dimanche 23 juillet 2017

Les gens qui ne sont rien

« Ô éternité ! Puissé-je ne pas avoir d’âme ! Puissé-je n’être jamais né ! »* 

Il est des travaux nobles qui n'offrent aucun statut, aucune assise, aucune sécurité financière. Qui nous font nous tenir debout le jour comme la nuit, et jusque dans nos rêves. Qui n'alimentent aucune rivière, aucun fleuve d'aucune terre visible. Et qui ne s'adressent à personne d'autre qu'à soi-même. Je veux parler ici de ce travail qui consiste à n'être rien. Cette tâche, plus qu'un labeur, plus qu'une mission, est l'expiation toute entière d'être là, d'être né sans le vouloir, quand bien même nous n'en sommes pas responsable. N'être rien c'est retourner d'où l'on vient et communier avec le Tout, l'infini des possibles.
Nietzsche, dans La naissance de la tragédie, à travers la bouche de Silène, nous convie à cette sagesse ancestrale et cible le bien suprême : « Misérable race d'éphémères, enfants du hasard et de la peine, pourquoi m'obliger à te dire ce que tu as le moins intérêt à entendre ? Le bien suprême, il t'est absolument inaccessible : c'est de ne pas être né, de ne pas être, de n'être rien. »
Quelques siècles avant le philosophe allemand, le poète persan Omar Khayyâm aussi avait loué cette même opportunité inatteignable :

« L'humaine récolte en cet univers tourmenté
N'étant que de souffrir jusqu'au moment de rendre l'âme,
Heureux celui qui part plus vite
Et fortuné celui qui n'est même pas né. »(1)(2)

Être né, c'est déjà sortir du Tout, de l'Un. Le seul travail qui vaille en ce monde, consiste à se dépouiller de tout ce qu'il est possible et inimaginable d'assigner à l'Être sans chercher pour autant, par ce cheminement, à se procurer un quelconque bien dans son essence propre. Si je décide que ce travail ressemble plus à « une pratique », alors je peux la rapprocher de la méditation. Lorsque je médite, je tente d'être tout ce que je ressens, je tente de n'être rien de particulier. À d'autres moments encore, je tente d'être ce que je ne serai jamais dans la vraie vie : une montagne, un lac ou un arbre centenaire. N'être rien c'est être nulle part et partout à la fois : le Cosmos, les autres, la pluie... Les mots de Lama Guendune disent à merveille combien cette intrication du Tout et du rien peut nous mener à la plénitude de l'Être :

« Le bonheur ne se trouve pas avec beaucoup d'effort et
de volonté mais réside là, tout près,
dans la détente et l'abandon.
Ne t'inquiète pas, il n'y a rien à faire.
Tout ce qui s'élève dans l'esprit n'a aucune importance
parce que n'a aucune réalité.
Ne t'y attache pas. Ne te juge pas.
Laisse le jeu se faire tout seul,
s'élever et retomber, sans rien changer,
et tout s'évanouit et recommence à nouveau, sans cesse.
Seule cette recherche du bonheur nous empêche de le voir.
C'est comme un arc-en-ciel qu'on poursuit,
sans jamais le rattraper parce qu'il n'existe pas,
qu'il a toujours été là et t'accompagne à chaque instant.
Ne crois pas à la réalité des expériences bonnes ou mauvaises,
elles sont comme des arcs-en-ciel.
À vouloir l'insaisissable, on s'épuise en vain.
Dès lors qu'on relâche cette saisie,
l'espace est là, ouvert, hospitalier et confortable.
Alors profites-en. Tout est à toi, déjà.
Ne cherche plus.
Ne va pas chercher dans la jungle inextricable
l'éléphant qui est tranquillement à la maison.
Rien à faire
Rien à forcer
Rien à vouloir
Et tout s'accomplit spontanément. »

Les gens qui ne sont rien hantent délicieusement mes jours comme les figurants de mes rêves. J'écarte même poliment ceux qui font résonner un peu trop fort les couloirs luxueux et capitonnés, pour tendre la main aux anonymes qui n'y rentreront jamais. Ils ne referont probablement jamais surface dans ma vie, pourtant ils ont donné corps une fois dans leur vie à la mienne, sans qu'ils ne se manifestent d'aucune manière excepté par le simple fait d'être là. Et c'est bien parce qu'ils sont si nombreux qu'il est impossible de les garder tous en mémoire, dans leur individualité. 
Si, par bonheur, je reconnais l'un d'entre eux, je salue l'espace qui s'ouvre et m'offre cette chance. Je ne vais pas lui serrer la main pour autant. Je le laisse retourner d'où il vient sans que nos vies interfèrent d'aucune sorte, sauf peut-être par un timide regard. Par cette communion qui ne durera qu'un instant, je reprends ma place parmi les gens qui ne sont rien si par malheur je m'étais égaré à être quelque chose. Ainsi, je laisse retentir les petites clochettes qui enserrent les chevilles des puissants et essaient vainement de me distraire de ma route, étant persuadé que mon silence finira par les ensevelir comme le silence de la nuit étanche toutes les soifs.

* Friedrich Nietzsche, Aurore, Livre Premier, 77-Des tortures de l'âme (1886).
(1) Omar Khayyâm, « Quatrains », in Anthologie de la poésie persane (XIe-XXe).
(2) Pour toutes ses références, lire l'article d'Aymen Hacen, paru dans la revue Le nouveau recueil, n°80, septembre-novembre 2006.

Pierrette Bloch, sans titre, 2001 (détail).



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