jeudi 8 janvier 2015

Charlie

Ce matin, à mon réveil, mon dessin n'est plus sous ma lampe, sur mon chevet. Où est mon dessin ? Qui a pris mon dessin ? Il était là, sous ma lampe avec tous mes crayons, avant que j'aille dans les rêves. Ils sont tous rangés dans ma trousse maintenant. J'avais fait le plus beau des dessins. Je veux savoir où il est. Si Maman l'a jeté, je vais pleurer, c'est sûr. Je me lève. Je vais à la cuisine en frottant mes yeux, et j'entends qu'elle prépare le petit-déjeuner.
– Bonjour mon grand !
Ça tremble un peu dans ma voix. J'essaie de lui poser quand même ma question :
 Où est mon...
Maman a un sourire aux lèvres. Elle regarde, comme moi, mon dessin qui est accroché au mur de la cuisine.
 Pourquoi tu l'as accroché au mur celui-là ?
 Parce que c'est le plus beau !
Elle a raison, bien sûr. C'est le plus beau que j'ai fait et je sais pourquoi. C'est parce que j'ai choisi une couleur pour chaque lettre : C-H-A-R-L-I-E. Mais je sais bien qu'elle ne dit pas tout. Hier, je crois que je suis devenu un grand mais j'ai rien dit à mes parents. J'ai rien dit, pour ne pas leur faire de la peine. Ils étaient assez tristes comme ça, mes parents ! Et si elle l'a accroché, c'est pour que je reste encore un enfant. Les grands aiment pas que les enfants grandissent trop vite. Mamie dit tout le temps : "Si seulement il pouvait rester toujours comme ça !"
Hier, j'ai compris plein de choses, pourtant mes parents, eux, avaient l'impression de ne pas comprendre grand chose. Ils avaient l'air perdu. J'aurais bien aimé les aider. J'ai essayé de le faire d'ailleurs. Quand j'ai commencé à entendre partout, à la radio, à la télévision, dans les conversations de Maman au téléphone, partout Charlie, Charlie, Charlie ! j'ai creusé dans ma tête comme quand je dois choisir une couleur pour un dessin. J'ai creusé dans ma tête mais rien ne venait. Alors, j'ai posé la question à Maman :
 C'est qui Charlie ?
 Charlie ?
Elle a pas répondu tout de suite, je crois bien qu'elle attendait ma question, les adultes savent toujours les questions qu'on va poser mais ils font croire qu'ils ne savent pas pour avoir du temps pour réfléchir. C'est malin ! Et ils finissent par faire des réponses d'adultes :
 Charlie, c'est un héros !
Et moi, j'avais bien compris qu'on avait essayé de faire du mal à Charlie. Et même, j'ai entendu des mots qui font mal aux adultes, alors j'ai demandé :
 Maman ? Il est mort Charlie ?
 Non, mon grand ! Il n'est pas mort !
J'ai voulu poser encore une question et c'est là que j'ai tout compris. Quand j'ouvre mes magazines, des fois y a un jeu où il pose la même question que je voulais lui poser : "Où est Charlie ?" S'il faut chercher Charlie, c'est parce que c'est un héros et que les héros ils savent super bien se cacher. Ils savent tellement bien se cacher qu'ils ressemblent à tout le monde. Mais je voulais entendre la réponse de Maman, alors j'ai quand même posé ma question :
 Mais, il est où Charlie ?
 Charlie, il est dans le cœur de tous les êtres humains !
Encore et toujours des réponses d'adultes, mais c'est pas grave, je savais.
Et quand Papa est arrivé, plus tard, je voulais aussi lui poser la question. Parce que des fois, quand ils font des réponses d'adultes, ils disent des choses bizarres et ils répondent pas les mêmes choses.
 C'est qui Charlie, Papa ?
 Charlie ? C'est toi, c'est moi, c'est tout le monde !
 Mais tout le monde ne s'appelle pas Charlie ? Maman elle dit que c'est un héros !
Papa s'est tourné vers Maman et il l'a regardée comme quand il veut lui dire qu'il l'aime, et puis il m'a regardé encore et il a dit :
 Maman a raison, c'est un héros !
 Et c'est quoi ses pouvoirs ? Il a une cape ?
 Il a juste un crayon ! C'est pour ça que c'est un héros ! Il dessine, c'est tout !
Le soir, après le repas, Papa est parti embrasser Maman dans le salon, je crois qu'elle avait les yeux qui brillaient comme quand les pleurs vont faire la cascade. À ce moment-là, le téléphone de Maman a dansé sur la table de la cuisine et comme mes parents me voyaient pas, j'ai regardé ce qu'il y avait dessus et j'ai vu encore les lettres de Charlie en blanc avec du noir tout autour. Je ne sais pas lire, mais ces lettres-là je sais les reconnaître, c'est facile ! Quand j'ai vu juste du noir et du blanc, ça m'a donné l'idée de mettre des couleurs. J'ai couru dans ma chambre et j'ai commencé le plus beau de mes dessins. Je voulais faire une surprise à mes parents, je crois que je voulais aussi qu'ils soient moins tristes. Alors j'ai craqué, j'ai fait demi-tour et je leur ai dit, avec une voix d'enfant exprès, pour pas qu'ils pensent que je suis déjà un grand qui sait tout du monde des grands :
– Je vais faire le plus beau des dessins avec mon prénom !
Maman est venue m'embrasser pour me dire bonne nuit. Ses yeux ne brillaient plus. Et Papa est venu à son tour m'embrasser :
– Oui, le plus beau des dessins et après au lit !
Et je voulais pas qu'ils soient tristes, je voulais pas qu'ils pensent que je n'étais plus un enfant mais j'avais aussi envie de leur dire que je savais tout. Que je savais pourquoi j'étais un garçon et pourquoi il m'avait choisi ce prénom. Alors je leur ai dit un secret :
 Plus tard, je serai un dessinateur !
Papa a dit :
 Tu veux plus être policier ?
 Si ! Je serai policier et dessinateur !
Et il a chuchoté, lui aussi, comme un secret :
– Charlie, mon grand garçon !

1 commentaire:

  1. C'est beau ça mon vieux. Ça me rappelle ma soirée d'hier soir. C'est très bien vu.

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