'arrête, il n'en continue pas moins de secouer les corps en spasmes ridicules, dictant sa loi suprême.

Puis viendra le temps de la vie parmi les maîtres. Le temps de la mascarade, le temps où il faut se mettre au service des privilégiés. Ici entrent en scène les premiers bourreaux. Dans May B se joue « la question de la condition humaine et des relations entre les êtres humains, ce que Beckett a développé dans Fin de Partie notamment, où il y a toujours un bourreau et une victime. »(2) Quelques mois avant la naissance de sa pièce chorégraphique, Maguy Marin écrit aux Éditions de Minuit pour demander l'autorisation d'adapter les personnages de Samuel Beckett. L'auteur donne son accord et accepte même de la rencontrer : « Je me souviens, nous étions au printemps et j’ai vu arriver Beckett dans le café parisien où nous avions rendez-vous. Il avait lu le projet. J’avais inclus des extraits de textes pour que son écriture ait sa place dans la pièce. Il m’a dit de ne pas me soucier de cela, de m’intéresser aux corps. » Libérée de toutes contraintes, May B voit le jour quelques mois plus tard, en 1981. Son titre fait référence à une pièce écrite par Beckett adolescent, mais aussi au prénom de la mère de l'écrivain et à son nom réduit à une seule lettre. Et plus encore, c'est une compression de son propre prénom : Maguy en May.

La parenthèse ouverte sur cette petite société discriminante et décadente s'achève sur une fête d'anniversaire fantasque et désincarnée. Bourreaux et victimes se retirent. Des applaudissements retentissent, tout pourrait se terminer ainsi, sur ce constat amer et pessimiste, sans autre forme de salut que la mort. Mais une nouvelle nuit amorce une ellipse et une petite porte s'ouvre dans le mur noir qui barre l'horizon. Quelques rescapés entament une marche lente et minutieuse, secouée par un petit balancement mécanique. En fond sonore, la voix d'un vieil homme fredonne une prière. Je crois reconnaître ce chant, je fouille ma mémoire, mais rien ne vient. Ainsi débute le troisième temps, celui de la fuite.

Jesus’ blood never failed me yet
Never failed me yet
Jesus’ blood never failed me yet
There’s one thing I know
For he loves me so…

Une musique vient se calquer sur le chant du vieil homme qui se répète inlassablement. Cette voix tend une passerelle entre la souffrance et l'espoir, elle n'en finit pas de soulever notre compassion. Et plus je l'écoute, plus je cherche d'où je la connais. Mais rien, toujours rien. Est-ce que quelqu'un dans la salle se pose la même question que moi ? Plus tard, je découvrirai qu'il s'agit de la voix d'un sans-abri londonien(3) que le compositeur Gavin Bryars a orchestrée, sans avoir pu me souvenir d'une éventuelle première écoute. Ce tableau-là, la voix de cet homme qui monte et descend dans la mer des émotions, la fuite des rescapés et cette musique qui encourage et porte ces êtres fragiles et malhabiles, tout cela vous glisse dans les entrailles comme si cette lame bien aiguillée que vous acceptiez de recevoir pouvait, à elle seule, réparer toute l'injustice du monde.

Libérés du poids de la contrainte, ils ne savent plus marcher. Leurs petits pas ressemblent à des sanglots réguliers et hypnotiques sur lesquels ils chercheraient à calquer leur avancée. Il n'y a plus d'hymnes, de musiques martiales, de cadences militaires. Il n'y a que cette voix et la musique qui l'accompagne. Que cette petite musique intérieure qui vacille, petite flamme perdue dans la nuit d'un nouveau territoire à reconquérir. Elle se répète sans fin et devient le motif qui couvre et soutient leur fuite. La fragile naissance de leur individualité sera encore, pour quelques temps, dérangée par les vieux rouages de leur apprentissage grégaire. Mais la liberté darde ses premiers rayons, là-bas, de notre côté. Ils prennent la direction du bord de scène qui symbolise la frontière. C'est là qu'ils vont risquer leur vie dans un dernier geste à la fois altruiste et emprunt de maladresse.

Sur la scène, au sol, toute la craie qui pesait sur eux, poussière d'une vie terne et sans joie, cendre de leur mort prématurée, s'est répandue au gré de leurs pas et danses, en tracés et volutes anarchiques. Ils dessinent des chemins qui viennent de nulle part et ne mènent nulle part, mais écrivent une partition de la douleur humaine. Et comment ne pas reconnaître dans ces chemins-là, les mots d'Antonio Machado choisis par Maguy Marin elle-même :
 
« Marcheur, ce sont tes traces
ce chemin, et rien de plus ;
Marcheur, il n'y a pas de chemin
Le chemin se construit en marchant.
En marchant se construit le chemin, 
et en regardant en arrière
on voit le sente que jamais
on ne foulera à nouveau.
Marcheur, il n'y a pas de chemin,
seulement des sillages sur la mer. »(4)

(1) Franz Schubert. Winterreise, Op. 89, D. 911 : XXIV. Der Leiermann. Dietrich Fisher-Diskau & Gerald Moore.
(2) Maguy Marin. Propos recueillis par Léa Guichou, à lire sur Culture 31.
(3) En 1971, Gavin Bryars travaille comme preneur de son sur un film d’Alan Power ayant pour thème les sans-abris de Londres. En fouillant les rushs, il tombe sur la voix vacillante et pleine d'humilité d'un vieil homme qui fredonne A capella cet air religieux.
(4) Chant XXIX, Proverbios y cantarès. Maguy Marin commente son choix dans le Trimestriel édité par le ThéâtredelaCité.

Compagnie Maguy Marin ⓒ DR.



mardi 30 octobre 2018

Cold War

Cold war de Paweł Pawlikowski (2018)

Titre original : Zimna wojna


Voilà ce que j'ai vu. Le souffle chaud d'une vie amoureuse rythmée par les froids battements de paupières de l'Histoire. J'ai vu cette Guerre Froide qui tombe comme une nuit anonyme et sans limite, et qui tente d'avaler le souffle de deux amants. Il n'y a pas de couleur : juste du blanc et du noir. Juste l'Histoire aveugle et froide, bruyante et sans pitié, dans laquelle le souffle chaud de Zula et Wiktor lutte pour s'y frayer un chemin.

Tout commence par une quête aux confins de la Pologne d'après-guerre. Wiktor, orchestrateur, tente de former une chorale et l'aventure le mène à la jeune Zula. Elle me rappelle Lara du Docteur Jivago. Alors que je m'efforce d'oublier les couleurs du film de David Lean, seul demeure le soleil dans le chevelure de Lara, l'amour de Youri Jivago. Elle est sur l'écran, portée par sa petite chanson éponyme, de retour de son exil forcé en Mongolie. Elle m'est revenue là, par une douce réminiscence, dans cette salle, en la personne de Zula. Non pas comme sa sœur, sa fille, mais elle-même, plus jeune. Elle a troqué sa chanson, pour un air du folklore polonais. Son arrogance, son aplomb et son éclatante beauté achève de précipiter le cœur de Wiktor hors du temps. Celui de Zula ne tarde pas à le rejoindre.
 
De cette passion naissante naît le désir de fuir le régime stalinien, corset invisible d'une union qui ne demande qu'à vivre au grand jour. Il leur faut soumettre cet amour à l'épreuve d'un vent de liberté, celui qui souffle à l'Ouest. Alors que la Guerre Froide divise le monde en deux, la tentation d'un ailleurs vierge de toutes règles, préjugés ou tabous brûle en eux. Leurs regards pointent en direction de cet autre modèle de société, celui où tout est possible. Le Beau ne peut avoir de guide. Il doit s'ériger de lui-même, s'épanouir sans contrainte comme l'amour de Zula et Wiktor.
L'occasion de passer de l'autre côté, de se glisser sous le rideau de fer leur est offerte lorsque la chorale se rend à Berlin. Et ce qui est évident pour Wiktor à l'aune de ses privations et du carcan dans lequel s'asphyxie son talent et son désir de création, ne l'est pas autant pour Zula qui touche du doigt le succès. Pour elle, tout devient possible dès maintenant, même à l'Est, et son jeune âge, son frêle halo de conscience ne l'éclaire pas suffisamment pour la prémunir contre les tenailles souterraines du régime.

Plus tard, elle se rendra compte. Plus tard elle tentera de rattraper la chance qu'elle n'a pas saisie et le temps perdu. En allant plus vite, à l'image de cette danse éperdue, jusqu'à l'épuisement, dans ce cabaret parisien, sur la musique endiablée de Bill Haley & His Comets, Rock Around The Clock. Puis elle tentera de colmater les fissures du temps ; après la danse, le chant. Mais presser cet amour dans un vinyle n'a aucun sens, car il dépasse tout, il n'a pas de limite. Et même si le disque qui naît de cet amour touche au sublime, ce n'est pas encore suffisant. Il ne dit pas l'infini qui les transporte. Il reste froid, creux, atone et ne rend pas justice à l'indicible chaleur de cette passion qui ose narguer les abîmes de l'Histoire. Le souffle de Zula et Wiktor ne souffre aucune porte, leur lumière perce les ténèbres d'où qu'elles viennent.

Toutes ces scènes paraissent figées dans un bain photographique alors qu'elles s'écrivent devant moi. J'ai vu la grâce des instantanés, la lumière découper des émotions, des ambiances, des lieux. Le blanc taille dans le noir : les grandes salles de concert, les caves, les mansardes, les appartements cossus, les bagnes, les terres abandonnées. La lumière, associée à la musique, rythme tout : tournée, fuite, errance et prison ne faisaient qu'un. À tel point que la narration se passe du superflu pour offrir une densité à leur histoire. Quelques écrans noirs elliptiques font le vide pour chapitrer leur vie, tourner les pages, et conduire le couple jusqu'à un édifice religieux abandonné, en ruine, source d'un possible salut. 

J'ai vu Les Amants de Louis Malle, La Notte de Michelangelo Antonioni, Eva de Joseph Losey, Hiroshima, mon amour d'Alain Resnais, je les ai vus et reconnus hier soir, devant Cold war. Non comme un hommage mais en résonance, dans l'amour de l'art. J'étais à nouveau profane devant cette œuvre. Il me semblait ne rien connaitre de tous ces films et malgré tout, l'émotion de chacun d'eux me revenait en mémoire. J'avais vingt ans à nouveau et je découvrais qu'il était possible de tout dire par l'image. Et plus encore, de vivre un amour sans borne, à l'abri des aiguilles d'une horloge quelconque.
Pour finir, j'ai vu Zula et Wiktor sortir du cadre à la recherche d'un ultime point de vue comme si la quête du beau n'en finissait pas. J'ai vu tout cela et pourtant il me faut le revoir. Le revoir comme si je n'avais rien vu.

Zula (Joanna Kulig) et Wiktor (Tomasz Kot).




mercredi 12 septembre 2018

Oublier les règles

Lettre de Neal Cassady adressée à Jack Kerouac, le 07 janvier 1948, de San Francisco.

« Cher Jack,

Il est absolument impossible de saisir et d'exprimer les choses dans leur intégralité, contrairement à ce que la plupart des gens, en particulier les critiques, voudraient nous faire croire. Beaucoup d'événements sont inexprimables, ils ont lieu dans une région de l'âme où aucun mot ne peut pénétrer ; la compréhension passe par l'âme.
Cette entrée en matière pour dire que mon écriture n'a pas de style propre, c'est plutôt une exploration encore informulée de l'intime. Quelque chose veut sortir ; quelque chose de moi doit être dit. Peut-être que les mots ne sont pas ma voie.
Je me suis tourné vers les autres pour répondre aux interrogations de mon âme alors que je sais que c'est quelque chose qui s'acquiert lentement (et encore), uniquement en creusant en soi-même. Je ne suis pas sûr que les racines de l'impulsion d'écrire soient assez profondes en moi, assez importantes pour créer quelque chose sur le papier.
Si malgré tout je considère l'écriture comme indispensable (comme c'est apparemment ton cas), alors je sais que je dois construire ma vie autour de cette nécessité ; même mes heures les plus quelconques, les plus triviales, doivent devenir l'expression de cette impulsion et en témoigner.
J'ai toujours défendu le fait que quand on écrit on doit oublier toutes les règles et autres prétentions dans le genre, les grands mots, les affirmations condescendantes et autres phrases du même tonneau avec lesquelles on se gargarise comme avec un bon vin avant de les noter, qu'elles soient justes ou non, simplement parce qu'elles sonnent bien. Il faut, je crois, écrire quasiment comme si on était le premier au monde à dire humblement et sincèrement ce qu'on a vu et vécu, aimé et perdu ; nos pensées du moment et nos chagrins et nos désirs ; et tout ça en évitant soigneusement les lieux communs, l'utilisation vulgaire de mots rebattus et trucs du même acabit. Il faut être à la fois Wolfe et Flaubert — et Dickens.
L'art ne vaut que s'il procède d'une nécessité. Cette origine garantit sa valeur ; il n'y en a pas d'autre. Si j'en éprouve la nécessité mais n'en ai pas le talent, dois-je écrire pour compenser ? »

« Dear Jack,

It is not possible to grasp and express things at all as completely as most people, particularly critics, would have us believe. Most events are inexpressible, they happen in a region of the soul into which no word can penetrate ; understanding comes thru the soul.
With this introduction I want to say that my prose has no indivudual style as such, but is rather an unspoken and still unexpressed groping toward the personal. There is something there that wants to come out ; something of my own that must be said. Yet, perhaps, words are not the way for me.
I have found myself looking to others for the answer to my soul, whereas I know this is slowly gained (if at all) by delving into my own self only. I am not too sure that the roots of the impulse to write go deep enough, are necessary enough, for me to create on paper.
If, however, I find writing a must (as you've seemed to) then I know I must build my life around this necessity ; even my most indifferent and trivial hours must become an expression of this impulse and a testimony to it.
I have always held that when one writes one should forget all rules, literary styles, and other such pretensions as large words, lordly clauses and other phrases as such, i.e., rolling the words around in the mouth as one would wine and proper or not putting them down because they sound so good. Rather, I think, one should write, as nearly as possible, as if he were the first person on earth and was humbly and sincerely putting on paper that which he saw and experienced, loved and lost ; what his passing thoughts were and his sorrows and desires ; and these things should be said with careful avoidance of common phrases, trite usage of hackneyed words and the like. One must combine Wolfe and Flaubert and Dickens.
Art is good when it springs from necessity. This kind of origin is the guarantee of its value ; there is no other. It follows from this that if I feel the necessity and yet have no talent as much, must I write to compensate ? »
Neal Cassady.

samedi 1 septembre 2018

L'automobiliste romain


Nous passions devant presque tous les soirs, en revenant à notre chambre d’hôtel, sans connaître son histoire : plus tard, j’ai su que la basilique Saint-Jean-de-Latran était le premier édifice monumental chrétien construit en Occident, au IVe siècle. J’ignorais ce détail mais il me semblait pourtant qu’elle tentait de me délivrer un message chaque fois que je disparaissais dans son ombre.
Je m’imaginais être l’un de ces automobilistes romains qui regagnait son domicile dans le Prenestino, au nord-est de Rome, par la via San Giovanni in Laterno qui partait du Colisée et aboutissait à la piazza du même nom où la basilique m’attendait. Je guettais alors avec une régularité naturelle proche de la prière, le moment où je dépassais l’arête du Palais du Latran qui jouxte la basilique, pour apercevoir dans mon rétroviseur ses statues découper le ciel. À cet instant précis, je saluais ma journée achevée, Rome tout entière, les années perdues, les astres égarés dans l’infini, et la vie qui fleurit dans les petits gestes ou les regards obliques qui ne durent pas plus de quelques secondes.

La basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome. Holga, format 120, tirage en C41.



lundi 2 juillet 2018

Le premier mot d'un vers

Rainer Maria Rilke, extrait des Cahiers de Malte Laurids Brigge, paru en 1910.

« On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant ; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, — et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »

ⓒ Fay Godwin, Remains of Elmet 9.

samedi 19 mai 2018

Les salauds dormiront-ils en paix ?

Avant la retraite (Vor dem Ruhestand) de Thomas Bernhard

Une mise en scène de Solange Oswald et une scénographie de Joël Fesel du Groupe Merci.

Le théâtre* n'est plus le même. Je ne reconnais pas le lieu que je fréquente habituellement. Des murs de planches de bois resserrent l'espace et tentent d'absorber le public qui s'installe ; ces murs ont déjà englouti quelques rangées des parterres pair et impair. Il est même impossible de s'assoir sur certains fauteuils dont la découpe des planches les tranche au cœur. Mais ce n'est pas tout. Ces deux murs opposés tentent aussi de se rejoindre au fond de la scène donnant à l'espace une perspective étouffante tout en distordant le temps : nos repères sont brouillés dans cette fuite de l'observation et notre distraction ressemble davantage à une convocation.
Une odeur à peine perceptible de résineux flotte dans l'air et nous transporte à la lisière d'une forêt autrichienne. J'ai le sentiment que nous nous asseyons dans un immense cercueil dont le gigantisme renvoie à la monstruosité de celui à qui il est destiné : le Reichsfürher-SS Heinrich Himmler. Le corps du bourreau, lui, est bien là, dans l'entrée de la salle. Il repose au fond d'une cage de verre remplie d'eau et un système d'oxygénation donne à l'ensemble un air d'aquarium. Des bulles éclatent joyeusement à la surface après leur remontée, et ce bruit de laboratoire nous pousse à croire que quelqu'un tente encore de le maintenir en vie.

Dans un coin de la scène, un fauteuil roulant épouse parfaitement une petite découpe rectangulaire dans le mur de bois. Il est de dos et l'ombre avale le visage de celle qui l'occupe. Vera entre en scène, entame son monologue, tout en dégageant sa sœur infirme, Clara, du coin d'où elle semblait punie. Vera est la femme d'un ancien SS, Rudolph Höller, qui a échappé aux procès d'après-guerre et, ironie glaçante, est devenu juge dans sa ville. À l'aube de sa retraite, il célèbre, comme chaque année, le jour de la naissance de son sauveteur et maître à penser : Heinrich Himmler. Par cette commémoration secrète, il ressuscite ce fantôme et ses thèses liberticides, tout en revivant son glorieux et macabre passé. Le dramaturge autrichien Thomas Bernhard, l'auteur de cette pièce, est parti d'un fait divers pour dénoncer l'idéologie nauséabonde qui envenime et pervertit encore la société de son pays. Cette attaque provoquera un nouveau scandale à sa sortie, en 1979.

La « Sonate Clair de lune » de Beethoven annonce l'inhumaine mascarade. La musique avance comme une funeste marche tandis que Vera déshabille Clara pour la revêtir du douloureux habit, la tenue rayée des camps de concentration, qui symbolise tout ce qu'exécrait le régime nazi, et la préparer ainsi au jeu à venir. Rudolph sort de l'ombre paré de son uniforme immaculé, et chacun se met en place. L'exutoire de la fête les plongera dans l'esprit du mal qui dévore leur âme, et la bestialité de Rudolph apparaîtra au grand jour. Mais le défoulement, la jubilation de pouvoir enfin être à nouveau ce qu'ils ont été, lorsque la flamme du nazisme brûlait encore, ne dure qu'un temps. Et la fin du jour, se confondant avec la fin de leur petite pièce de théâtre, annonce le terme d'une fausse carrière, autre mascarade. Rudolph ne sera plus caché derrière sa fonction de juge et perdra toute considération et tout pouvoir. La retraite préfigure la petite mort.

L'adagio du concerto pour clarinette en la majeur K. 622 de Mozart, vient alors bercer timidement le terrible songe de l'ancien nazi, et tente de le consoler de cette perte qu'il sent approcher. Porté et aveuglé par cette harmonie musicale et ses souvenirs, Rudolph pousse Clara dans la fosse, si proche de nous, comme si son travail d'extermination n'avait jamais cessé. Tapis derrière la douceur de la mélodie, il faut tendre l'oreille pour discerner les bruits de bottes de la cruauté et de l’infamie, qui semblent se calquer sur le rythme de la musique. Les monstres, lestés de leur haine, savent aussi alléger leurs pas. Mais lorsque le rideau de fer du crépuscule voile leur horizon, il se pourrait bien que ces salauds ne dorment plus en paix.

*Le théâtre Sorano.

À lire également, le portrait de Solange Oswald.

Rudolph Höller (Georges Campagnac).

mardi 15 mai 2018

Les derniers gentils

Tiens ton foulard, Tatiana de Aki Kaurismäki (1993)

Titre original : Pidä huivista kiinni, Tatjana 


Dans ce paysage capitaliste cousu d'incommunicabilité, qui engendre tristesse et solitude des êtres qui le peuplent, chacun tente d'approcher le plus près possible de son rêve, à pas de loup, presque sans réveiller la conscience, et à le faire vivre au travers des mailles serrées de ce filet dans lequel nous jette le système. Aki Kaurismäki part de ce postulat sans chercher à nous montrer toutes les bassesses et les cruautés de ce paysage sans espoir. Il focalise son attention sur les êtres qui surnagent au-dessus de ce cloaque, et pas n'importe quels êtres : ceux qui gardent une candeur enfantine, et que j'aimerais nommer les derniers gentils, sans aucune connotation péjorative.
Aki Kaursimäki s'attarde sur le parcours de quelques figures, quelques personnages qui ne sont ni en accord avec ce monde, ni raccord au monde, mais en quinconce. Ils ont une posture réactionnaire, si l'on excepte par ce mot toute opposition, toute prise de position politique. Ils ne cherchent pas à être réactionnaires mais quelque chose, en eux, les empêchent d'avancer et les maintient dans un temps dépassé. Et de ce décalage-là naît la sympathie, la tendresse, l'humour, la cocasserie. En grossissant les traits et en ralentissant le mouvement, ils me font penser à Mr Hulot, le personnage de Jacques Tati, qui, lui non plus, n'est pas dans son siècle.

Les premières images qui suivent le générique dévoilent l'un de ces personnages, Valto. Plus exactement, les mains de Valto. Le plan resserré nous les montre rivées à une machine à coudre. Lorsque le plan s'élargit, apparaît alors les traits d'un homme pataud aux cheveux gominés, pâle et timide copie de ses propres idoles de rock. D'emblée, nous sommes attendris, amusés même par le contraste entre cette attitude rebelle qu'il cherche à revêtir et qui ne lui sied pas tout à fait, et son occupation : la couture, activité dénuée de toute animosité par excellence. En fond sonore, la musique If I Had Someone to Dream Of des Renegades berce ses divagations.
Parmi les figures qui tentent d'échapper à ce monde ou d'en contourner les règles, il y a notamment celle du rocker, très présente dans l'œuvre de Kaurismäki. Le rocker est un rebelle, mais il ne manifeste son mécontentement que par la chanson. Il n'est pas un activiste. Il peut l'être, mais sa principale préoccupation est de transmettre sa rébellion, en douceur, sans violence, par la musique. Son refus de se soumettre ressemble un peu aux caprices d'un enfant : il finira par faire ce qu'on attend de lui mais quand il aura fini de chanter.
Valto se sert de la panoplie du rocker pour jouer les durs, même s'il a l'âme et le cœur d'un enfant, d'abord parce que dans ce monde, le faible ne résiste pas longtemps au fort. Mais il joue les durs aussi pour faire croire qu'il est en rébellion, en opposition avec ce monde, alors qu'il s'agit plutôt d'un désaccord, d'un décalage inhérent à son être, à sa nature profonde. Pour rester éveillé et lucide, pour ne pas se fourvoyer et se faire berner par les vrais durs, il ne cesse de boire du café. Cette drogue-là lui permet de ne pas sombrer totalement dans la mélancolie et le désespoir, tout en maintenant ses rêves à l'abri. Et tout commence là, lorsque Valto se rend compte qu'il n'y a plus de café dans sa cuisine, c'est le prétexte saugrenu qui lance la virée, l'escapade à venir.
Son ami Reino, lui, au contraire, veut perdre sa lucidité et rince ses illusions à la vodka. Tous deux sont-ils amis ? Difficile d'en juger. Il n'y pas de véritable échange, et ils ont chacun leur obsession : deux mécaniques opposées ; l'un la machine à coudre, et l'autre la voiture ; l'un raccommode le monde, l'autre le répare. Ils sont dans le mouvement de la vie sans y être pleinement. Tous les deux égarés dans cette campagne finlandaise, frères de perdition, ils se comprennent sans mots. Cette proximité silencieuse et distante se nourrit malgré tout d'une commune tentation de fuir le monde dont ils rejettent les principes. Le hasard vient alors toquer à la vitre de leur voiture et leur offrir une occasion de fuir.
Lorsqu'ils acceptent à demi-mots d'accompagner deux femmes au port, à l'autre bout du pays, s'ouvre alors une parenthèse enchantée, bien qu'il soit impossible de lire la moindre joie sur leur visage. Cette rencontre impromptue leur offre une occasion de s'extraire de leur routine. Pour autant, ils n'entament aucun dialogue, ne sont pas même galants, ni ne cherchent à nouer de relation. Mais ils sont là et ne manifestent aucun rejet, ni jugement. Et aux yeux de Marjana et Tatiana, c'est déjà beaucoup. De plus, elles perçoivent, au-delà de cette nonchalance et cette froideur, une chose qui les attendrit. Elles devinent le paradoxe qui les ronge : ce désir de se fermer pour se protéger et l'envie de s'ouvrir à l'inconnu qui peut nourrir leurs rêves ; le refus que l'idéal du rocker véhicule (ils ne dansent pas et trouvent même étrange que les femmes dansent) s'oppose au besoin de trouver du lien avec les autres figures qui ne sont pas non plus épanouies dans ce monde désincarné. L'un des deux réussit in extremis à résoudre cette ravageuse équation. Si Reino établit un contact timide et chaleureux avec Tatiana, il n'y est pas pour grand chose. Il a suffi que Tatiana pose sa tête sur son épaule, comme Marja pose la sienne sur l'épaule de Shemeikka dans Juha*.

Valto, faisant le voyage du retour seul, tente alors de poursuivre cette parenthèse enchantée par le rêve que lui inspire un concert des Renegades retransmis à la télévision. De cette paranthèse, outre le souvenir, il ne reste que le cadeau qu'il a reçu et qui le ramène cruellement à sa routine. Le rock s'efface et fait place au classique qui enrobe dans le lyrisme la plus banale des scènes de sa vie quotidienne et souligne son manque d'héroïsme. Il prend alors conscience de sa solitude et peut-être même de l'irrémédiabilité de sa condition, tandis que violons et trombones de la symphonie n°6 de Tchaïkovski déchirent le voile de son ultime espoir.

*Juha, film muet en noir et blanc, d'Aki Kaurismäki. Une adaptation de L'Écume des rapides (Juha) de Juhani Aho sortie en salle en 1999.

Valto (Mato Valtonen).


vendredi 11 mai 2018

Les muscles de Sisyphe

Marcel Bénabou, Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres, 1986. 

« Ainsi, écrire qu'on voudrait écrire, c'est déjà écrire. Écrire qu'on ne peut écrire, c'est encore écrire. Une façon comme une autre d'opérer le renversement qui est à l'origine de tant d'audacieuses entreprises : faire du périphérique le centre, de l'accessoire l'essentiel et de la pierre de rebut la clé de voûte. Je savais donc ce qui me restait à faire : une sorte de coup de force par lequel il fallait arriver à faire exister fictivement des livres qui n'existent pas vraiment et, par là, donner une existence réelle au livre qui traite de ces livres fictifs. Une démarche en somme qui ressemble fort à celle qui mène au cogito cartésien : c'est dans le moment même où je donnerais acte de mon inaptitude à l'écriture que je me découvrirais écrivain, et c'est de l'absence de mes ouvrages inaboutis que se nourrirait celui-ci. Bel exemple de cette stratégie du qui-perd-gagne, de cette prouesse dialectique qui fait d'une accumulation d'échecs un chemin vers le succès. Nous a-t-on assez répété que Sisyphe se faisait des muscles ! »


mardi 8 mai 2018

Pars devant

Pars devant, je te rejoins maintenant. Évite, tant que faire se peut, les embuscades assassines. Tu sais, celles que les entonnoirs de la vie mènent à l'amour. Ne fais pas l'ignorante, tu vois très bien de quoi je veux parler. Pars devant, je te dis, tu ne risques rien. Le vent te protège, suis-le. Suis le soleil aussi. Et quand il se couche, couche-toi aussi. Je te connais, tu es à l'aise partout, tu sauras te construire un nid au bord des précipices, sur les crêtes des frontières morcelées, au pied des vagues bruyantes, dans les creux des terres inondées. Tu as de l'audace, montre-moi ce que c'est que d'en avoir et trace-moi une première saison, j'aurai moins peur.

Pars devant, je te rejoins, là, de suite, quand j'aurai pendu pour de bon tous les cintres de mes vies antérieures. Quand j'aurai dressé ma liste de choses à ne pas oublier, fermer toutes les fenêtres et pris le temps de gonfler mes poumons d'un dernier bol d'air privé de ton dioxyde de carbone. Je sais que tu as en poche, et à revendre, des miracles d'équilibre et de témérité, prête que tu es à te tuer tous les jours pour illuminer, de ta présence, les coins inhabités de cette nature morte. Je veux la même chose. Je veux être là quand tu glousseras de joie devant tes infimes trouvailles, si minuscules que même les poètes parlant dix ou vingt langues ne les verraient pas.

Pars devant, je te rejoins dans quelques minutes. Regarde, la nuit tombe déjà. J'ai encore mis une éternité à jeter tout ce passé, le mien et quelques résidus du tien aussi, qui t'importait si peu que tu le voyais comme une fine couche de poussière. Mais il est là, il faut bien le faire disparaître, non ? Je ne peux me résigner à le laisser se fossiliser et couvrir nos vieux meubles alors que nous arpenterons les routes vide d'horizon. There is no place, c'est ta devise. No place. Et maintenant, ça y est, tu y es. Là où tu voulais toujours être, cet endroit où les empreintes de nos pas ne bousculent pas totalement la matière.

Pars devant, oui, pars devant. Ne regarde même pas ton ombre. Laisse-la moi, personne d'autre ne cherchera à te suivre. Dans mon impatience à partir, je sens aussi ton impatience à me voir venir. Mais n'aie crainte, tout ralentit déjà ici, tandis que plus aucun mécanisme ne vient régir ton quotidien, à la manière de ces deux aiguilles qui se coursent l'une l'autre devant moi, juste au-dessus du petit miroir de l'entrée. Sais-tu même encore ce qu'est une seconde ? Je compte, j'égrène, je calcule pour toi. Pour nous. Et j'attends, encore un petit peu, que le silence daigne fermer la porte du logis. Alors, je cesserai moi aussi cette mascarade. Rassure-toi, mon cœur finira bien par lâcher, comme le tien. Et je serai là.


Adriana Muniz (Portland, Oregon).

mercredi 25 avril 2018

Jours brûlants à Key West

« Parfois, je suis brusquement envahie par une sensation infiniment agréable, voluptueuse :
je suis dans un lieu où personne ne peut me trouver.
»
Milena Jesenská

Je reviens du passé, du mois d'avril 1955 pour être exact. Je reviens du bout du monde, de l'extrémité ouest de l'archipel des Keys, sous la pointe de la Floride. Toi aussi, mon chou, tu en reviens ! Non, nous n'avons pas fait le voyage exactement en même temps. Tu as lu le livre avant moi. Mais je l'ai tenu dans mes mains avant toi, puisque tu m'avais demandé de te l'acheter. Son titre : Jours brûlants à Key West de Brigitte Kernel.  
Un bandeau couvrait la partie basse de sa couverture sur lequel figurait un vieux cliché en noir et blanc de Françoise Sagan, épousant de tout son jeune corps presque nu le sommet d'une dune, comme s'il s'agissait de sa propre gloire. Elle adressait un regard déterminé et presque insolent à son avenir, mais pas seulement. Ce regard-là, il disait « Bonjour le monde ! » et répondait avec audace au scandale survenu à la suite de la publication de son tout premier roman, Bonjour tristesse. Puis j'ai retourné le livre pour essayer d'en savoir plus : il prenait comme point de départ le court séjour qu'avait passé la jeune romancière française à Key West, auprès de deux autres écrivains américains : Tennessee Williams et Carson McCullers. 
En effet, Sagan fut vite agacée par cette tournée promotionnelle qui débuta à New York quelques mois après la sortie de son roman. Elle profita de cette invitation de Tennessee Williams pour s'y soustraire et rejoindre les deux auteurs à succès sur cette petite île au bout de cette excroissance américaine, je veux parler de la péninsule de Floride. Key West n'était pas seulement une île éloignée de cette langue de terre absurde — la béquille d'un territoire si vaste qu'il peine à rester debout ­­—, elle venait mettre un point final à ce millier d'îles et d'îlots qui formait les Keys. Ils émergeaient là, à quelques kilomètres de Cuba, comme autant de points de suspension que l'auteur du livre se refusait désormais à écrire, suivant par-là les conseils de l'éditeur Pierre Seghers à qui elle avait envoyé ses premiers poèmes à 17 ans. Ces points de suspension se regroupaient en forme de virgule et s'étiraient en direction de Cuba, dans une tentative désespérée de fondre deux visions du monde, deux humanités. Là, de l'océan, de cette immensité profonde et sans fond semblable aux pages blanches des romans à venir, quelques écrivains Ernest Hemingway le premier avaient déniché l'endroit rêvé pour libérer l'imagination et faire voltiger les mots dans l'air chaud et silencieux.

Puis je t'ai donné ton billet pour Key West. Tu as récupéré le livre, et je n'ai pas tardé à sentir avec quel empressement tu avais hâte de rejoindre les personnages de ce roman et de t'enfermer dans ce huis-clos historique. J'ai deviné, sans que tu m'en parles de trop d'ailleurs, qu'il y avait un monde à part et qu'en lisant ce livre, il était possible de s'y assoir et de glisser ses pieds nus sous les grains de sable d'une plage de cette île ; que la place du lecteur côtoyait celles des auteurs à tel point qu'il sentait leur présence. 
Mais la chose qui fut peut-être plus surprenante encore, était que tu voulais aller à Key West. Tu as regardé à quoi ressemblait l'île. Et peut-être même cherchais-tu une trace de ce passé que tu croyais vivre en lisant ce livre : une atmosphère, l'ombre des amours imaginaires, la lumière des fantasmes en filigrane. Et j'ai regardé avec toi, sans avoir même lu une seule page du livre. J'ai eu, moi aussi, le désir de me fondre dans ce lieu mythique : comment ne pas avoir envie de n'être personne au milieu de ce qui ressemblait presque à une station balnéaire dépeuplée, égarée dans l'angle mort d'un continent ?
Puis tu m'as donné mon billet pour Key West. J'ai lu le livre. Avant ça, tu me l'avais chaudement recommandé. Oh, tu n'as pas eu beaucoup d'efforts à fournir pour me convaincre de faire le voyage à mon tour ! J'ai depuis longtemps une passion sans cesse renouvelée pour la littérature américaine et une curiosité, une fascination pour la vie, le quotidien des écrivains. Et je trouve amusante l'idée de combler le vide des événements anodins de la grande histoire, d'imaginer ce que nous voulons tous savoir de l'ordinaire des génies. Alors j'ai écouté moi aussi Frank Merlo, l'amant de Tennessee Williams.
En effet, l'histoire de ce séjour s'appuyait sur ses témoignages, véritables ou fictifs, recueillis quelques années après. Frank, témoin et protagoniste de ce séjour, n'a pas eu la place de choix des trois auteurs. Mais il l'acquiert par le travail minutieux qu'il opère bien des années plus tard, en relatant cet épisode mystérieux et secret. Il revient hanter le lieu de ce moment privilégié, et cherche à le partager, à le rendre aux auteurs, à leur offrir. Pour ce faire, il fouille sa mémoire afin d'en débusquer les moindres détails, tout en sachant que celle-ci bataille ferme contre le filtre du temps, donnant raison à cette phrase de Françoise Sagan : « Je me demande ce que le passé nous réserve. » Et comme si la faillibilité de ses souvenirs ne suffisait pas, Frank lutte également contre la maladie qui vient lacérer les images dont les contours peinent à se fixer.

Le voyage du retour et son adieu déchirant, jeta une lumière vive sur ma conscience au point de l'aveugler et de m'extraire violemment du rêve dans lequel m'avait plongé le livre. Les pages repliées sur elles-mêmes, l'un des chapitres de la vie de Frank Merlo et, par voie de conséquence, de celles des trois auteurs, s'évapora dans un dernier coucher de soleil. Et j'ai repensé à cette phrase de Salvatore Quasimodo présente dans le livre : « Chaque être est seul au cœur de la terre transpercé par un rayon de soleil : et c'est tout de suite le soir. » Frank Merlo avait rassemblé toutes ses forces pour nous donner à voir et à ressentir son rayon de soleil. À travers ce miracle, les mots étaient devenus des images, des parfums et des sons.  
Alors que remontaient à la surface les souvenirs de ma lecture achevée, je crus percevoir, derrière le ressac de Key West, la voix de Little Willie John et sa chanson, No Regrets. N'est-ce pas ce que tu as ressenti aussi, mon chou ? Au fait, ça ne t'ennuie pas que je t'appelle « mon chou », comme dans le livre ? D'ailleurs, je ne me souviens plus qui appelait l'autre par ce petit nom : est-ce Frankie qui appelait Tennessee de la sorte ou l'inverse ? 


Photo-montage de Aude Espagno.

mardi 27 février 2018

L'heure adolescente

En ce soir d'hiver perdu dans sa saison, nos quarante années ne pesaient rien, ne comptaient plus. Nous venions de voir un film de Guillermo del Toro — The Shape of Water —, autrement dit nous sortions d'un univers sans âge, qui nous ramenait à l'émerveillement de nos premières découvertes cinématographiques. L'histoire débordait les cadres et déroulait un amour pur et impossible entre une femme muette emmurée dans son silence, et une créature mi-homme mi-animal, esseulée, traquée. Cette tendresse infinie et surnaturelle née de leur rencontre illuminait cette part juvénile enfouie en nous, tapie dans nos mémoires : nous devions redevenir un peu enfant pour y croire. Et naturellement nous le devenions.

Arrivés à mon appartement, je m'étais glissé un peu vite dans mon lit, non pas que je fusse particulièrement fatigué, mais plutôt parce que je pensais qu'elle ne resterait pas tard. Elle avait toujours un peu de route à faire et la fatigue de son travail avait raison de la tentation de l'oisiveté. Finalement, elle n'était pas décidée à partir. Après ses deux bières et ses trois petits verres de rhum avalés en début de soirée, elle sentait encore trop sa conscience l'étreindre et voulait la faire basculer du côté de l'insouciance. Il lui fallait donc encore un peu d'alcool. Pour l'accompagner, je lui ai demandé de me servir une bière, avec une paille. Ça ne la surprenait même pas. J'aimais ce côté-là chez elle : l'excentricité, l'insolite renfermaient les clés des verrous du monde et même, parfois, les racines d'une poésie qui ne s'écrit pas mais se vit. 
Nous avons trinqué en riant, un peu comme si nous n'y étions pas autorisés, ou pas en âge de le faire. Et elle s'est amusée avec sa cigarette à expirer autant de volutes que de réflexions obsédantes. Ses pensées ont empli la chambre d'une gaze de jeune mariée. J'ai commencé à la prendre en photo puis comme souvent dans ce cas, nous avons fini par en jouer jusqu'à ce que son naturel triche un peu avec la pose. Une demi-heure a filé le temps de parfaire le cadrage et l'esthétique afin qu'ils fussent à notre goût. Je sentais bien que ça la distrayait un peu de ses préoccupations. Elle n'arrêtait pas de penser à cette fille avec qui nous avions déjeuné. Le soir venu, toute la pression retombait et il lui restait comme un arrière-goût d'inachevé, la rancœur de n'avoir pas réussi, au cours de ce repas, à être elle-même, solide et imperméable à ses émotions. Je sentais ces choses-là, je lisais sur son visage tous ses questionnements. Elle n'avait pas besoin de m'en faire part, il suffisait que je sois à ses côtés.

Et comme pour figer l'émotion, la sublimer, rendre plus incandescent ce sentiment amoureux qui bataillait avec sa raison, elle a voulu écouter Diabolo menthe, la chanson d'Yves Simon. Mais ce n'était pas lui l'interprète. Je n'ai pas reconnu cette voix féminine dans laquelle se perdait maturité et insouciance. Puis une autre chanson a suivi, par hasard, dans la continuité de la première. Un titre que ni elle ni moi n'avions choisi. Il portait le même nom que cette chanson de Leonard Cohen, Suzanne. D'abord occupés à peaufiner un cliché le plus proche possible de son état d'esprit, nous n'étions pas attentifs aux paroles, juste emportés par la voix et la musique. Sitôt terminée, elle l'a relancée. Puis à nouveau. Trois, quatre, cinq fois. Jusqu'à ce qu'on en vienne enfin à parler de cette chanson, à reprendre certaines paroles : « Qu'est-ce qui m'arrive, qu'est-ce qui m'attend, qu'est-ce qui m'a pris... un autre vertige. » Le vertige qui se mêle à la peur de la brûlure. Le vertige de l'ignorance, de l'égarement, de l'incertitude. La perte de contrôle. La voix de la chanteuse devenait sa propre voix intérieure et les paroles celles qu'elle savait ne jamais pouvoir lui adresser. La chanson disait la naissance et la fin d'une histoire qui n'avait de sens que pour l'une d'entre elle. « Je sais tu n'existes pas, Suzanne, pourtant je te parle. » Non, cette fille ne s'appelait pas Suzanne mais c'était tout comme.

Je la croyais capable de tout. De se saouler davantage, de passer la nuit dans les bras d'un homme qu'elle finirait par exécrer le lendemain à la lumière du jour, de projeter sa voiture dans le fossé, de sauter un chapitre entier de sa vie à venir. Tout pourvu qu'elle cessa de ressentir le poids de ces interrogations.
Et le Suzanne de la Grande Sophie tout autour de nous comme une bande-son de notre heure adolescente. J'ai fini par croire que cette chanson avait été écrite pour cette soirée particulière, qu'elle était la récompense d'un échange, d'un partage ; ou encore le point ultime, la conclusion d'un épisode tumultueux, à savoir le repas entre elle et cette fille, en ma présence.
Suzanne renfermait une sentence douce amère : celle de devoir être adulte une fois que les rêves, les fantasmes avaient parlé. Comme à chaque fois qu'une chanson qui nous transporte se termine, et qu'il nous reste un goût perpétuel d'inachevé. Son rythme aurait pu battre toute une vie, et ses paroles nous raconter notre existence toute entière. Mais non, quelques minutes puis plus rien. C'est la raison pour laquelle, sitôt les chansons qui la faisaient frissonner sur le point de s'achever, elle les relançait sans tarder. Comme si elle voulait aussi retarder le déclin du soleil à la fin de l'été, lorsque les ombres s'allongent loin devant nous, et qu'elles ne nous appartiennent déjà plus tout à fait.

Je n'ai pas encore fini d'écouter Suzanne. Mais je sais déjà que, lorsqu'elle sera chassée de mon esprit par une autre chanson, ou tout simplement parce que la couche de mes diverses occupations l'aura enterrée, à ce moment précis, elle pourra ressurgir chargée de ce pouvoir évocateur, de ce scintillement propres aux meilleurs souvenirs et me projeter cette soirée dans les moindres détails. Plus encore, elle l'aura magnifiée et gravée dans l'anneau de nos souvenirs communs, nous qui ne sommes pourtant pas mariés et ne le serons jamais.

ⓒ Li Hui.

mardi 6 février 2018

Dieu est dans le pli

Avant l'aube ou après le crépuscule, tandis que l'agitation du monde décroît et fait place au silence, toute tâche, si banale soit-elle, porte le germe d'une pesanteur, d'une dimension spirituelle. Pour l'entendre, la saisir, il faut se fermer un peu aux premiers ou derniers bruits de ce monde qui régit nos actions. 

La scène était immortalisée avant les laudes, la prière chrétienne du lever du soleil, ou après les vêpres, les offices du soir, impossible de donner une heure. Le visage de la nonne ne laissait rien transparaître, aucune piste. Alors que j'avais fait défiler des photographies, je m'étais arrêté sur l'une d'entre elles sans savoir pourquoi dans un premier temps. Quelque chose m'attirait et forçait mon attention.  
En l'observant, j'imaginais, je croyais l'entendre même, ce chuintement, cette respiration du fer ivoire se mêler au chevrotement du néon. Tous deux rythmaient le travail. Ces sons remplissaient l'espace, résonnaient dans ce sous-sol austère et se frottaient aux parois cimentées comme si quelqu'un le recouvrait d'une couche de plâtre. Les pommettes de la moniale étaient piquées par le froid du sous-sol et rougissaient timidement. Ce cliché avait un pouvoir symbolique indéniable, comme une évidence. Et à mesure que je prenais connaissance des détails et me familiarisait avec lui, j'ai fini par trouver : il avait tout de la scène de genre d'une peinture baroque.

Outre l'intimité de ce halo divin, qui me faisait penser à un procédé d'éclairage pictural, j'ai vu dans la posture de cette nonne le mouvement figé de La laitière peint par l'artiste néerlandais Johannes Vermeer. Son geste ne trichait pas, il était pris sur le vif. Et même s'il était banal, il renfermait en lui un pouvoir évocateur ancestral.
Quant à l'expression de la nonne, plus proche de celle de La blanchisseuse de Jean Baptiste Siméon Chardin, elle aussi trahissait une nature spontanée impossible à jouer. Elle ne cherchait pas à s'adresser à quelqu'un, elle était en conversation avec elle-même ou peut-être avec Dieu. Elle récitait une prière ou énumérait les autres tâches à venir. Elle dressait le bilan du jour passé ou traçait les lignes du jour qui va poindre. Elle se confessait ou chantonnait, riait ou souriait à une anecdote. Cette distraction ne l'empêchait pas d'être absorbée par son travail. Lorsqu'une moniale décide de consacrer sa vie à Dieu, elle sait que tout la ramène à Lui, tout geste est une offrande en même temps qu'il est guidé par Lui. Cet être dévoué à Dieu devient un passage, en recevant puis en transmettant. 
La moniale rendait donc hommage à Dieu en achevant au mieux son travail, en faisant en sorte que le linge soit comme il devait être, que les plis soient droits et bien placés. Avant que le jour naisse, dès le réveil, tout geste est un don. Et tandis que la journée s'achève avec son lot de fatigue, tout geste s'offre encore à l'Éternel. Si bien que l'intention de ce geste doit être louable à l'infini, comme s'il devait toucher Dieu. Elle parlait donc avec Dieu, j'en étais certain maintenant, mais sans parole. Dans le mouvement seul. Dieu n'était pas seulement présent à travers cette petite icône ou par le rayonnement symbolique de ce brutal éclairage au-dessus de la vierge et son enfant. Dieu était dans l’accomplissement de sa tâche, dans la joie de l’exécution et dans la réussite finale. Et l'aboutissement c'était le pli. Dieu était dans le pli. 

J'ai souri à mon tour quand cette idée m'a traversé l'esprit. J'ai repensé à mes années d'études, et un livre de Gilles Deleuze, a ressurgi de ma mémoire : Le Pli. Ouvrage dans lequel l'auteur rend hommage à la philosophie de Leibniz et au baroque en passant par la notion de pli. Cette photographie illustrait à merveille le syllogisme d'une existence monacale en mêlant ces deux prémisses : Dieu et le pli. J'avais fini par comprendre le plaisir que je prenais à regarder ce cliché et à dénouer sa dimension mystique. J'entendis à nouveau respirer le fer. Le fer respirait dans le pli.


Lumen ⓒ Léa Bousqué.





lundi 1 janvier 2018

Memorandum

2018

Jusque dans vos bras
Une mise en scène de Jean-Christophe Meurisse. Une production des Chiens de Navarre. [Théâtre Sorano]
Price
Un texte de Steve Tesich. Une création du collectif Les Possédés, dirigée par Rodolphe Dana. [Théâtre Garonne]
Danse "Delhi"
D'Ivan Viripaev. Mise en scène de Galin Stoev. [TNT]
El Baile
Inspiré du spectacle Le Bal. Mise en scène de Jean-Claude Penchenat, création collective du Théâtre du Campagnol. Conception et chorégraphie de Mathilde Monnier et Alan Pauls. [TNT]
Georges Dandin ou le mari confondu
Un texte de Molière. Mise en scène de Jean-Pierre Vincent. [Théâtre Sorano]
Aglaé
Une mise en scène de Jean-Michel Rabeux, avec Claude Degliame. [Théâtre Sorano]
Souviens-toi l'été dernier
Un texte de Tennessee Williams et une mise en scène de Stéphane Braunschweig. [TNT]
Rendez-vous Gare de l'Est
Une mise en scène de Guillaume Vincent, avec Émilie Incerti Formentini. [Théâtre Sorano]
Avant la retraite
Un texte de Thomas Bernhard et une mise en scène de Solange Oswald du Groupe Merci. [Théâtre Sorano]
Camille Claudel l'interdite !
Dramaturgie, scénographie et mise en scène de Jean-Pierre Armand. Avec Noémie Larroque. [Centre Hospitalier G. Marchant]

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Tous des oiseaux
Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad / La Colline - théâtre national. [Théâtre de la Cité]
Compagnie
Un texte de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Nichet / Compagnie L'inattendu, avec Thierry Bosc. [Théâtre de la Cité]
J'abandonne une partie de moi que j'adapte
Un projet initié et mis en scène par Justine Lequette / Écriture collective. Groupe NABLA. Supernova #3. [Théâtre Sorano]
Festen
De Thomas Vinterberg et Mogens Rukov. Adaptation théâtrale de Bo Hr. Hansen. Mise en scène de Cyril Teste / Collectif MxM. [Théâtre de la Cité]