mercredi 17 février 2016

Le millimètre

J'ai un nouveau territoire à parcourir. Il a toujours été là, il a toujours existé. Je l'ai toujours côtoyé mais sans le voir réellement. Il est insoupçonnable, discret et replié sur lui-même. Parce que subitement ça s'est arrêté, il a commencé à me faire signe attendant que je porte enfin mon attention sur l'infiniment petit, là où il se niche. Il n'est pas seulement là pour moi, il est là pour tout le monde. Simplement, il faut que soient réunies certaines conditions, comme un engourdissement, un ralentissement, un raidissement, une attaque, une fêlure, pour que notre conscience le voit et se laisse happer par lui, le millimètre.
Entre aujourd'hui et demain, il se déploie, il s'étire. Il retisse ses mailles sans fin, par-dessus les précédentes, celles que l'on croyait figées. Je lance ma main, je pousse mon pied qui glisse sur le parquet : la première frôle l'interrupteur, le second effleure la plinthe. Demain ils ne seront toujours pas atteints, cependant j'aurai gagné quand même. J'aurai parcouru un espace, j'aurai dépassé une limite. S'il n'y avait pas à se dépêcher d'être, je pourrais m'y consacrer avec le temps qui lui convient le mieux, c'est-à-dire un temps sans borne, une horloge sans aiguilles. Je pourrais en faire ma raison de vivre sans ces tâches quotidiennes : manger, établir un contact avec les autres, nettoyer sa table de travail... Mais paradoxalement, ce sont dans ces actes là aussi qu'il se laisse apercevoir.
Je suis maintenant auréolé par lui, le millimètre est partout. Mes mouvements sont des successions d'aventures silencieuses, sans témoin. Je saccade désormais la danse désarticulée que j'ai mise des années à concevoir. Ou plutôt que mon corps a patiemment élaborée. Les rayons de mon soleil sont stroboscopiques mais la musique ne joue que pour moi. Je ne m'amuse pas, je travaille. Je défriche le millimètre et la terre est aride. Rien n'y pousse que les racines de la confiance en soi, mais il faut encore se baisser pour les arracher à l'épiderme que je foule. Dans ce territoire que j'ai à parcourir, l'horizon me nargue juste sous mon nez. Ni mirage, ni feux follets, il est campé là, bien tangible, à portée de la main, à quelques centimètres.

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